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Full text of "Mission Hostains-d'Ollone, 1898-1900 : de la Côte d'Ivoire au Soudan et a la Guinée"

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in  2009  with  funding  from 


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DE  LA  COTE  D'IVOIRE 
AU  SOUDAN  ET  A  LA  GUINÉE 


M.    L  ADMINISTRATEUR    HOSTAINS.    —    M     LE    CAPITAINE    DOLLONE. 


MISSION     HOSTAINS-DOLLONE 

1898-1900 


DE  LA  CÔTE  D'IVOIRE 
AU  SOUDAN  et  a  LA  GUINÉE 

PAR     LE     CAPITAINE     D'OLLONE 


DE      L    INFANTERIE 

CONTENANT  00  ILLUSTRATIONS  ET  2  CARTES  TIRÉES  HORS  TEXTE 


TROISIEME    EDITION 


LIBRAIRIE    HACHETTE    ET    Gie 

PARIS.      BOULEVARD     ST-GERMAIN,     79 
1901 

Droits  de  traduclion  et  de  reproduction  réservés. 


r^7 


AVANT -PROPOS 


C'EST    une    redoutable   tache   que   d'entreprendre    le 
récit   d'une  nouvelle  exploration  en  Afrique. 

Après  la  découverte  et  la  création  d'un  immense  empire 
par  Brazza,  après  les  prestigieuses  traversées  de  Binger, 
de  Monteil,  de  Marchand,  après  la  sensationnelle  jonction 
des  trois  missions  Gentil,  Joalland  et Foureau-Lamy ',  il  est 
hardi  d'espérer  encore  intéresser  le  lecteur. 

Et  cela  d'autant  plus  que,  fâcheuse  circonstance,  les  pays 
(pie  nous  avons  explorés,  quoique  totalement  inconnus, 
n'ont  jamais  eu,  comme  le  Tchad  et  bien  d'autres  régions, 
!<'  privilège  de  soulever  d'avance  dans  le  publie  une  ardente 
curiosité. 

On  ne  sait  rien  sur  eux,  et  on  croit  en  savoir  assez. 

La  Vole  d'Ivoire!   Ce  nom  ignoré  de  la  foule  éveille  chez 


î Il C976 


.1  VANT-PROPOS 

les  plus  instruits  ridée  dune  colonie  tranquille  et  insigni- 
fiante, où  il  ne  se  fait  point  d'expéditions  brillantes,  comme 
au  Soudan  ou  au  Dahomey,  qui  n'a  point  su  comme  la 
Guinée  prendre  un  rapide  essor  économique,  une  contrée  en 
somme  qui  ne  fait  point  parler  d'elle,  parce  quiln'y  arien 
à  en  dire. 

C'est  cependant  <lr  cette  région  silencieuse  et  oubliée  que 
je  vais  surtout  entretenir  mes  laieur*. 

Peut-être,  s'ils  ont  le  courage  de  lire  ce  livre  jusqu'au 
bout,  le  fermeront-ils  avec  la  conviction  qu'aucune  de  nos 
colonies  n'es/  plus  riche,  plus  facile  à  exploiter,  plus 
intéressante  pur  le  caractère  à  part  de  ses  habitants  et  dé 

son  sol.  et  qu'il  nous  appartient  de  lui  assurer  le  plus  bel 
avenir. 

Mais  je  ne  me  fais  pus  d'illusions  :  il  me  faudra,  pour 
bien  luire  comprendre  et  les  situations  et  les  moyens 
employés  et  les  résultats  obtenus,  entrer  souvent  dans  des 
détails  qui  paraîtront  oiseux  ù  i/uelijues-uus.  arides  sans 
doute  à  lu  plupart . 

Je  crois  bien  que  ces  difficultés  ont  épouvanté  mon  ami 

HostainS,  /dus  heure  en  face  du  dnnijer  i/ue  deru/lt  un 
rni  rier.    Et   ''est   pourquoi,  pressé  de   retourner  ù  celte   rie 

active  où  l'appellent  ses  fonctions,  il  m'a  délégué  le  soin 
d'ennuyer  le  lecteur. 

Veuille  celui  ci  n'être  pus  trop  sévère! 


DE  LA  CÔTE  D'IVOIRE 
AU  SOUDAN  et  a  LA  GUINÉE 


CHAPITRE  PREMIER 

But  de  la  Mission.  —  La  Côte  d'Ivoire.  —  Choix  de  la  route  et  organisation. 
—  Samory.  La  mission  du  Chari. 

La  mission  qui  nous  fut  confiée  par  M.  le  Ministre  des  Colo- 
nies était  double  :  d'une  part,  établir  la  jonction  de  la  Côte 
d'Ivoire  avec  le  Soudan  ;  d'autre  part,  étudier  les  régions 
où  devrait  passer  la  frontière  entre  ces  deux  possessions  fran- 
çaises et  la  république  de  Libéria. 

Relier  le  golfe  de  Guinée  au  Niger  et  à  l'Atlantique, 
rouvrir  la  route  glorieuse  de  Binger,  c'était,  il  faut  l'avouer, 
une  tàcbe  séduisante.  Mais  aussi  combien  basardeuse!  Et  nous 
allions  l'entreprendre  en  partant  du  golfe  de  Guinée  :  Binger 
lui-même  a  expliqué  combien  la  tâche  est  plus  ardue  de  ce 
côté  que  par  le  Soudan;  Marchand,  tentant  cependant  cette 
route,  après  en  avoir  exposé  à  son  tour  les  difficultés  conclut  : 
«  Voilà  pourquoi  Binger  et  tant  d'autres  ont  dit  et  répété  qu'une 
mission  partant  de  la  côte  de  Guinée  est  fatalement  condamnée 
à  un  insuccès.  Voilà  pourquoi  encore  je  voulais  partir  du 
Sénégal,  au  lieu  de  débuter  par  là.  »  Et,  de  fait,  il  n'est  point 
passé.  Recommencer  Binger,  réussir  là  où  Marchand  et  après 
lui  Monteil  ont  rencontré  des  obstacles  insurmontables,  la 
seule  idée  de  ce  parallèle  avec  les  trois  maîtres  de  l'explora- 
tion était  de  nature  à  faire  reculer  des  personnes  raisonnables; 

—  1  — 


M  I S  s  1 0  X    II  0  S  TAINS-D'OL  L  0  N E . 

mais  les  explorateurs,  chacun  le  sait,  écoutent  moins  la  raison 
que  leur  ardeur,  et  ce  qui  devrait  les  épouvanter  les  enflamme. 

Quelles  sont  donc,  se  demandera-t-on,  ces  difficultés  extraor- 
dinaires? Je  vais  tâcher  de  l'expliquer. 

Sur  toute  la  longueur  du  golfe  de  Guinée  s'étend  l'immense 
forêt  équatoriale.  Elle  commence  non  pas  à  quelques  kilo- 
mètres de  la  mer,  mais  sur  la  plage  même,  et  elle  s'avance  au 
Nord  à  plusieurs  centaines  de  kilomètres.  D'une  densité  de 
végétation  extraordinaire,  fouillisinextricahle  d'arhres  immenses, 
de  buissons,  de  lianes  enchevêtrées,  cette  foret  est  un  obstacle 
absolu  à  la  marche;  les  fleuves  qui  la  traversent  n'étant  pas 
navigables,  on  ne  peut  y  pénétrer  qu'en  utilisant  les  sentiers 
déjà  tracés  par  les  indigènes. 

Mais  on  doit  compter  avec  ceux-ci.  Ils  ont  pour  eux  la  force  : 
à  quoi  servent  nos  armes  perfectionnées  dans  ces  fourrés  impé- 
nétrables? Il  faut  donc  leur  agrément. 

Dans  la  partie  Est  de  la  Côte  d'Ivoire,  la  présence  de  l'or 
dans  le  sol  a  depuis  longtemps  engendré  des  rapports  commer- 
ciaux entre  les  indigènes;  de  là  sont  nés  des  groupements,  sous 
l'autorité  de  chefs  qu'il  était  possible  de  se  concilier  par  l'intérêt 
ou  par  la  crainte.  Aussi  cette  région  put-elle  être  traversée 
en  1889  par  le  lieutenant  Binger,  venant  du  Soudan.  Nommé 
en  1803  gouverneur  de  la  Côte  d'Ivoire,  Binger  mit  à  profit 
l'effet  produit  par  son  passage  et  étendit  notre  influence  de  ce 
côté. 

Au  centre,  la  plaine  soudanaise  forme  dans  le  bassin  du  Ban- 
dama  une  pointe  qui  s'avance  jusqu'à  cent  kilomètres  environ 
de  la  mer  et  qu'on  appelle  le  triangle  du  Baoulé  :  c'est  un  véri- 
table couloir  vers  le  Soudan.  La  forêt  n'est  là  qu'un  faible 
obstacle,  le  Bandama  étant  navigable  presque  jusqu'à  la  lisière, 
et  le  capitaine  Marchand  put  en  1803  explorer  tout  le 
Baoulé. 

Ainsi  donc,  au  centre  et  à  l'Est,  la  Côte  d'Ivoire  eût  été 
sans  trop  de  peine  reliée  au  Soudan,  si,  à  l'époque  même 
où   se  faisaient   les   tentatives  de  jonction,  Samory,   reculant 


EXPOSÉ    DE    EA     SITUATION 

devant  nos  colonnes  du  Niger,  n'était  venu  s'établir  sur  le  cours 
supérieur  du  Bandama  et  du  Gomoé,  interceptant  toute  commu- 
nication '. 

Au  contraire,  à  l'Ouest,  où  la  forêt  atteint  sa  plus  grande 
largeur,  l'obstacle  était  encore  accru  par  le  caractère  des  habi- 
tants. Ceux-ci  ne  sont  pas,  comme  les  gens  de  l'Est,  des  cher- 
cheurs d'or  et  des  commerçants.  Ici,  plus  d'or  dans  le  sol  —  du 
moins  ne  l'y  a-t-on  pas  trouvé  — ,  plus  de  relations  entre  les 
tribus,  plus  de  chefs  puissants  avec  qui  ou  puisse  traiter  :  des 
peuplades  absolument  sauvages,  anthropophages  même,  jalouses 
de  leur  indépendance  au  point  de  ne  pouvoir  supporter  la 
moindre  autorité,  et  sans  cesse  en  guerre. 

Aussi  toutes  les  tentatives  furent-elles  vaines:  non  seulement 
les  routes  restèrent  fermées,  mais  encore  on  ne  parvint  à 
établir  avec  les  indigènes  aucune  espèce  de  rapports.  On  ne 
savait  donc  absolument  rien  de  ce  pays  qui  sur  la  carte  formait 
un  blanc  parfait.  Cette  ignorance  avait  empêché  d'établir  une 
frontière  entre  la  république  de  Libéria  et  nos  possessions  ; 
on  avait  bien,  en  1892,  signé  une  convention,  mais  celle-ci, 
basée  sur  des  suppositions  géographiques  fort  hasardées  —  et 
en  réalité  parfaitement  fausses  — ,  se  trouvait  sans  valeur. 

Cette  situation  ne  pouvait  durer  indéfiniment.  Il  fallait  même 
tout  tenter  pour  y  mettre  un  terme. 

On  l'avait  compris  depuis  le  voyage  de  Binger,  et  c'est  pour 
quoi  les  tentatives  pour  établir  ces  communications  avaient  été 
ininterrompues  :  pendant  l'année  précédente  seulement  (1897) 
il  y  en  avait  eu  sept  ;  mais  ni  la  douceur  ni  la  force  ne 
réussirent  :  plusieurs  missions  furent  massacrées,  toutes  durent 
battre  en  retraite. 

Cependant  M.  Hostains,  administrateur  du  poste  de  Tabou, 
près  de  l'embouchure  du  Cavally,  avait  réussi  à  remonter  ce 
fleuve,  puis  sa  rive  droite,  jusqu'à  120  kilomètres  environ  de 

1.  Sa  ruine  même,  en  septembre  1S98,  causa  dans  ces  pays  une  effervescence 
qui  continua  à  paralyser  nos  efforts.  Ce  n'est  qu'en  1900  que  la  réunion  des 
colonnes  du  Nord  et  du  Sud  a  pu  se  faire. 


M I S  s  1 0  N    II 0  S  7.1/  Y  S-D'OLLO  N  E 

la  moi',  et  il  avait  rapporte"  sur  l'intérieur  certains  renseignements 
à  l'aide  desquels  le  succès  d'une  nouvelle  tentative  lui  parais- 
sait moins  improbable.  A  peine  de  retour  de  cette  mission,  il 
demandait  à  la  reprendre,  avec  des  moyens  très  restreints,  mais 
rigoureusement  appropriés  au  but  :  un  officier  comme  adjoint, 
une  escorte  de  vingt  tirailleurs,  trente  porteurs  soudanais,  et 
six  mille  francs  pour  constituer  une  pacotille. 

Sur  ces  entrefaites,  Samory  inquiété  par  nos  colonnes  souda- 
naises avait  voulu  gagner  l'hinterland  libérien  en  suivant  la 
lisière  de  la  forêt,  mais  son  armée,  barcelée  de  tous  côtés  par 
les  populations,  s'était  démoralisée  et  débandée:  lui-même  avec 
40  000  personnes  était  tombé  en  notre  pouvoir,  le  reste, 
évalué  à  environ  60000  individus,  était  sans  doute  captif  des 
indigènes.  Ces  événements  avaient  dû  bouleverser  la  forêt  et  y 
donner  aux  Français  un  prestige  immense. 

L'occasion  parut  donc  favorable,  et  les  propositions  si 
modestes  de  M.  Hostains  furent  adoptées  de  suite.  J'eus  l'honneur 
d'être  choisi  pour  lui  être  adjoint.  En  raison  de  notre  faible 
effectif  et  des  obstacles  certains,  il  nous  fut  promis  que  le 
Soudan  enverrait  une  colonne  à  notre  rencontre  pour  nous 
ouvrir  la  route  et  nous  donner  la  main. 

Notre  embarquement  eut  lieu  le  25  novembre  1898  à  Mar- 
seille. Bien  que  du  jour  où,  venant  des  Canaries,  nous  aper- 
çûmes la  terre  d'Afrique,  jusqu'à  Grand-I'assam,  notre  point 
terminus,  tous  les  pays  longés  eussent  un  rapport  direct  avec 
notre  mission,  puisque  c'est  leur  hinterland  que  nous  allions 
parcourir,  je  ne  veux  point  recommencer  une  description  de  la 
traversée  que  tous  les  voyageurs  ont  faite  ou  peuvent  faire1. 
Un  mot  cependant  sur  la  République  indépendante  de  Libéria, 


1.  Les  Canaries,  jadis  diles  Iles  Fortunées,  aujourd'hui  complètement  déboi- 
nt  bien  un  des  séjours  les  plus  désolés  du  monde.  (Veuille  Saint-Saëns, 
citoyen  d'élection  de  Las  Palmas,  me  pardonner  ce  blasphème!)  —  En 
revanche,  Dakar.  !>àti  en  étage  yu-dessus  de  la  mer.  aveede  larges  boulevards 
plantés  de  beaux  arbres,  est  bien  supérieur  à  -a  réputation  assez  triste.  Et 
quant  à  Konakry,  ile  couverte  d'une  puissante  végétation  où  sont  enfouies  de 
Jolies   villas,  c'est  un  endroit  tout  à  fait  charmant. 


LA    RÉPUBLIQUE    DE    LIBÉRIA 


K0NAK1IY    VI     DE    LA    MER. 


dont  nous  étions  plus  spécialement  chargés  d'étudier  l'arrière- 
pays. 

C'est  un  Etat  célèbre  en  Afrique,  où  il  fait  la  joie  générale: 
qu'on  se  figure  un  grand-duché  de  Gerolstein  nègre.  Les  Améri- 
cains, poussés  à  la  fois  par  le  désir  de  se  débarrasser  des  noirs 
qui  les  encombraient  et  par  celui  de  recouvrir  celte  mesure 
d'une  apparence  humanitaire,  ont  eu  l'idée  d'en  transporter  un 
grand  nombre  dans  le  pays  d'origine  de  leurs  pères,  mais  non 
plus  comme  esclaves,  au  contraire  comme  hommes  libres  et 
comme  apôtres  de  la  civilisation;  si  bien  que  la  Côte  des 
Esclaves  est  devenue  Libéria1.  Ces  apôtres  de  la  civilisation 


1.  La  Cote  des  Esclaves  proprement  dite  n'a  formé  que  le  Togo,  le  Dahomey 
et  le  Bénin,  niais  la  Cote  des  Graines  qui  a  formé  Libéria  fournissait  tout 
autanl  d'esclaves,  et  le  nom  de  Libéria  indique  bien  que  l'antitlièse  a  été  voulue. 


MISSI01S     HOSTA  INS-D'OLLONE 


LA    BARRE    A   GRAND   RASSAM.   (VOIR    PAGE    8. 

l'ont  en  effet  établie  d'un  seul  coup  :  ils  ont  élu  une  Chambre, 
un  Sénat,  un  Président  de  la  République,  des  ministres,  des 
généraux.  Chacun  a  un  grade  ou  un  titre  ;  rien  ne  manque,  si 
ce  n'est  administrés  et  soldats.  Puis,  comme  en  leur  donnant 
ce  pays  on  a  négligé  de  consulter  les  habitants,  et  que  ceux- 
ci  sont  des  anthropophages  peu  commodes,  les  bons  Libé- 
riens se  sont  groupés  en  quelques  villages  au  bord  de  la  mer 
et  se  gardent  bien  d'en  sortir,  de  peur  d'être  mangés.  C'est  à 
cet  Etat  puissant  que  l'on  a  reconnu  400  kilomètres  de  côtes 
entre  le  Sierra-Leone  anglais  et  la  Côte  d'Ivoire  française,  et 
un  hinterland  profond. 

Enfin,  au  Cap  des  Palmes,  le  bateau  stoppe  devant  Blieron, 
premier  village  de  la  Côte  d'Ivoire,  à  l'embouchure  du 
Cavally.  Ce  fleuve  mystérieux  qui,  presque  seul  à  la  surface 
du  globe  garde  encore  jalousement  ses  secrets,  va-t-il  enfin 
nous  les  livrer,  ou  ses  flots  seront-ils  le  tombeau  de  notre  mis- 
sion, du  moins  de  nos  espérances?  Nous  descendons,  Hostains 


0  — 


PREMIÈRES    DIFFICVL  TÉS 


LA   MISSION    HOUDA1LLE.    IVOIR   PAL.K   S.J 

et  moi,  pour  nous  renseigner  sur  la  situation  actuelle  du  pays. 

Elle  n'est  pas  brillante.  Les  Tépos,  puissante  tribu  qui  s'e'tend 
le  long  de  la  rive  française  du  Cavally,  se  montrent  tout  à  fait 
hostiles,  et  même  provocants.  Déjà,  dans  sa  précédente  explora- 
tion, ils  ont  attaqué  Hostains  qui  passait  en  pirogue  et  qui  par 
un  feu  bien  dirigé  sut  les  mettre  en  déroute.  Maintenant  ils 
menacent  les  villages  voisins  du  poste  de  Tabou,  dont  l'admi- 
nistrateur demande  des  renforts. 

Aucune  nouvelle  ne  pourrait  être  pour  nous  plus  mauvaise. 
L'hostilité  des  Tépos  ne  nous  permettra  pas  de  remonter  le 
Cavally  sans  combat  ;  or,  si  on  débute  par  des  coups  de  fusils, 
adieu  tout  projet  pacifique  !  Les  tribus  de  l'intérieur,  nous  voyant 
arriver  en  guerriers,  seront  affermies  dans  l'idée  que  les  blancs 
veulent  les  réduire  en  esclavage,  et  ce  sera  contre  nous  une 
croisade  générale  qui  ne  nous  laissera  aucune  chance  de  succès. 


—  7  — 


MISSION    HOSTAINS-D'OLLONE. 

Tout  le  long  de  la  Côte  d'Ivoire,  chaque  poste  où  l'on  stoppe 
nous  procure  des  renseignements  sur  les  dispositions  des  indi- 
gènes, partout  aussi  mauvaises,  sauf  en  un  seul  point. 

Enfin,  le  1<>  décembre  au  matin,  nous  arrivons  à  Grand-  lîassam. 
Sitôt  le  débarquement  opéré  malgré  les  difficultés  de  la  barre1, 
nous  nous  rendons  chez  le  gouverneur,  M.  Bonhoure;  avec 
nous  y  vont  le  capitaine  du  génie  Houdaille,  envoyé  par  le 
Ministre  pour  étudier  le  tracé  d'un  chemin  de  fer  de  pénétra- 
tion, et  les  officiers  de  sa  mission,  avec  qui  nous  avons  eu  le 
plaisir  de  faire  la  traversée2.  Il  faut  lire  dans  le  spirituel  récit 
du  commandant  Toutée  l'exposé  des  difficultés  que  toute  mission 
doit  s'attendre  à  éprouver  de  la  part  des  gouverneurs.  Mais 
M.  Bonhoure  veut  bien  nous  les  épargner,  autant  qu'il  est  en  son 
pouvoir  :  il  prend  les  mesures  nécessaires  pour  nous  procurer 
porteurs  et  escorte,  et  il  nous  communique  les  rapports  faits  sur 
les  dernières  tentatives  de  pénétration  par  la  côte. 

Sur  la  Sassandra  et  le  San  Pedro,  les  administrateurs  Tho- 
mann  et  Gendre  ont  été  arrêtés  par  les  indigènes;  la  voie 
du  Cavally  est  fermée  par  l'hostilité  des  Tépos.  Au  contraire 
M.  Maurice,  administrateur  de  Béréby,  poste  situé  sur  la  côte 
entre  le  Cavally  et  le  San  Pedro,  a  poussé  une  reconnais- 
sance à  quelques  jours  de  la  mer  et  n'a  pas  été  mal  accueilli. 
Précisément,  d'après  tous  les  renseignements  recueillis  par 
nous,  les  indigènes  de  l'intéreur  apportent  à  Béréby  une  assez 
grande  quantité  d'ivoire  et  paraissent  très  désireux  d'acquérir 
les  marchandises  européennes. 

De  tout  cela  paraît  ressortir  qu'il  y  a  là,  entre  Cavally  et  San 

1.  Ce  phénomène  cent  fois  décrit  et  expliqué,  se  présente  sous  la  forme  d'une 
vague  énorme  qui  se  dresse  comme  un  mur  de  plusieurs  mètres  de  haut  sur  le 

rivage.  11  est  produit  par  le  brusque  relèvement  du  fond  de  la  nier:  les  pro- 
fondes lames  venues  du  large  se  relèvent  avec  lui  et  s'avancent  ainsi  jusqu'à 
ce  qu'elles  s'écroulent  subitement  sur  la  berge,  chavirant  et  brisant  1rs  embar- 
cations. Les  Ki'inmen  sont  extrêmement  habiles  à  franchir  la  barre,  et  chaque 
maison  de  coininerce  en  possède  une  équipe;  cependant  les  accidents  sont 
innombrables. 

2  Les  capitaines  Crosson-Duplessis  et  Tliomassct,  le  lieutenant  Macaire,  l'ad- 
joint du  génie  Borne  et  le  docteur  Lam\ . 


PLAN    DE     CAMPAGNE 


MUOSSOU,    PRES   DE    GRANU-BASSAM. 


Pedro,  une  sorte  de  couloir  ouvert  aux  produits  de  la  civilisa- 
tion, et  par  lequel  nous  pourrons  nous  introduire,  si  nous  savons 
nous  y  prendre.  Nous  nous  décidons  donc  à  partir  de  Béréby  par 
voie  de  terre.  Nous  perdrons  ainsi  l'agrément  de  nous  transporter 
vite  et  sans  difficulté  jusqu'aux  premiers  rapides  des  fleuves,  à 
environ  60  kilomètres  de  la  côle.  Mais  précisément  ce  sera  un 
avantage.  Nous  ferons  progressivement  connaissance  avec  les 
populations  de  l'intérieur,  au  lieu  d'arriver  chez  elles  tout  d'un 
coup,  et  celles  qui  nous  auront  bien  reçus  pourront  témoigner 
aux  suivantes  que  nous  ne  venons  pas  faire  la  guerre  et  qu'on  ne 
perd  rien  à  nous  faire  bon  accueil.  Quand  nous  rencontrerons 
une  opposition  déclarée,  nous  nous  arrêterons,  construirons  un 
poste  et  nous  y  installerons  :  nous  parviendrons  bien  à  nouer 
des  relations  avec  l'une  des  tribus  réfractaires  et  à  lui  per- 
suader de  nous  recevoir.  Si  plus  loin  nous  sommes  encore 
arrêtés,  nous  procéderons  de  même. 


M I  s  S 1 0  Y    HOSTAINS-D'OLL  0  NE 

Peut-être  ainsi  éviterons-nous  le  sort  des  autres  missions 
dont  la  marche  rapide  et  inattendue,  affolant  les  populations, 
faisait  partir  les  fusils  tout  seuls.  Il  n'est  rien  de  tel  que  de  se 
connaître  pour  s'entendre,  et  rien  ne  se  fait  vite  chez  les  noirs. 
A  un  tel  événement,  la  venue  des  blancs,  il  faut  une  patiente 
préparation.  «  Allez  lentement,  »  ne  cessait  de  nous  répéter 
Binger  avant  notre  départ. 

Le  Gouverneur  approuve  notre  plan,  il  promet  de  l'aire 
occuper  le  poste  que  nous  créerons,  de  manière  à  nous  soutenir, 
et  'lésignepourle  commander  son  propre  secrétaire,  M.Bruneau, 
commis  des  affaires  indigènes,  qu'il  détache  immédiatement  à  La 
mission. 

En  attendant  l'arrivée  de  notre  personnel,  nous  visitons  la 
partie  exploitée  de  la  colonie. 

Ce  n'est  pas  long  :  le  pays  n'est  en  aucune  façon  soumis. 
J'ai  dit  quelles  difficultés  la  forêt  présente  à  la  pénétration,  en 
revanche  quelles  richesses  elle  offre  sur  le  rivage  môme. 
Binger  et  les  gouverneurs  qui  l'ont  suivi  ont  jugé  qu'avant  de 
faire  une  conquête  coûteuse  et  pénible,  il  convenait  d'attirer, 
avec  l'attention,  les  colons  et  les  capitaux  français.  Grâce  à  un 
vaste  système  de  lagunes  qui  permet  aux  petits  vapeurs  de 
fréquenter  une  étendue  considérable  de  côtes,  les  commerçants 
peuvent  sans  danger,  au  besoin  sans  quitter  leur  embarcation, 
acheter  aux  riverains  l'huile  de  palme,  l'acajou,  le  caoutchouc. 
On  s'est  donc  borné  à  établir  de  loin  en  loin  sur  la  côle  quelques 
postes,  destinés  à  assurer  le  payement  des  droits  de  douane  et 
le  fonctionnement  d'une  ligne  télégraphique.  Des  postes  ont 
été  aussi  créés  dans  la  plaine  du  Baoulé  et  dans  la  région 
aurifère  de  l'Indénié  explorée  par  Binger,  mais  ils  ne  font  que 
jalonner  notre  future  occupation,  sans  exercer  encore  d'action 
sur  les  populations. 

Les  résultats  de  ce  système  ont  été  excellents.  Dès  la  cin- 
quième année  (1898),  les  recettes  douanières  sont  montées  à 
douze  cent  mille  francs,  et  la  prospérité  des  factoreries 
établies    sur  la  plage,    encore  peu   nombreuses,    mais   irapor- 

—  10  — 


SITUATION    DE    LA     COTE    D'IVOIRE 


LE    FORT    DE    DABOU. 


tantes,  indique  quel  avenir  est  réservé  à  la  colonie.  Pour 
développer  le  champ  d'exploitation,  la  conquête  va  se  faire 
progressivement1. 

Mais  en  attendant  qu'elle  soit  faite,  l'Européen  n'a  d'autre 

1.  Quatre  mois  avant  notre  arrivée,  il  n'y  avait  pas  un  soldat  à  la  Côte 
d'Ivoire.  A  ce  moment  il  fallut  appeler  2  compagnies  du  Sénégal  ;  en  1900,  il  y  a 
4  compagnies  de  Sénégalais  et  2  de  garde-frontières  soudanais,  sans  compter 
les  miliciens,  c'est-à-dire  que,  de  toutes  nos  colonies,  c'est  la  Côte  d'Ivoire 
qui  proportionnellement  renferme  le  plus  de  troupes. 


—    11   — 


MISS  ION    II  OSTAINS-D'OL  L  ONE. 

domaine  que  les  flots  et  c'est  sur  le  cours  inférieur  des  fleuves 
et  sur  les  trois  lagunes  de  Grand-Lahou,  d'Assinie  et  de  Grand- 
Bassam  qu'est  concentré  le  commerce.  La  dernière  surtout  est  un 
lac  magnifique,  profond  souvent  de  10  mètres,  long  de  120  kilo- 
mètres, et  qui  s'enfonce  jusqu'à  40  kilomètres  dans  les  terres 
par  la  lagune  Potou  et  jusqu'à  50  par  le  Bas-Comoé.  Pressé 
d'arriver  aux  régions  qui  sont  notre  domaine  propre,  je  men- 
tionne brièvement  Dabou,  le  seul  fort  en  pierre  de  la  Côte 
d'Ivoire,  dominant  la  lagune  et  une  plaine  herbeuse  presque 
unique  aussi  dans  cette  immense  forêt,  Jackville,  village  de 
noirs  qui  font  directement  un  gros  commerce  avec  l'Europe, 
Petit- Massa  m  où  va  être  percé  dans  la  langue  de  terre  séparant 
la  mer  de  la  lagune  un  canal  qui  fera  de  celle-ci  un  bassin 
merveilleux,  Abidjan,  futur  port  et  tête  de  ligne  d'une  voie 
ferrée  dans  l'intérieur.  La  mission  Houdaille  étudie  les  projets 
de  canal  et  de  chemin  de  fer  qui  transformeront  à  bref  délai  le 
pays. 

Nos  porteurs  arrivèrent  en  janvier  1809.  C'étaient,  suivant 
les  indications  d'Hostains,  des  Dioulas  et  des  Sénoufos  réfugiés 
dans  le  Baoulé  en  fuyant  devant  Samory1.  Hostains  avait  fait 
là  une  heureuse  application  de  ce  principe  :  prendre,  si  pos- 
sible, des  porteurs  dans  le  pays  qu'on  veut  atteindre.  Les 
nôtres,  ignorant  la  langue  de  la  forêt,  se  sentiraient  perdus 
s'ils  ne  nous  obéissaient  aveuglément;  déplus,  à  mesure  que 
nous  enfoncerions  dans  l'intérieur,  leur  confiance  et  leur 
ardeur,  loin  de  diminuer,  iraient  en  augmentant,  puisqu'ils  se 
rapprocheraient  du  Soudan,  leur  patrie. 

Ils  avaient  pour  chef  un  jeune  garçon  de  vingt-deux  ans, 
Sirabana  Ouattara,  qui  se  présenta  à  nous  avec  une  aisance  res- 
pectueuse, mais  affectueuse  et  confiante,  comme  à  d'anciens  amis 
de  sa  famille  :  «  Père  moi  y  en  a  fait  bon  pour  Binger  quand 
lui  venir  Djimini,  »  nous  dit-il.  C'était  vrai;  il  était  fils  de  Domba 

1.  Les  Dioulas  élaient  les  habitants  du  pays  .le  Kong  avant  la  destruction 
de  cette  ville  par  Samory;  ils  avaient  pacifiquement  conquis  le  Djimini,  habité 
par  les  Sénoufos. 


12 


ORGANISATION. 

Ouattara,  chef  du  Djimini,  qui  reçut  très  bien  Binger  lors  de 
ses  deux  missions.  Et  vraiment  cette  confiance  était  touchante  : 
nul  doute  que  nous  ne  rendions  au  fils  l'amitié  montrée  par  le 


VUE  DU  HAUT  DU  FORT  DE  DAHOU. 


père  envers  un  blanc,  notre  frère.  Il  parlait  bien  français  —  on 
a  pu  en  juger!  —  était  intelligent,  vigoureux,  actif,  très  brave  : 
nous  ne  pouvions  mieux  tomber. 

En  revanche,  ses  hommes  comptaient  au  nombre  des  nègres 
les  plus  inférieurs  que  j'aie  vus  :  inintelligents,  maladroits, 
médiocrement  forts;  par  contre,  soumis  et  contents  de  peu. 
Les  vingt  moins  mauvais  furent  armés  de  fusils  Gras  et  reçurent 
un  rudiment  d'instruction  militaire,  de  manière  que  notre  convoi 
pût  se  protéger  lui-même,  mais  j'avoue  que  j'avais  peu  confiance 
en  de  tels  soldats. 

Les  tirailleurs  n'arrivèrent  que  le  1er  février.  Ils  venaient  de 
faire  depuis  six  mois  une  longue  et  pénible  campagne  contre  les 
tribus  hostiles  de  l'Indénié  qu'on  commençait  à  occuper,  et  s'y 
étaient  merveilleusement  conduits,  mais  ils  étaient  très  fati- 
gués. Néanmoins,  quand  je  demandai  vingt  volontaires,  je 
n'eus  qu'à  choisir. 

—  13  — 


MISSION    HOSTAINS-D'OLLONE. 

J'avais  cependant  posé  une  condition  fort  pénible  pour  eux  et 
qui  en  avait  arrêté  beaucoup,  celle  de  laisser  leurs  femmes.  On 
sait  que  les  tirailleurs  sénégalais  ont  l'habitude,  qui  est  admise, 
d'emmener  leurs  femmes  en  campagne  :  elles  portent  les  cll'ets 
de  leur  mari,  font  sa  cuisine,  le  soignent:  l'homme  n'en  est  que 
plus  dispos  et  plus  frais  pour  l'action.  Mais  c'eût  été  des 
bouches  de  plus  à  nourrir. 

Malheureusement  aucun  gradé  ne  se  présenta  volontairement. 
On  me  désigna  d'office  un  sergent  et  un  caporal  qui  ne  rendi- 
rent jamais  aucun  service,  et  les  autres  hommes  ne  savaient 
guère  le  français  ! 

Ainsi  parés,  nous  attendîmes  un  bateau  qui  voulût  bien  nous 
transporter  à  Béréby.  Aucun  paquebot  français  n'étant  signalé, 
il  fallut  en  prendre  un  anglais  ',  qui  nous  chargea  à  son  bord  le 
13  février  1809. 

Le  même  jour  arrivèrent  à  Grand-Bassam  les  capitaines 
Robillot,  de  Lamothe  et  de  Cointet,  se  rendant  au  Congo  pour 
gagner  le  Tchad,  sous  la  direction  de  Gentil,  à  la  rencontre  des 
missions  Foureau-Lamy  et  Voulet-Chanoine. 

Après  une  journée  passée  ensemble,  le  moment  du  départ  étant 
venu,  j'accompagnai  mes  camarades  à  bord  de  leur  navire  : 
celui-ci  transportait  au  Congo  Samory,  sa  femme  Saranké,  son 
fils  Sarankéni  Mory,  son  griot  et  conseiller  Morifing  Dian,  et 
je  désirais  voir  ces  personnages,  qui  tous  quatre  avaient  joué 
un  si  grand  rôle  dans  l'histoire  des  vingt  dernières  années  du 
Soudan. 

Ils  occupaient  une  cabine  de  seconde,  dont  un  tirailleur 
gardait  la  porte.  Tous  étaient  étendus  sur  les  couchettes, 
lisant  le  Coran  ou  rêvant.  Samory  me  demanda  où  j'allais,  et 
sur  ma  réponse  que  c'était  à  Bissandougou,  son  ancienne 
capitale,  où  nous  devions  effectivement  arriver  plus  tard,  il  me 
tint  un  petit  discours  dans  sa  langue.  Je  crus  qu'il  me  parlait 
de  sa  patrie  perdue.  Mais  non  :  «  Il  dit  qu'on  lui  a  volé  son  pan- 
talon »,  expliqua  le  tirailleur. 

1.  11  passe  par  mois  deux  bateaux  français  et  de  quinze  à  vingt  anglais. 

—  14  — 


UNE     VISITE    A     SAMORYr. 

Et,  de  fait,  le  vieil  almamy  n'en  avait  pas  ;  cet  homme  qui 
avait  possédé  un  empire  en  était  réduit  à  pleurer  son  pantalon. 
0  décadence!  Mais  il  avait  sur  la  conscience  trop  d'hommes 
décapités  et  de  femmes  éventrées  pour  m'inspirer  une  bien 
vive  pitié. 

Tel  fut  l'intéressant  interview  que  j'obtins  de  Samory. 

Cependant  la  nuit  tombait.  Je  pris  congé  de  mes  camarades; 
nous  échangeâmes  avec  confiance  nos  vœux  de  réussite,  et  je 
rejoignis  Hostains  sur  notre  bateau;  les  deux  navires  levèrent 
l'ancre,  s'éloignèrent  en  sens  opposés  et  bientôt  se  perdirent 
dans  l'obscurité. 

Ils  n'ont  point  fait  mauvaise  besogne,  mes  amis  :  Rabah 
vaincu  à  Kouno,  puis  écrasé  et  tué  à  Kousseri,  les  trois  mis- 
sions réunies  et,  par  elles,  l'Algérie,  le  Soudan,  le  Congo,  voilà 
leur  œuvre  !  Mais  il  fallait  qu'elle  fût  scellée  de  leur  sang  :  le 
capitaine  de  Cointet  ne  reviendra  pas... 


CHAPITRE  II 
Hostilité  des  Tépos.  —    La  forêt.  —  Kapé  Vékirc. 

Les  villages  de  Grand-Béréby,  de  Ros-Béréby  et  de  Béréby- 
Mani  sont  situés  au  fond  de  trois  petits  golfes  '.  Entre  les 
deux  derniers  est  bâti  le  poste  français,  où  réside  un  adminis- 
trateur assisté  d'un  douanier  et  d'un  télégraphiste,  avec  une 
quinzaine  de  miliciens  sénégalais.  L'autorité  de  l'administrateur 
s'étend  juste  jusqu'à  la  palissade  qui  entoure  sa  maison.  Il  est 
dans  l'absolue  incapacité  de  faire  exécuter  un  ordre  quelconque 
à  n'importe  qui  :  aussi  n'en  donne-t-  il  point.  Et  même,  il  ne  fau- 
drait pas  se  hasarder  bien  loin  de  la  plage,  on  courrait  risque 
de  ne  point  revenir  :  l'administrateur  a  donc  l'ordre  de  ne  pas 
bouger. 

Il  n'y  ;i  ici  nulle  critique  :  j'ai  déjà  expliqué  qu'on  a  voulu 
implanter  le  commerce  sur  la  côte  avant  de  songer  à  occuper 
l'intérieur,  et  notre  mission  avait  précisément  pour  but  de  préparer 
la  future  conquête.  Mais  j'ai  dû  exposer  cette  situation  pour 
montrer  comment  les  difficultés  commençaient  pour  nous  au 
rivage  même. 

1.  CV-t  une  notion  très  généralement  admise,  mais  parfaitement  fausse,  que 
toute  la  côte  du  golfe  de  Guinée  est  plate  et  droite,  sans  un  golfe,  ni  un  cap. 
Rien  n'est  plus  mouvementé  au  contraire  que  le  rivage  entre  Fresco,  un  pou 
avant  l'embouchure  de  la  Sassandra,  el  San  Pedro.  I>r<  chaînes  de  collines 
chargées  de  palmiers  à  huile  arrivent  jusque  dans  la  mer,  formant  de  nombreux 
promontoires  terminés  par  des  falaises  rouges  contre  lesquels  se  brisent  les 
Ilots.  I»''  San  Pedro  h  Talion,  la  côte  esl  généralement  |>ln^  basse,  niais  toujours 
découpée,  el  à  peu  de  distance  s'élèvent  des  collines.  Que  le  rivage  soil  plal  ou 
escarpé,  la  forêl  recouvre  toul  uniformément. 

—  16  - 


LE    POSTE    DE    BERÉBY 


UN   COIN    DU   POSTE    DE    BEIIEIiY. 


Nous  étions  donc  à  pied  d'œuvre.  Avant  de  pénétrer  chez 
ces  populations  anthropophages  et  féroces,  il  fallait  nous  assurer 
un  boa  accueil  de  la  première  tribu.  En  questionnant  les 
indigènes,  nous  apprîmes  que  toutes  les  peuplades  jusqu'au 
Cavally  formaient  une  confédération  appelée  les  Tabétouos  ';Ie 
chef  le  plus  influent,  parce  que  le  plus  vieux,  était  Kapé  Yékiré, 
chef  de  Diutou,  village  à  un  jour  de  marche  de  la  mer. 

Cette  circonstance  nous  était  très  favorable,  car,  si  voi- 
sins de  la  côte,  les  gens  de  Diutou  craindraient,  en  nous 
recevant  mal,  de  briser  leurs  rapports  avec  les  factoreries  de 
Béréby  et  de  ne  pouvoir  échapper  au  châtiment;  de  plus  en 
gagnant  l'amitié  de  Kapé  Yékiré  on  s'assurait  le  passage  chez 
tous  les  Tabétouos.  Or  justement  un  des  fils  du  vieux  chef, 
nommé  lui-même  Kapé,  se  trouvait  à  Béréby-Mani  ;  il  avait 
servi  sur  plusieurs  bateaux  et  parlait  un  peu  français-.  Trop 

1.  Ce  renseignement  de  la  plus  grande  importance  était  tout  à  fait  ignoré  jus- 
que-là; le  nom  même  était  inconnu. 

2.  Toute  la  cote  depuis  la  frontière   du   Sierra  Leone  jusqu'au   San  Pedro 

-   10  — 


M I S  s  10  X    110  S/M  A  S  -DO  L  L  0  N  E . 

souvent,  la  chose  est  connue,  les  Ki'oumen,  dociles  et  doux  en 
dehors  de  chez  eux,  redeviennent  intraitables  dès  qu'il  s'agit 
de  pénétrer  dans  leur  pays.  Mais  Kapé,  moyennant  honnête 
récompense,  adopta  franchement  nos  intérêts  :  il  se  chargea 
d'aller  décider  son  père,  non  seulement  à  nous  recevoir,  mais 
à  nous  «  ouvrir  les  routes  »,  c'est-à-dire,  d'abord  à  nous  laisser 
passer,  ensuite  à  nous  fournir  tout  ce  qui  nous  serait  nécessaire, 
guides,  porteurs,  vivres,  et  surtout  à  envoyer  en  avant  de  nous 
des  hommes  chargés  de  nous  recommander  aux  populations. 

Gomme  interprète,  nous  ne  pûmes  trouver  dans  tout  le  pays 
qu'un  seul  homme  qui  consentît  à  nous  accompagner  dans  l'in- 
térieur. Il  portait  le  nom  anglais  de  Tom,  parlait  et  écrivait, 
également  mal,  le  français  et  l'anglais. 

N'ayant  que  trente  porteurs  réguliers,  il  nous  fallait  quatre- 
vingt-dix  auxiliaires  pour  transporter  nos  cent  vingt  charges. 
Nous  comptions  obtenir  dans  chaque  village  qu'on  nous  les 
fournît,  moyennant  payement,  pour  aller  jusqu'au  village  sui- 
vant :  une  corvée  d'un  jour  s'obtient  assez  facilement  du  noir, 
le  travail  régulier  seul  lui  déplaît.  Nous  irions  ainsi  jusqu'au 
point  où  nous  établirions  notre  fort,  ce  qui  ne  serait  jamais  très 
loin  ;  au  besoin,  si  les  indigènes  refusaient,  nous  ferions  plu- 
sieurs voyages  avec  nos  seuls  hommes.  Certes,  nous  nous 
attendions  à  des  difficultés  quotidiennes  et  énervantes,  mais  tout 
valait  mieux  que  d'augmenter  le  nombre  de  nos  porteurs  régu- 
liers, d'ailleurs  inutiles  à  mesure  que  notre  pacotille  s'épuiserait. 

Cependant  quatre-vingt-dix  hommes,  c'était  beaucoup.  Si  les 
gens  de  la  côte  se  louent  comme  travailleurs  aux  paquebots 
qui  passent,  ce  n'est  pas  par  goût  qu'ils  le  font.  11  y  a  chez  eux 
une  sorte  de  conscription  :  les  chefs  de  famille  désignent  les 

fournit,  sous  les  noms  de  Vaï  et  de  Kroumen,  des  hommes  qui  attendent  le 
passage  des  navires  pour  s'engager  comme  hommes  d'équipage,  les  matelots 
blancs  ne  pouvant  résister  à  la  chaleur  sous  ces  climats,  ou  comme  travailleurs 
dans  un  pays  quelconque.  Le  bateau  qui  en  a  besoin  stoppe,  sillle;  les 
Kroumen,  embrigadés  à  l'avance  sous  des  chefs  reconnus  par  eux,  arrivent  en 
pirogue,  on  en  prend  le  nombre  nécessaire  el  on  repart.  De  toutes  les  cuir-  ,r  \- 
frique,  c'est  le  seul  point  où  on  trouve  'les  mors  désireux  de  travailler  et  s'or- 
ganisant  pour  cela. 

—  20  — 


POR  TE URS    A  UX IL IA  IRES 


PORTEUSES. 


jeunes  gens  qui  doivent  aller  travailler  au  loin,  et  ceux-ci  rap- 
portent à  la  fin  de  leur  engagement  tout  l'argent  gagné,  grâce 
auquel  vivent  dans  une  parfaite  oisiveté  ceux  qui  restent  au 
pays.  Ils  se  croiraient  déshonorés  en  travaillant  chez  eux. 

Néanmoins  le  chef  de  Béréby-Mani  se  laissa  persuader  : 
quatre  jours  après  notre  débarquement,  vêtu  d'un  magnifique 
habit  brodé  d'or  et  d'un  chapeau  à  plumes,  cadeaux  de  l'admi- 
nistrateur, il  arrivait  triomphalement  avec  quatre-vingt-dix... 
porteuses! 

Toutes  les  fois  que,  depuis  notre  retour  nous  avons  raconté 
ceci,  chacun  de  s'exclamer  et  de  plaindre  ces  pauvres  créatures 
traitées  en  bêLes  de  somme.  Voilà  bien  de  nos  sensibleries!  Il 
n'y  avait  là  rien  que  de  très  ordinaire,  et  même  que  de  tout  à 
fait  naturel.  En  tout  pays  primitif,  comme  autrefois  chez  nous, 
l'homme  est  le  protecteur,  le  guerrier  :  il  veille  à  la  sécurité 
de  sa  famille  et  marche  les  armes  à  la  main.  La  femme,  elle, 


21 


UISSIO  V     UOSTA  I  VS-D'OLLONE. 

est  chargée  du  ménage;  chargée  est  bien  le  mot,  car  elle  le 
porte  sur  sa  tête  :  provisions,  marmites  et  calebasses,  effets 
de  toutes  sortes,  avec  en  plus,  son  dernier-né  derrière  le  dos. 
Cela  ne  la  fatigue  guère,  elle  y  est  habituée  :  ne  lui  faut-il  pas 
chaque  jour,  rien  que  pour  préparer  le  repas,  aller  chercher  de 
lourdes  charges  de  bois,  do  riz  ou  de  manioc,  celles-ci  dans 
les  plantations  qui  sont  loin  des  villages?  A  ce  régime,  elle 
devient  très  robuste  et  dix  heures  de  marche,  avec  trente  kilos 
sur  la  tête  et  un  enfant  de  quatre  ans  sur  le  dos,  ne  l'épouvan- 
tent pas.  Maintenant,  qu'elle  y  acquière  des  formes  sculpturales 
et  un  port  de  déesse,  voilà  ce  que  je  n'oserai  prétendre,  et  je  ne 
conseillerai  pas  ce  genre  de  sport  aux  Françaises  soucieuses  de 
l'élégance  de  leur  démarche. 

Mais  que  les  âmes  compatissantes  se  rassurent  :  les  femmes 
sont  loin  d'être  maltraitées.  Au  contraire,  elles  ont  beaucoup 
d'autorité  dans  leur  intérieur,  et  même  souvent,  nous  leverrons, 
d'influence  sur  les  affaires  publiques... 

Le  19  février,  tout  étant  prêt,  nous  nous  mettons  en  route.  La 
mission  au  complet  comprend  trois  blancs,  M.  Hostains, 
M.  Bruneau  et  moi,  vingt  tirailleurs,  trente  porteurs,  plus  leur 
chef  Sirabana  et  sa  femme  —  il  l'avait  amenée  de  son  lointain 
pays,  nous  avions  bien  été  forcés  de  la  garder  ,  l'interprète 
Tom,  un  cuisinier  sénégalais  et  trois  boys  ',  en  tout  soixante 
membres  réguliers  ;  plus  quatre-vingt-dix  auxiliaires  à  rem- 
placer chaque  jour. 

Nous  couchons  à   lloc-Béréby,  village  d'où  part  notre  route 

vers  l'intérieur.  Il  doit  son  nom  à  un  beau  rocher,  situé  en  face 

de  lui  dans  la  mer.  Le  lendemain,  notre  ami  Kapé  nous  ayant 

apporté  l'assurance  que  nous  serions  bien  reçus,  nous  obtenons 

du  chef  des  porteuses  de  rechange,  et  nous  faisons  partir  tous 

nos  auxiliaires  pour  Diutou  :  nous-mêmes,  obligés  de  rester  pour 

régler  divers  achats,  nous  partirons  demain. 

I.  Ce  mol  anglais  garçon  »  r-i  adopté  partout  aux  colonies  pour  désigner 
les  sei  \  iteurs,  ordinairement  de  jeunes  garçons.  Les  nôtres  étaient  trois  porteurs 
trop  faibles  pour  marcher  constamment  chargés  et  qui  servaient  à  remplacer 
des  hommes  malades  ou  manquants. 


MAUVAISES    NOUVELLES. 

Mais  le  soir  un  courrier  nous  apporte  une  dépêche  de 
M.  Penel,  nouveau  gouverneur  intérimaire.  Il  nous  annonce 
que  les  Tépos  viennent  de  piller  un  village  ami,  à  15  kilomètres 
du  poste  de  Tabou,  et  demande  si  nous  pouvons  provisoirement 
nous  détourner  de  notre  route  et  aller  les  repousser. 

La  chose  est  grave.  Hostains  connaît  à  fond  les  Tépos,  il  les 
sait  nombreux  et  armés  de  fusils  à  tir  rapide  vendus  par  les 
Libériens  :  avec  nos  vingt  tirailleurs  nous  ne  pourrons  rien  et 
notre  missions  sera  fort  compromise.  Cent  hommes  pour  le  moins 
seraient  indispensables  —  et  on  verra  par  la  suite  qu'il  en  fallut 
trois  fois  plus. 

Le  lendemain  Hostains  retourne  au  poste  pour  correspondre 
par  télégraphe  avec  le  gouverneur.  Pendant  ce  temps,  comme 
nous  sommes  attendus  à  Diutou,  je  m'y  rends. 

Je  pars  sans  escorte,  afin  de  bien  prouver  notre  confiance  et 
nos  bonnes  intentions.  Ayant,  pour  faire  en  un  jour  le  trajet 
d'aller  et  retour,  une  étape  très  forte,  et  nos  porteurs  étant  inoc- 
cupés ,  j'essaye  de  me  faire  porter  en  hamac  II  faut  y 
renoncer  dès  les  premiers  pas. 

Il  est  difficile  à  qui  ne  l'a  pas  vu  de  se  faire  une  idée  d'un 
sentier  à.  la  Côte  d'Ivoire.  «  La  route,  dit  le  capitaine  Mar- 
chand, est  taillée  en  plein  fourré,  dans  le  lacis  des  lianes 
géantes,  et  des  troncs  renversés,  se  tordant  en  méandres  com- 
pliqués dans  le  taillis  épineux  autour  de  grands  arbres  dont 
l'épais  feuillage  ne  laisse  arriver  qu'une  lumière  vague  et  trom- 
peuse sur  un  sol  d'humus  tremblant,  amoncelé  par  des  siècles 
de  pourriture  :  le  sentier  ne  permet  presque  jamais  la  marche 
debout  et  souvent  impose  la  position  rampante.  Parfois  il  se  perd 
complètement,  et  les  heures  se  passent  à  ouvrir,  à  creuser 
à  coups  de  hache  ou  de  sabre,  parmi  les  tiges  vigoureuses  et 
les  troncs  vermoulus,  un  chemin  de  quelques  mètres  dans  une 
demi- obscurité  plus  énervante  que  l'absence  complète  de 
lumière.  »  {Rapport  officiel  1895 .)  Et  Marcel  Monnier,  membre 
de  la  seconde  mission  Binger  :  «  Dans  cette  ombre,  supposez 
un  entrelacement  inouï  de  racines,  d'arbres  écroulés,  de  brous- 

—  25  — 


MISSION    HOSTAINS-D'OL  LONE. 

sailles  épineuses;  dans  le  pli  de  chaque  vallon,  un  marigot 
aux  eaux  dormantes,  où  l'on  s'enlize  jusqu'à  mi-jambes  ;  des 
haleines  fétides  montent  des  couches  de  feuilles  pourries,  des 
monceaux  de  bois  mort,  de  tous  les  détritus  végétaux  en  décom- 
position; ajoutez  les  exhalaisons  de  la  fourmi-cadavre,  qui  mêle 
à  tout  cela  sa  puanteur  de  charnier,  et  vous  aurez  une  idée 
bien  faible  encore  de  cette  jungle  africaine,  lui  réalité,  elle  est 
indescriptible.  Décrit-on  un  cauchemar  ?  »  (France  Noire.) 

Après  cela,  je  ne  crois  pas  qu'on  puisse  me  taxer  d'exagéra- 
tion si  je  dis  que  la  marche  était  difficile. 

Au  bout  de  quatre  heures  nous  arrivons  à  lùutou.  C'est  un 
village  de  vingt-cinq  cases,  bâti  sur  une  sorte  de  promontoire  ; 
un  flanc  du  coteau  est  déboisé,  et  c'est  une  joie  pour  l'œil 
privé  depuis  le  départ  de  lumière  et  d'espace,  de  promener  son 
regard  sur  les  collines  voisines.  Les  cases  sont  disposées  autour 
d'une  place  où  se  trouvent  un  hangar  couvert  servant  de  lieu 
de  réunion  et  abritant  les  tam-tam  assez  curieusement  travaillés 
qui  servent  à  convoquer  toute  la  tribu,  et  un  arbre-fétiche  au 
pied  duquel  sont  entassés  les  crânes  des  gros  animaux  tués  par 
les  habitants. 

Kapé  me  conduit  dans  une  case  vraiment  magnifique.  Comme 
les  autres,  elle  est  ronde,  toute  en  bois  avec  un  revêtement 
intérieur  en  terre  et  un  toit  en  feuilles  de  palmier  ;  elle  ne  forme 
qu'une  seule  pièce,  mais  ses  dimensions  sont  exceptionnelles: 
dix  mètres  de  diamètre.  Elle  est  construite  avec  soin,  les  lattes 
formant  la  paroi  sont  bien  ajustées,  de  gros  piliers  d'acajou 
supportent  le  toit,  le  plafond  est  fait  de  petites  lamelles  de 
bambou  agencées  avec  beaucoup  d'art,  formant  une  décoration 
véritable;  et,  ce  qui  donne  à  tout  cela  un  cachet  spécial,  la 
fumée  du  feu  qui  brûle  constamment  sans  cheminée  dépose 
partout  une  sorte  de  vernis  gris  laqué  :  le  plafond  a  l'air  d'être 
en  acier  finement  ciselé. 

On  m'apporte  une  belle  chaise  d'acajou,  les  indigènes  s'as- 
soient en  face  de  moi  sur  de  toutes  petites  chaises  sculptées, 
et  le  chef  Kapé  Yékiré  fait  son  entrée. 

-  2G  — 


LE     CHEF    KAPÉ     YEKIRÉ. 

Qu'on  se  figure  une  sorte  de  nain  courbé  en  deux,  à  peine  haut 
d'un  mètre,  avec  une  tête  vénérable  toute  blanche1,  et  une  barbe 
immense  qui  traînerait  à  terre  si  elle  n'était  nouée  en  grosses 
tresses  comme  l'est  souvent  la  queue  de  nos  chevaux  ;  il  marche 
avec  peine, 
s'  appuyant 
sur  une  crosse 
plus  haute  que 
lui; un  bonnet 
bizarre  le  cou- 
ronne. Il  sem- 
ble un  être 
fantastique, 
un  gnome. 

Je  vais  à  lui 
et  lui  serre  la 
main ,  en  di- 
sant que  je 
suis  content  de 
le  voir  parce 
qu'il  a  bien 
reçu  M.  Mau- 
rice et  qu'il 
est  le  plus 
grand  chef  du 
pays.  Ce  fai- 
sant, je  man- 
quais grave- 
ment sans  le  savoir  au  protocole  indigène  qui  eût  exigé  que 
j'attendisse  la  bienveuue  du  chef  ou  une  question  sur  mes 
projets.  Le  vieillard,  d'abord  surpris,  paraît  flatté  de  cette  cor- 
dialité et  me  répond  par  des  paroles  d'amitié;  je  lui  explique  nos 


ARBRE    FETICHE. 


1.  Ou  plutôt  toute  jaune,  car  telle  esl  la  couleur  que  prennent   les  cheveux  et 
abarbe  des  noirs  en  vieillissant. 


-  27 


MISSION    //Os  T. I  I.\s-D  OLL  ONE . 

intentions,  et  il  promet  de  nous  assurer  un  bon  accueil  auprès 
de  toutes  les  tribus  Tabétouos  '. 

Pendant  notre  entretien,  arrive  avec  son  petit  garçon  un  des 
fils  de  Kapé  Yékiré,  qui  babite  assez  loin.  L'enfant  va  mettre 
un  genou  en  terre  devant  son  grand-père,  dont  il  porte  la  main 
à  son  front  ou  à  ses  lèvres;  le  vieillard  le  prend  alors  affec- 
tueusement sur  ses  genoux.  Le  respect  des  vieillards,  la  ten- 
dresse de  ceux-ci  pour  leurs  enfants,  que  cette  scène  indiquait 
de  façon  touchante,  sont  la  base  de  l'organisation  sociale  dans 
ce  pays,  ainsi  que  je  l'expliquerai. 

Je  manifeste  le  désir  de  manger  :  on  m'apporte  du  riz  et  du 
poulet.  J'étais  stupéfait  d'être  ainsi  traité  dans  ce  village  où, 
sauf  M.  Maurice,  aucun  blanc  n'était  jamais  venu,  et  dont  les 
babitants  étaient  déjà  considérés  comme  des  antbropopbages 
irréductibles,  opinion  si  bien  admise  que  le  bruit  courut  à  Grand- 
Bassam  qu'au  premier  village  nous  avions  été  attaqués  et  rejetés 
à  la  côte  :  nous  avons  reçu  des  lettres  de  condoléances  ! 

Cependant  tout  cela  avait  été  très  long,  comme  toute  chose 
en  pays  noir,  et  quand  je  songeai  à  l'heure,  il  était  quatre 
heures  et  demie  :  je  repartis  en  hâte  pour  Béréb}'.  A  six  heures 
la  nuit  nous  prit;  heureusement,  il  faisait  pleine  lune,  et  le  sen- 
tier n'était  pas  trop  difficile  à  suivre,  à  condition  d'aller  très 
lentement 2. 

Le  spectacle  était  étrange  et  merveilleux  :  dans  les  ténèbres 
épaisses,  les  filets  de  lumière  argentée  qui  coulaient  de  la  voûte 
faisaient  surgir  des  formes  fantastiques  ;  des  bruits  étouffés  nous 

1.  A  un  certain  moment,  le  vieux  Kapé  dit  quelques  mots  en  souriant  à  ses 
voisins,  et  tous  de  rire  aussi;  je  demande  pourquoi,  «  II  dit,  m'explique  l'in- 
terprète, que  tu  as  une  ligure  bien  propre  et  agréable  à  voir...  »,  compliment 
dont  la  dernière  partie  tout  au  moins  n'eu!  pas  laissé  de  me  Qatler  agréable- 
ment sur  certaines  jolies  bouches  en  d'aulres  contrées.  Pourquoi  n'en  faut-il 
recevoir  de  tels  que  d'un  pauvre  vieux  roi  nègre  presque  aveugle? 

2.  Chose  paradoxale,  avec  la  moindre  lumière  il  est  plus  facile  de  suivre  un 
sentier  la  nuit  dans  ces  terribles  fourrés  que  dans  une  foret  plus  claire  ou  en 
terrain  découvert  :  ici,  en  effet,  on  est  tout  le  temps  exposé  à  sortir  du  chemin 
sans  s'en  apercevoir,  tandis  que  dans  la  forêt  vierge  on  est  au  premier  pas  de 
côté  arrêté  parles  lianes,  le  sentier  seul  est  libre. 

—   28  — 


LE    CHEF   KAPE    YEKIRE  —   DESSIN   DE    .MADAME    PAL  LE    CRAMPE L 
D'APKÈS    DES    PHOTOGRAPHIES. 


DÉPART   POUR    L'INTÉRIEUR. 

enveloppaient  de  toutes  parts  ;  d'innombrables  lucioles  volti- 
geaient autour  de  nous,  comme  pour  nous  éclairer.  Et,  heureux 
de  ma  journée,  songeant  au  bon  vieux  gnome,  gardien  des  pays 
mystérieux  et  inaccessibles,  qui  consentait  à  nous  en  ouvrir  la 
porte,  je  me  figurais  que  toute  cette  fantasmagorie  était  son 
œuvre  et  qu'il  s'amusait  à  m'y  promener  pour  me  montrer  son 
pouvoir. 

Vers  neuf  heures,  nous  atteignions  un  hameau  où  nous  trou- 
vions un  abri  et  des  aliments.  JN'importe,  j'avais  été  très  impru- 
dent en  me  risquant  ainsi  la  nuit  en  forêt,  ce  que  les  indigènes 
n'osent  avec  raison  jamais  faire. 

Le  lendemain  de  bonne  heure  j'étais  à  Roc-Béréby.  Iîostains 
n'y  arriva  que  le  soir;  après  échange  de  plusieurs  dépèches, 
le  gouverneur  n'ayant  pas  disponibles  les  cent  hommes  deman- 
dés, nous  rendait  notre  liberté.  Nous  pouvions  donc  partir, 
mais  il  faudrait  prendre  garde  aux  Tépos  dont  nous  allions 
longer  le  territoire. 

Le  23  février,  nous  disions  un  adieu  définitif  au  golfe  de 
Guinée  pour  marcher  vers  l'Atlantique  :  plus  d'un  an  allait 
s'écouler  avant  que  nous  ne  l'atteignions  ! 


CHAPITRE  III 
Traversée  des  pays  Tabétouos.       Menaces  desTépos.  —  Arrivée  sur  le  Cavally. 

K\  i  ■  r.  Yékiré  nous  accueillit  fort  bien  :  il  avait  fait  préparer 
pour  nous  sa  belle  case,  trois  autres  étaient  destinées  à 
nos  hommes,  et  il  nous  offrit  un  mouton,  des  poules  et  du  riz. 
En  retour,  il  reçut  des  cadeaux  généreux  :  ce  sera  toujours 
notre  méthode  de  ne  jamais  l'aire  de  cadeaux  les  premiers, 
pour  ne  pas  sembler  payer  un  tribut,  mais  de  rendre  avec  usure 
ceux  qu'on  nous  aura  faits,  et  la  renommée  ira  partout  établir 
cette  étiquette. 

La  confiance  montrée  par  moi  en  venant  seul  et  sans  arme 
avait  produit  son  effet  :  les  hommes  que  j'avais  trouvés  la  pre- 
mière fois  assis  devant  leur  porte,  le  fusil  entre  les  jambes, 
l'air  fermé  et  méfiant,  vinrent  nous  serrer  la  main,  et  les  fusils 
restèrent  au  crochet,  —  car  on  les  suspend  au-dessus  de  la 
porte,  comme  dans  les  campagnes  de  chez  nous  au-dessus  de  la 
cheminée. 

L'attitude  de  tous  les  Tabétouos,  et  par  suite  celle  des  tribus 
suivantes,  devant  dépendre  de  l'accueil  de  Diutou,  nous  dési- 
rions tenir  un  grand  palabre,  afin  d'expliquer  solennellement 
nos  intentions  et  de  dissiper  toute  prévention  hostile.  Kapé 
Yékiré  convoqua  donc  pour  le  lendemain  tous  les  membres  de 
la  tribu  des  Nénés  qui  lui  obéit. 

Tout  de  suite  se  présentait  une  question  qui  allait  être  pen- 
dant toute  notre  mission  une  préoccupation  continuelle,  celle 
des   vivres.    On  l'a   dit   depuis   longtemps  :  le  grand  art  pour 

—  32  — 


RA  VITAILLEMENT. 

l'explorateur  est  de  savoir  manger,  boire  et  dormir.  Il  n'en  est 
point  de  lui  comme  des  gens  civilisés  qui  font  cela  sans  s'en 
douter,  à  la  façon  de  M.  Jourdain  :  vivre  est  le  grand  problème, 
le  reste  se  fait  par  surcroît.  Ordinairement  on  emmène  de 
grands  convois  ou  on  crée  des  magasins  successifs  au  moyen  de 
va-et-vient;  la  première  solution  exige  une  armée  de  porteurs, 
qui  eût  effrayé  les  populations  et  amené  infailliblement  des 
hostilités,  la  deuxième  une  réelle  sécurité,  que  nous  n'aurions 
jamais,  pour  les  échelons  séparés.  Hostains  les  avait  sagement 
rejetées  toutes  deux  :  nous  vivrions  sur  le  pays,  uniquement,  en 
achetant  ce  qu'on  voudrait  bien  nous  vendre.  Nous  n'avions 
donc  rien  emporté,  pas  plus  pour  nous  que  pour  nos  hommes, 
sauf  deux  jours  de  conserves  que  chacun  portait  sur  soi,  réserve 
pour  le  cas  d'absolue  détresse  :  c'était  tout. 

Gomme  pour  toutes  choses,  notre  premier  marché  devait 
servir  d'exemple  aux  peuplades  suivantes,  et  il  s'agissait  de 
bien  débuter.  Nous  appelons  successivement  les  notables,  et, 
moyennant  un  cadeau,  nous  décidons  chacun  à  accepter  nos  prix 
et  à  persuader  aux  autres  de  les  accepter.  Ainsi  nous  obtenons, 
pour  le  riz  et  les  poulets  qui  seront  dorénavant  notre  nourriture 
à  peu  près  unique,  des  tarifs  raisonnables  qui  se  maintiendront 
durant  tout  le  cours  de  notre  mission,  les  gens  d'un  village  les 
indiquante  l'autre1. 

Partout  la  première  chose  à  faire  est  de  gagner  les  gens 
influents. 

Qu'on  ne  croie  point  cependant  que  le  marché  fut  jamais 
facile  :  je  prie  le  lecteur  de  vouloir  bien  songer  que  les  habitants 
ne  cultivent  que  juste  ce  qui  leur  est  nécessaire;  qu'ils  devaient, 
avant  de  nous  le  vendre,  décortirquer  leur  riz  en  le  pilant  dans 
un  mortier,  opération  longue  et  pénible;  que,  n  ayant  de  leur  vie 

1.  En  réalité,  les  prix  se  bonifieront  pour  nous  à  mesure  que  nous  avance- 
rons, car.  subrepticement,  nous  substituerons  à  la  boite  de  eonsprve  qui  sert  a 
mesurer  le  riz  une  autre  plus  grande,  puis  une  autre  encore,  et  à  la  lin  nous 
aurons  pour  le  mrme  prix  le  double  île  riz.  Et  ce  sera  parfaitement  honnête  : 
nos  marchandises  doivent  augmenter  de  valeur  à  mesure  que  nous  nous  éloU 
gnons  de  la  cote. 

—  33  — 


M I  s  s  I  o  N    II  <  >  S  T.  UNS-D'OLLO  NE . 

jamais  rien  vendu1,  ils  éprouvaient  à  chaque  poignée  de  riz 
échangée  l'appréhension  d'être  dupés  que  ressentent  de  hons 
paysans  transportés  subitement  à  Paris:  qu'enfin  ils  n'ont  en 
réalité  besoin  de  rien,  puisqu'ils  sont  habitués  à  se  passer  de 
tout.  Aussi  l'achat  des  vivres  sera-t-il  une  chose  terrible, 
exigeant  une  diplomatie  et  une  patience  inlassables,  et  qui  nous 
mettra  souvent  dans  la  situation  de  gens  qui  ont  faim,  qui  sont 
forts,  et  auxquels  le  boulanger  ferme  sa  porte:  peut-être  ont-ils 
quelque  mérite  à  ne  pas  casser  les  vitres. 

La  seule  chose  dont  les  indigènes  eussent  un  peu  envie, 
c'étaient  les  étoffes.  Non  qu'ils  en  usent  beaucoup,  certes,  mais 
enfin,  pour  peu  que  ce  soit,  il  leur  en  faut  :  si  les  enfants  ne 
portent  rien  et  les  femmes  peu  de  chose,  une  petite  bande 
d'étoffe  autour  des  reins  ou  bien  passant  entre  les  jambes  et 
maintenue  devant  et  derrière  par  un  cordon  formant  ceinture, 
les  hommes  ont  une  sorte  de  caleçon  tout  à  fait  pareil  à  celui 
des  Égyptiens  antiques,  et  les  vieillards  drapent  autour  de  leur 
taille  une  pièce  d'étoile  assez  ample  retombant  jusqu'aux 
pieds,  à  la  grecque.  Ce  sont,  chose  inattendue,  les  étoffes  noires, 
bleu  foncé  ou  blanches  qu'ils  veulent;  seuls  les  femmes  et  les 
jeunes  gens  acceptent  les  couleurs  voyantes. 

Le  lendemain  a  lieu  le  palabre.  Devant  tous  les  hommes  des 
environs,  nous  offrons  solennellement  à  Kapé  Yékiréun  superbe 
chapeau  d'amiral,  comme  au  plus  grand  chef  du  pays.  Hostains 
explique  ensuite  notre  but  :  nos  frères  blancs,  qui  ont  capturé 
Samory  pour  le  punir  d'avoir  tué  tant  de  monde  dans  la  forêt,  ne 
sont  pas  très  loin  au  Nord  ;  nous  allons  les  rejoindre. 

Nous  ne  sommes  pas  longtemps  à  nous  apercevoir  qu'on  nous 
écoute  avec  une  ironie  marquée,  comme  des  gens  qui  veulent 
faire  croire  des  fables  par  trop  absurdes.  Nous  nous  étions 
figurés,  comme  tout  le  monde,  que  le  passage  et  la  prise  de 
Samory  avaient  produit  dans  la  forêt  une  sensation  énorme.  Or 
ici  non  seulement  on  n'a  jamais  entendu  parler  de  Samory  ni 

I.  Sauf  quelques  objets  déterminés  et  de  valeur  fixe  dont  je  parlerai  plus 
tard. 

—  34  — 


RENSEWXEMENTS. 

de  ses  guerres,  mais  même  on  ignore  absolument  qu'il  y  a 
des  blancs  au  Nord.  Et  comme  nous  nous  récrions,  on  nous 
dit  qu'il  est  inutile  de  tant  inventer  d'histoires  :  chacun  sait 
bien,  comme  nous-mêmes,  que  la  forêt  n'a  point  de  fin;  per- 
sonne d'ailleurs  ne  peut  y  aller  voir,  à  cause  de  grands  cailloux 
qui  se  dressent  au  Nord  comme  un  mur,  ne  laissant  qu'un 
étroit  passage  où  se  trouve  un  village  de  neuf  femmes, 
lesquelles  sont  sorcières  et  tuent  les  hommes  après  les  avoir 
charmés  ! 

Impossible  de  les  sortir  de  là,  de  leurs  grands  cailloux  et  de 
leurs  noires  sirènes.  Finalement,  nous  nous  contentons  d'expo- 
ser que  nous  voulons  aller  jusqu'au  Gavally,  pour  décider  les 
Panions  à  envoyer  à  la  côte  leurs  dents  d'éléphants,  commerce 
qui  fera  beaucoup  gagner  d'argent  aux  Tabétouos.  C'était  juste 
ce  qu'il  fallait  dire  et  tout  le  monde  est  content  :  la  route  sera 
ouverte. 

Au  fond,  nous  jugions  une  telle  ignorance  inadmissible  :  sans 
doute  elle  était  feinte,  pour  éviter  de  nous  fournir  des  rensei- 
gnements et  nous  empêcher  d'aller  bien  loin.  Cependant,  nous 
l'avions  constatée  chez  tous  les  indigènes  interrogés  en 
d'autres  points  de  la  Côte  d'Ivoire.  Si  elle  était  réelle,  cela 
nous  promettait  des  difficultés  encore  plus  grandes  que  nous 
ne  l'avions  pensé:  ou  bien  le  Soudan  était  beaucoup  plus  loin 
qu'on  ne  croyait,  ou  bien  des  obstacles  inconnus  s'élevaient 
entre  lui  et  la  mer  pour  cacher  ainsi  son  existence  aux  popula- 
tions côtières. 

Le  lendemain  matin  nous  partions  pour  le  village  de  Blé. 
Les  quatre-vingt-dix  porteurs  nécessaires  ne  se  trouvèrent  pas 
facilement  :  on  nous  avait  d'abord  fourni  les  femmes  et  les 
jeunes  gens;  comme  il  restait  des  colis,  les  vieillards  désignaient 
les  hommes  de  plus  en  plus  âgés,  mais  ceux-ci  étaient  peu 
disposés  à  subir  cette  corvée;  alors  les  fils  du  vieux  Kapé 
emmenaient  chaque  récalcitrant  derrière  une  case  et  le  ser- 
monnaient vigoureusement,  au  besoin  à  l'aide  d'arguments 
frappants. 


MISSION    HOSTAINS-D'OLLONE. 

Voilà  en  somme  comment  l'autorité  s'exerce,  et  le  chef  est 
obéi  quand  il  est  le  plus  fort. 

Tout  de  suite,  au  bas  du  village,  comme  des  rats  dans  leur 
trou,  nous  rentrons  dans  la  forêt  vierge.  Une  voûte  immense 
et  impénétrable,  supportée  par  des  piliers  gigantesques  et 
répandant  une  ombre  mystérieuse,  des  lianes  pareilles  à 
d  Y  normes  cordages  tombant  du  sommet  jusqu'à  terre  ou  for- 
mant d'un  arbre  à  l'autre  des  guirlandes  chargées  de  fleurs 
prodigieuses,  des  troupes  de  singes  bondissant  sur  ces  ponts 
aériens,  au  milieu  d'oiseaux  de  toutes  couleurs  que  guettent  de 
monstrueux  serpents,  voilà  ce  qu'évoque  ce  mot  prestigieux  de 
forêt  vierge.  La  réalité  est  beaucoup  moins  admirable.  Sans 
doute  toutes  ces  choses  merveilleuses  s'y  trouvent,  mais  on 
ne  voit  ni  la  voûte,  ni  les  arbres  gigantesques,  ni  les  grandes 
lianes,  ni  les  fleurs  :  on  ne  voit  rien.  D'innombrables  petites 
lianes  à  feuilles  semblables  à  des  ficelles  entrelacées,  filet  où  le 
regard  se  prend  comme  les  membres,  forment  un  épais  rideau 
que  double  un  mur  de  buissons  et  d'arbustes  et  cachent  herméti- 
quement au  voyageur  les  secrets  de  cette  retraite  inviolable. 
Dans  l'étroit  sentier  on  s'avance  entre  deux  parois  compactes  de 
verdure,  et,  de  toute  cette  végétation  splendide,  on  n'a  à 
contempler  que  les  basses  branches  qui  vous  fouettent  le 
visage,  les  lianes  traîtresses  où  se  prennent  vos  pieds,  et  les 
énormes  troncs  tombés  en  travers  qu'il  faut  escalader  pénible- 
ment. 

Le  chemin,  étonnamment  sinueux,  ne  permet  même  pas 
de  jouir  de  la  percée  qu'il  ouvre  :  on  va,  tels  les  animaux 
souterrains,  sans  rien  voir  jamais.  Quelques  rares  fleurs 
consolent  parfois  cependant  :  des  liserons,  des  sortes  de 
muguets,  des  orchidées.  Pas  un  singe,  pas  un  oiseau,  pas 
même  un  serpent  :  comme  toutes  les  autres  bêtes  qui,  peut-être, 
sont  là  tout  près,  ils  se  taisent  et  se  cachent,  et  le  silence  vous 
accompagne  avec  l'obscurité.  Comment  dire  l'horreur  de  cette 
Forêt  sans  Murmures  ? 

La  seule  chose  qui  mette  une  note  d'éclat  et  de  vie  dans  cette 

—  36  — 


FORTIFICATIONS, 


PORTE    D  UN    VILLAGE    FORTIFIE. 


immobilité  sombre,  ce  sont  les  papillons  :  ils  pullulent  tous 
plus  beaux  les  uns  que  les  autres,  et,  fleurs  animées,  accom- 
pagnent volontiers  le  passant  de  leur  vol  capricieux. 

Après  des  heures  de  telle  marche,  on  comprend  quelle  joie 
c'est  d'arriver  à  un  village.  L'approche  en  est  annoncée  par 
quelques  sentiers  qui  rejoignent  le  vôtre,  puis  les  palmiers  à 
huiles,  qui  ne  se  trouvent  qu'auprès  des  lieux  habités,  repa- 
raissent. Enfin  à  un  détour  la  lumière  brille,  et  tout  de  suite  on 
est  dans  le  village  :  il  n'y  a  point  de  clairière  autour,  les  cases 
touchent  la  forêt. 

Vers  deux  heures  nous  entrons  à  Blé.  Le  village  est  entouré 
d'une  palissade  assez  forte  et  intelligemment  organisée  :  à  côté 
de  chaque  porte  s'élève  sur  pilotis  une  petite  logette  qui 
permet  de  battre  le  sentier  par-dessus  l'enceinte,  des  jardinets 


—  37  — 


M I  s  s  I  ON    II  0STA1  Y  S-D'0 1.  L  0  N  E . 

(où  poussent  du  tabac  '  et  quelques  autres  plantes  précieuses 
comme  remèdes  ou  condiments)  sont  entourés  d'une  seconde 
palissade  qui  fait  un  double  rempart  et  en  munie  temps  flanque 
le  chemin  d'accès.  Presque  tous  les  villages  de  la  forêt  sont 
défendus  de  pareille  façon;  cependant  les  Tabélouos  ayant 
renoncé  aux  guerres  intestines,  plusieurs  de  leurs  villages 
sont  ouverts,  protégés  seulement  par  un  arceau  fétiche  sous 
lequel  passe  le  chemin,  et  qui  frappe  de  mort  quiconque  vient 
dans  de  mauvais  desseins  :  ingénieux  système  de  fortification 
que  n'avait  point  prévu  Vauban. 

Je  ne  fatiguerai  pas  le  lecteur  du  détail  de  notre  réception 
dans  chaque  village;  qu'il  me  suffise  de  dire  que  si  la  recom- 
mandation de  Kapé  Yékiré  et  l'exemple  des  femmes  de  Béréby 
et  de  Diutou  nous  valut  partout  un  accueil  sans  hostilité, "la 
vente  de  vivres,  et  l'aide  de  porteurs  des  deux  sexes,  ce  ne  fut 
pas  cependant  sans  des  palabres  interminables  et  des  difficultés 
qui  risquaient  à  tout  instant  d'amener  des  conflits  irréparables. 
C'était  une  situation  de  paix  armée  très  délicate,  un  mélange 
de  protestations  d'amitié  et  de  précautions  militaires,  qui 
exigeait  beaucoup  de  patience  et  une  grande  discipline  de  la 
part  de  nos  hommes  :  la  moindre  brusquerie  de  leur  part  eût 
mis  le  feu  aux  poudres. 

Autour  de  chaque  village  sont  plusieurs  hameaux  vassaux  : 
tout  chef  de  famille  veut  avoir  sa  résidence  propre,  cependant, 
tant  qu'il  n'a  pas  assez  d'hommes  pour  garantir  son  indépen- 
dance, il  s'installe  près  d'un  chef  important  qui  le  protège.  Les 
cultures  sont  toujours  assez  loin,  souvent  à  plusieurs  kilo- 
mètres :  les  habitants  ne  veulent  pas  autour  d'eux  de  clairières 
qui  favoriseraient  l'attaque  du  village;  puis,  ne  fumant  pas  les 
terres,  ils  sont  obligés  de  changer  chaque  année  de  terrain. 
Elles  leur  demandent  beaucoup   de    travail   pour  défricher  la 

1.  Les  indigènes  cultivent  un  tabac  assez  agréable.  Ils  fument  soil  dans  des 
pipes  enterre  venues  de  la  côte,  suit  dans  d'énormes  |>i|>c>  en  b"i>  faites  par 
eux.  Il>  prisent  de  singulière  façon  :  le  tabac  réduil  en  poudre  est  délayé  dans 
de  l'eau,  et  ce  liquide  conservé  dans  une  grosse  coquille  d'escargot  rouge  est 
introduit  dans  le  nez  par  aspiration. 

—  38  — 


ROUTE  AQUATIQUE.    —    DESSIN   DE    MADAME    PAULE    CRAMPE L,    D  APRÈS    UNE    PHOTOGRAPHIE. 


ANIMAL     INCONNU. 

forêt  :  on  jette  bas  les  grands  arbres  en  en  brûlant  le  pied  et  ils 
restent  sur  le  sol;  la  petite  ve'gétation  est  coupe'e  et  brûlée.  Le 
riz  seul  est  communément  cultivé,  le  manioc  et  les  patates  sont 
plus  rares. 

Les  crânes  entassés  au  pied  de  l'arbre  fétiche  nous  permettent 
de  connaître  la  faune  du  pays  :  ce  sont  des  buffles,  diverses 
sortes  d'antilopes,  des  sangliers  à  poil  fauve  et  à  défenses  très 
courtes,  et  enfin  des  hippopotames  de  Libéria.  Ce  dernier  animal, 
qui  n'existe  que  sur  ce  point  du  monde,  le  seul  précisément 
inexploré,  est  un  hippopotame  d'une  toute  petite  espèce,  de  la 
taille  d'un  sanglier. 

Dans  une  case  nous  voyons  la  peau  d'un  animal  inconnu,  que 
les  indigènes  appellent  blé  comme  le  village  autour  duquel  il  est 
assez  commun.  Cette  peau  d'un  gris-brun,  à  poil  court  assez 
rude,  ressemble  à  celle  d'un  grand  blaireau:  malheureusement  la 
tète  et  les  pattes  manquent.  Les  gens  nous  donnent  sur  le  blé 
les  détails  les  plus  extraordinaires.  Je  vais  les  répéter,  parce 
qu'ils  nous  ont  été  fournis  identiquement  pareils  en  divers 
endroits,  et  on  verra  combien  il  est  difficile  de  démêler  la  vérité 
dans  les  histoires  indigènes. 

Le  blé  est  d'une  bravoure  et  d'une  force  extrêmes.  11  attaque 
et  tue  tous  les  animaux  qu'il  rencontre,  même  la  panthère, 
l'éléphant  (!)  et  l'homme.  Voici  son  procédé  de  combat  :  arrivé 
près  de  son  adversaire,  il  lui  lance  —  pas  avec  sa  bouche  —  un 
jet  deliquide  corrosif  qui  l'aveugle  ou  lui  cause  des  démangeai- 
sons intolérables;  alors  il  se  dresse  sur  ses  pattes  de  derrière, 
et,  avec  celles  de  devant  qui  sont  comme  des  mains  et  con- 
tiennent une  sorte  d'excroissance  dure,  il  l'assomme  pendant 
qu'il  se  gratte!  Mais  voici  le  plus  joli.  Il  n'est  point  Carnivore; 
une  fois  son  ennemi  tué,  il  le  dépouille  de  sa  peau  dont  il  se 
revêt,  et  s'en  va  déguisé  de  la  sorte;  seulement  cette  peau  lui 
couvrant  la  tête,  il  n'y  voit  plus,  et  c'est  ainsi  que  plusieurs  ont 
pu  être  tués  même  par  des  femmes  ! 

En  faisant  la  part  de  l'imagination,  on  trouve  là  quelques 
traits  qui  rappellent  le  putois  (jet  de  liquide),  l'ours  et  le  kan- 

—  41  — 


MISSION    IIOSTA  INS-D'OLLONE. 

gourou  (combat  debout  avec  les  pattes  de  devant).  Peut-être  y 
aura-t-il  là  un  nouveau  sujet  d'études  pour  les  naturalistes  :  la 
faune  de  ce  pays  est  reconnue  comme  tout  à  fait  spéciale  et 
réserve  bien  des  surprises. 

L'étape  très  forte  entre  Blé  et  Gui  nous  fait  suivre  la  ligne 
de  hauteurs  qui  séparent  les  bassins  des  deux  petits  fleuves 
côtiers  Nono  et  Dodo  '.  Nous  passons  plusieurs  petites  rivières 
qui  coulent  limpides  sur  un  fond  de  sable  fin,  avec  de  jolies 
cascades  2.  Elles  sont  si  charmantes  que  des  indig'ines  ne  rêvent 
point  de  meilleurs  sentiers  :  une  trouée  toute  faite  dans  la  forêt, 
un  sol  doux,  une  eau  rafraîchissante  pour  la  bouche  et  les 
pieds,  quelle  aubaine!  Et  c'est  le  ruisseau  qui  sert  de  chemin 
aussi  longtemps  qu'il  ne  lui  plaît  pas  de  changer  trop  brus- 
quement de  direction. 

Pour  un  Européen  les  cours  d'eau  sont  fort  agréables  en  tant 
que  «  chemins  qui  marchent»,  mais  non  comme  chemins  où 
l'on  marche.  Quand  il  a  plu  on  y  a  facilement  de  l'eau 
jusqu'aux  épaules.  Et  cependant  ces  sentiers  aquatiques  ont  une 
qualité  inappréciable  :  ils  sont  ravissants.  La  rivière  ouvre  une 
percée  large  de  quelques  mètres  qui,  sous  la  voûte  plus  haute, 
semble  l'allée  de  quelque  merveilleux  jardin  d'hiver,  fouillis 
de  palmiers-bambous  semblables  à  de  prodigieuses  fougères.  Ce 
sont  les  seuls  endroits  où  la  beauté  de  la  végétation  se  laisse 
entrevoir. 

Les  différentes  variétés,  très  nombreuses,  de  l'espèce  des 
palmiers  ne  se  rencontrent  du  reste  que  dans  les  fonds  où 
l'humidité  est  constante^;  partout  ailleurs  ce  sont  des  arbres 
presque  tous  inconnus,  mais  peu  différents  en  apparence  des 
nôtres,   sauf   les   géants,    caïlcédras,    fromagers,  etc.  Ceux-ci 

1.  Que  si  le  lecteur  distrait,  auquel  je  parle  de  Nénés,  deNoao,  de  Dodo,  croit 
que  je  l'entrelieas  d'une  nourrice  berçanl  son  petit  —  il  ne  manque  que  le  Lolo 
—  il  veuille  bien  m'eveuser:  rv  n'esl  pas  moi  qui  ai  inventé  ces  uoms  ridicules. 

2.  Le  sol  depuis  le  dépari  os(  une  argile  silico-ferrugineuse  recouvrant  du 
granil . 

3.  Sauf  le  palmier  à  huile  qui  préfère  les  terrains  relativemenl  secs  et  ne 
vient  d'ailleurs  que  là  où  il  est  planté. 

—  42  — 


CABINET    DE     TOILETTE. 


CABINET   DE    TOILETTE. 


atteignent  des  tailles  stupéfiantes,  GO  et  même  80  mètres  de 
hauteur;  leur  tronc,  s'arc-boutant  sur  des  contreforts  qui 
s'étendent  de  tous  les  côtés  à  plusieurs  mètres,  s'élève  d'un  seul 
jet,  sans  une  branche,  sans  un  nœud,  jusqu'à  une  hauteur  de 
50  mètres;  là  seulement  commence  l'arbre,  en  quelque  sorte, 
et  il  est  encore  immense.  Le  bois  de  presque  tous  ces  arbres 
est  de  l'acajou  de  plus  ou  moins  belle  qualité;  quelques-uns, 
de  couleur  jaune  vif  ou  gris  d'argent,  seraient  aussi  d'excellent 
usage  en  ébénisterie.  Plusieurs  produisent  de  la  gomme  kopal; 
enfin  beaucoup  d'autres  et  une  foule  de  lianes  donnent  du  caout- 
chouc. Que  de  richesses  en  cette  forêt,  richesses  perdues,  hélas! 
puisque  nul  ne  l'exploite. 

Gui  est  à  la  fois  le  nom  du  village  où  nous  arrivons  et  celui 
du  chef:  chaque  village,  en  principe,  a  trois  noms,  le  sien,  celui 
de  son  fondateur  et  celui  du  chef  actuel;  quand  l'un  est  très 
connu,  il  fait  oublier  les  autres. 

Tout  autour  des  cases  sont  de  petites  cabines,  assez  pareilles 
à  celles  qu'on  voit  aux  bains  de  mer  :  c'est  là  que  ces  messieurs 


43  — 


MISSION    HOSTAINS-D'OLLONE . 

et  ces  dames  de  la  localité  vont  prendre  leur  tub  à  l'eau  chaude  ! 
Ceci  n'est  point  une  plaisanterie.  Les  gens  de  la  forêt  sont 
extrêmement  propres  :  outre  leur  toilette  du  matin  et  du  soir, 
après  tout  travail  fatigant  ils  se  lavent  à  l'eau  chaude  et  se 
frottent  avec  du  jus  de  citron,  puis  avec  un  peu  d'huile  de 
palme,  pour  se  rendre  la  peau  souple  et  douce.  Aussi  n'ont-ils 
nullement  l'odeur  qu'on  croit  communément  caractéristique  du 
nègre,  et  qui  ne  l'est  que  du  nègre  sale1. 

N'y  étant  pas  mêlés,  nous  pouvons  librement  observer  un 
palabre  entre  les  gens  de  Gui  et  de  Blé.  Ils  se  sont  assis  de 
chaque  côté  de  la  place,  formant  deux  camps  qui  ont  chacun 
leur  orateur.  L'un  de  ceux-ci  prend  une  sorte  de  verge  qui 
appartient  au  chef,  symbole  de  sa  puissance.  Il  commence  par 
saluer  l'assemblée,  en  disant  trois  fois  :  «  Badio  »;  l'assistance 
lui  répond  chaque  fois  en  disant  :  «  Ao.  »  Puis  il  parle;  chaque 
membre  de  phrase  est  ponctué  en  mesure  par  les  auditeurs 
de  «  hum  »  ou  «.  mm  »  indiquant  qu'on  a  bien  compris;  quand  il 
a  fini,  il  salue  de  nouveau  et  pose  la  verge  à  terre.  Un 
homme  sonne  dans  une  trompe  en  bois  dont  il  tire  des  sons 
variés  en  bouchant  l'ouverture  avec  sa  main,  et  impose  de 
nouveau  le  silence.  L'orateur  adverse  se  lève  et  procède  de 
même.  Si  un  autre  homme  veut  parler,  il  prend  à  son  tour  la 
verge,  mais  il  n'a  pas  l'autorité  des  leaders  désignés,  et  souvent 
il  est  forcé  de  se  taire  par  les  moqueries  du  public.  Tous  les 
palabres  dans  la  forêt  se  tiennent  suivant  ce  cérémonial,  avec 
de  légères  variantes. 

Les  femmes  du  village  ont  la  gracieuseté  de  nous  offrir  une 
soirée  musicale.  Elles  sont  assises  sur  plusieurs  rangs  dans 
une  case;  l'une  d'elle  chante,  en  agitant  en  mesure  une  son- 
nette, un  couplet  qui  est  ensuite  repris  en  chœur,  avec  accom- 
pagnement d'une  sorte  de  crécelle  :  c'est  une  boite  sonore  en 


l.  Quoique  les  Soudanais,  plus  vêtus,  soient  moins  propres,  l'usage  de  l'eau 
chaude  esl  aussi  répandu  au  Soudan.  Cette  remarque  n'est  d'ailleurs  pas  nou- 
velle, on  la  trouve  déjà  dans  René  Caillé.  —  Les  cabinets  de  toilette  n'existent 
que  dans  quelques  tribus. 


UN    AUXILIAIRE    INATTENDU. 

bois,  très  plate,  pleine  de  graines  dures  qu'on  agite  de  façon 
rythmique  (instrument  que  j'ai  vu  aussi  à  Madagascar). 

Le  1er  mars  nous  sommes  à  Bayi,  hameau  dont  le  chef  est 
renommé  comme  chasseur  de  panthères.  Chaque  chasseur  a  sa 
spécialité,  c'est-à-dire  qu'il  possède  des  fétiches  qui  doivent  lui 
faire  tuer  une  bête  spéciale  ;  en  réalité,  croyant  à  leur  vertu,  il 
s'applique  surtout  à  la  poursuite  de  cette  bête,  y  devient  habile 
et  y  réussit,  de  sorte  que  le  fétiche  paraît  excellent  et  l'est  effec- 
tivement. 

Le  soir,  nous  avons  la  surprise  d'entendre  un  étranger  qui 
vient  d'arriver  nous  adresser  la  parole  en  français  :  c'est  un 
homme  de  Béréby  qui  a  servi  sur  des  paquebots.  11  prétend 
être  allé  assez  loin  dans  l'intérieur  et  s'offre  à  nous  y  accom- 
pagner. Nous  nous  informons,  et  nous  apprenons  que  c'est  un 
homme  remarquable  qui  s'est  distingué  dans  les  guerres  passées 
et  jouit  d'une  grande  réputation.  Ainsi  nous  trouvons  en  pleine 
forêt  inconnue  l'interprète  intelligent  et  hardi  que  nous  avions 
vainement  cherché  sur  la  côte.  Nous  l'engageons  sur-le-champ 
à  notre  service.  Dès  le  premier  jour  il  se  révèle  extrêmement 
habile,  comprenant  tout  ce  que  nous  voulons  faire,  nous  en 
indiquant  les  moyens  et  les  employant  de  lui-même.  C'est 
l'homme  qu'il  faut  à  une  mission  pour  réussir  sans  violence 
chez  des  populations  sauvages,  mais  nullement  dépourvues  de 
sens  politique.  La  Pi'ovidence  l'a  mis  sur  notre  chemin. 

L'étape  du  lendemain,  presque  entière  dans  l'eau  et  la  boue, 
nous  conduit  dans  le  bassin  du  Cavally  :  nous  suivons  le  lit  de 
divers  ruisseaux,  puis  nous  franchissons  par  deux  cents  mètres 
d'altitude  la  ligne  de  partage  des  eaux. 

Niépa  est  un  joli  village  entouré  de  collines  qui,  ici,  élar- 
gissent au  lieu  de  le  fermer  l'horizon  ordinairement  limité  par 
les  premiers  arbres.  A  l'annonce  de  notre  arrivée  tous  les 
habitants  pris  de  peur  se  sont  sauvés,  malgré  nos  envoyés  ; 
cependant,  quand  ils  nous  voient  paisiblement  installés, 
sans  avoir  tué  personne,  ni  rien  brûlé,  il  reviennent  petit  à 
petit. 


.1/  / S  S /  0 X    H0STA1 X  s-irOLLO X E . 

Nous  avons  assez  de  peine  à  nous  procurer  le  riz  néces- 
saire, car,  en  signe  de  deuil  à  cause  de  la  mort  de  Niépa,  le 
fondateur  du  village,  ses  proches  n'ont  pas  fait  de  cultures  cette 
année.  En  revanche,  il  y  a  beaucoup  de  poules,  de  canards,  de 
cabris,  de  moutons,  et  neuf  bœufs  qui  sont  les  premiers  que 
nous  voyions  depuis  la  côte  :  ils  sont  petits,  avec  des  cornes 
courtes,  leur  poil  est  noir,  blanc  et  café  au  lait.  Les  gens 
de  la  forêt  ne  mangent  jamais  leurs  bœufs,  excepté  quand 
ceux-ci  meurent,  ou  dans  certaines  réjouissances  tout  à  fait 
extraordinaires  :  c'est  pour  eux  une  monnaie  qui  sert  aux 
échanges. 

Nous  négocions  pour  avoir  des  porteurs  jusqu'au  village  de 
Youkou.  C'est  un  voyage  de  trois  jours,  il  faut  coucher  en  route 
au  hameau  de  Néka,  puis  dans  la  brousse:  personne  ne  veut 
venir,  à  moins  d'un  prix  exorbitant. 

Cependant,  un  frère  du  chef,  Hamné,  qui  s'est  distingué  par 
son  opposition,  vient  nous  trouver  à  part  et  nous  promet  que,  si 
nous  lui  donnons  un  fort  cadeau,  il  saura  bien  décider  la  foule 
à  subir  nos  conditions.  Hélas  !  le  pot-de-vin  est  donc  connu 
jusque  chez  ces  hommes  simples!  Nous  acceptons  sans  scru- 
pule cette  pro  position  déshonnête,  et  le  lendemain  en  effet,  après 
une  nouvelle  discussion  pour  la  forme,  llamné  cède  et  entraîne 
tout  le  monde. 

Peu  avant  le  départ,  nous  entendons  de  violentes  clameurs  et 
la  foule  en  tumulte  se  précipite  chez  nous  :  il  nous  faut  retourner 
à  la  côte,  tout  de  suite,  sinon  nous  allons  être  massacrés.  Un 
peu  de  calme  obtenu  non  sans  peine,  nous  apprenons  que  les 
Tépos,  ayant  su  notre  marche,  ont  résolu  de  nous  attaquer  :  ils 
sont  en  grand  nombre  près  d'un  village  voisin  et  vont  s'embus- 
quer sur  notre  passage. 

La  nouvelle  est  grave,  car,  je  l'ai  déjà  dit,  si  nous  commen- 
çons à  nous  battre,  nous  ne  cesserons  plus.  Néanmoins,  sans 
rien  laisser  paraître  :  «  La  route  de  Youkou  passe-t-elle  en 
pays  Tépo?  »  demandons-nous.  On  répond  que  non.  «  Eh 
bien,  les  Tépos  ne  peuvent  venir  nous    attaquer  chez  les  Tabé- 

—  4G  — 


PASSAGE    DE    LA    RIVIERE    LA    NEKA,    LA    NUIT. 
DESSIN    DE    MADAME    PAULE    CRVMPEL,    DAPRÈS   UN    CROQUIS. 


ALERTE. 

touos,  car  ce  serait  un  acte  d'hostilité  envers  ceux-ci.  »  En 
effet,  une  incursion  armée  d'une  tribu  sur  le  territoire  d'une 
autre  équivaut  à  une  déclaration  de  guerre.  Les  indigènes, 
frappés  de  cette  tranquilité  et  admirant  que  nous  connaissions 
leurs  lois,  sont  ravis  de  notre  confiance  en  leur  honneur.  Ils 
jurent  qu'ils  nous  défendront,  qu'ils  viendront  tous  avec  nous, 
qu'ils  se  moquent  des  Tépos  :  c'est  un  véritable  enthou- 
siasme! 

Plusieurs  hommes  vont  prévenir  les  Tépos  d'avoir  à  rentier 
chez  eux. 

Notre  départ  est  fixé  à  deux  heures,  l'étape  étant  courte  jus- 
qu'à Néka;  mais  les  porteurs  auxiliaires  n'arrivent  que  l'un 
après  l'autre,  et  c'est  à  quatre  heures  seulement  que  nous  pou- 
vons partir. 

Divers  incidents  retardent  la  marche ,  la  nuit  tombe,  et 
bientôt  l'obscurité  devient  absolue  :  il  faut  renoncer  à  faire 
un  pas. 

Tous  les  indigènes  ont  pris  les  devants,  nous  sommes  seuls  : 
ne  nous  aurait-on  pas  à  dessein  égarés  pour  nous  livrer  aux 
Tépos  embusqués  ? 

Par  bonheur,  l'homme  qui  porte  la  cantine  où  sont  nos  photo- 
phores '  se  trouve  à  côté  d'Hostains,  celui-ci  les  fait  allumer  et, 
grâce  à  leur  lumière,  il  part  en  avant.  Une  heure  après,  il 
revient  avec  tous  les  gens  de  Xéka  portant  des  torches,  et  nous 
pouvons,  avec  mille  peines,  atteindre  le  village  :  nos  inquié- 
tudes étaient  vaines,  nulle  embûche  ne  nous  avait  été  tendue. 
Malheur  cependant  aux  gens  surpris  par  une  nuit  sans  lune  dans 
cette  forêt  !  Impossible  de  faire  un  mouvement;  il  n'y  a  qu'à 
s'étendre  par  terre  là  où  l'on  se  trouve.  Et  cette  surprise  sepro- 
duit  facilement,  car  les  arbres  cachent  le  soleil  et  on  ne  s'aper- 
çoit pas  que  le  jour  baisse. 

Cet  incident  nous  permet  d'observer  un  phénomène  curieux  de 
phosphorescence  :  de  nombreuses  feuilles  mortes  mettent  sur  le 

1.  Sorte  de  Lanterne  à  pied  très  pratique,  universellement  employée  aux 
colonies, 

—  49  — 


UISSIO  \     HOSTA  I  \  S   D'OLLO  VE. 

sol  des  taches  lumineuses,  des  lianes  semblent  des  serpents  de 
feu  '. 

A  Néka,  nous  trouvons  des  arachides  ainsi  que  des  kolas  et 
des  oranges  amères  ;  chaque  village  a  quelques  arbres  fruitiers, 
rares  sauf  les  bananiers.  Sur  la  place,  un  piquet  garni  d'un  bou- 
quet de  feuilles  de  palmiers,  en  forme  de  parapluie  à  demi-fermé, 
sert  d'abri  à  une  foule  d'hirondelles  pareilles  aux  nôtres  2. 

Des  enfants  jouent  du  gréi,  grossier  rudiment  du  balafon 
soudanais  :  six  lamelles  de  bois,  de  longueur  différente,  posées 
sur  deux  planchettes  parallèles;  on  frappe  ces  lamelles  avec 
des  baguettes,  et  cela  donne  à  peu  près  :  do,  ré,  ré,  d'ù-ze,  mi, 
fa  dièze,  sol. 

L'instrument  de  musique  le  plus  en  faveur,  c'est  une  petite 
cithare  à  six  cordes,  montée  sur  une  calebasse  sonore,  appelée 
bouo.  rsous  en  avons  trouvé  d'accordées  de  diverses  façons; 
j'ai  noté  celle-ci  :  do,  ré  bémol,  ré,  mi  bémol,  mi,  fa,  et  :  do, 
ré,  mi  bémol,  fa,  sol,  la.  La  main  gauche  racle  toutes  les  cordes 
à  la  fois,  pendant  que  la  main  droite  étouffe  trois  cordes  alter- 
nées, puis  les  trois  autres,  de  sorte  que  les  trois  cordes  libres 
sonnent  en  arpège,  donnant  do,  ré,  mi  et  ré  bémol,  mi  bémol,  fa 
ou  bien  do,  mi  bémol,  sol  et  ré,  fa  la.  Le  rythme,  assez  curieux, 
donne  quelque  intérêt  à  cette  monotone  répétition.  Une  seule 
fois  j'ai  vu  employer  assez  joliment  en  tierces  le  second  mode 
d'accord  qui  donne  une  gamme  grecque. 

Nous  avons  vu  aussi  des  guitares  (dougou),  mais  rarement  et 
jamais  en  bon  état. 

Les  tirailleurs,  auxquels  je  suis  forcé  d'imposer  une  sévère 
discipline,  et  qui  ne  voient  pas  venir  la  guerre  et  ses  aventures, 
mais  des  marches  et  des  privations,  témoignent  leur  mécontente- 
ment par  une  grève  spéciale,  prélude  d'actes  plus  graves  :  ils 
refusent  de  manger  et  laissent  au  milieu  de  la  place  les  vivres 

1.  Il  a  plu  la  veille;  L'humidité  produite  a-t-elle  un  rapport  avec  ce  phéno- 
mène que  nous  n'avons  observé   que   deux   l'ois,  malgré  les  nombreuses  nuits 
dehors  par  tous  les  temps  ? 
1.  Il  y  a  aussi  des  hirondelles  Meues  plus  rares. 

—  50   — 


LE    MONT    KEDIO. 

distribués,  sous  prétexte  qu'ils  n'ont  point  de  sel.  Il  est  en  effet 
impossible  de  leur  en  donner,  car  dans  le  pays  il  n'y  en  a  qu'une 
infime  quantité,  apportée  de  la  côte  :  les  indigènes  ne  s'en  ser- 
vent guère  que  comme  friandise,  ils  le  remplacentpar  du  piment. 

Encore  peu  connu  de  mes  hommes,  ayant  beaucoup  à  leur 
demander,  je  ne  crois  pas  prudent  d'user  de  rigueur  :  ils  sont 
les  maîtres  de  la  situation,  car  il  suffirait  qu'ils  commettent  un 
acte  de  violence  quelconque  envers  les  indigènes  pour  que  nous 
soyons  attaqués  et  la  route  fermée.  Et  puis,  je  trouve  qu'en  effet 
ils  sont  plus  privés  que  de  raison,  menant  une  vie  très  dure,  et 
n'ayant  rien  pour  se  procurer  la  moindre  douceur,  car  la  solde 
ne  leur  sera  payée  qu'au  Soudan.  Gomme  cependant  je  ne  veux 
pas  paraître  céder  en  leur  achetant  du  sel,  je  leur  annonce,  après 
avoir  exigé  qu'ils  acceptent  la  distribution  refusée,  que  chaque 
homme  recevra  chaque  jour  une  feuille  de  tabac  prélevée  sur 
notre  pacotille  et  avec  laquelle  il  achètera  ce  qu'il  voudra.  Cette 
solution  imprévue  les  enchante  '. 

Si  je  raconte  cet  incident,  c'est  qu'on  aurait  tort  de  croire  que 
la  fidélité  et  le  dévouement  des  Sénégalais,  maintes  fois  célébrés 
avecraison,  sont  tout  naturellement  acquis  à  leurs  officiers.  Non, 
le  prestige  du  chef  est  personnel,  il  faut  qu'il  se  fasse  apprécier 
et  aimer  de  ses  hommes.  Et  on  verra  plus  loin  ces  tirailleurs, 
prêts  à  se  révolter  parce  qu'ils  manquent  de  sel,  accepter  gaie- 
ment des  privations  infiniment  plus  dures  et  même,  chose  extraor- 
dinaire, prendre  volontairement  la  charged'un  porteur  manquant 
ou  malade. 

L'étape  du  lendemain  nous  fait  franchir,  par  trois  cents  mètres 
d'altitude,  le  mont  Kédio,  massif  important  où  commence  le  ter- 
ritoire des  Krépos,  dernière  tribu  tabétouo.  La  brousse  est  si 
épaisse  que  même  de  cette  hauteur  on  n'a  aucune  vue. 

Nous  marchons  en  prenant  toutes  nos  précautions  contre  une 

1.  C'est  un  moyen  presque  infaillible  :  dans  les  cas  difficiles,  ne  pas  céder  sur 
le  point  liligieuv  pour  ne  pas  paraître  reconnaître  sa  faiblesse  ou  ses  torts,  mais 
accorder  spontanément  autre  chose.  L'esprit  mobile  du  noir  oublie  son  grief 
pour  se  réjouir  de  l'avantage  inattendu,  et  L'autorité  du  blanc  est  sauve! 

—  51  — 


MISSIO  V     UOSTA  INS-D'OLLONE. 

attaque  possible  des  Tépos.  Le  soir,  notre  camp  est  établi  sur 
un  petit  plateau  à  pentes  raides.  Il  est  défendu  à  l'aide  d'un  dis- 
positif spécial  :  une  double  rangée  de  fils  de  fer,  qu'un  seul 
homme  porte  enroulés  sur  unebobine  et  qui  peuvent  être  déroulés 
en  cinq  minutes,  forme  une  enceinte  de  trente  mètres  de  diamètre 
destinée  à  empêcher  une  irruption  violente  :  on  attache  à  ces  fils 
des  sonnettes  qui  donneront  l'alarme.  A  dix  mètres, en  dehors, 
un  autre  fil  de  fer  placé  à  vingt  centimètres  de  terre  forme  une 
seconde  enceinte  également  munie  de  sonnettes,  et  doit  faire  tré- 
bucher les  assaillants  ;  entre  les  deux,  les  bois  abattus  s'oppose- 
ront encore  à  leur  marche.  Cela  ne  serait  pas  très  sérieux  le 
jour,  mais  la  nuit  ce  sera  un  réel  obstacle  et  un  avertisseur 
automatique  '.  Les  indigènes  qui  campent  à  quelque  distance 
sous  des  abris  de  feuillage  ont  été  invités  à  ne  pas  approcher, 
crainte  de  méprise;  d'ailleurs  ils  n'en  ont  guère  envie,  ils  nous 
ont  vu  organiser  des  défenses  avec  des  objets  inconnus,  et  cela 
les  a  frappés  de  respect  :  les  blancs  ont  tant  de  secrets!  Tout 
le  monde  saura  dorénavant  qu'on  ne  peut  nous  approcher  la  nuit 
à  cause  de  nos  fétiches. 

Une  panthère  gronde  aux  alentours  du  camp,  une  tornade  nous 
transperce,  mais  deTépos,  point. 

Le  lendemain  nous  arrivons  à  Toukou.  Depuis  une  demi-heure 
nous  sommes  sortis  à  la  fois  de  la  montagne  et  de  la  forêt  : 
toute  la  vallée  n'est  qu'une  suite  de  culture  et  d'anciens  champs 
où  la  brousse  est  encore  basse,  et  on  marche  enfin  à  ciel  décou- 
vert, ce  qui  malgré  le  chaud  soleil  nous  est  une  grande  joie. 

Le  village,  le  plus  gros  que  nous  ayons  rencontré  depuis  la 
mer,  a  30  cases.  Le  chef,  nommé  aussi  Youkou,  est  un  homme 
de  50  ans  :  une  pièce  d'étoffe  drapée  autour  des  reins  et  des 
jambes,  le  torse  nu  avec  une  chlamyde  sur  l'épaule,  la  têtepuis- 

1.  J'avais  également  emporté  un  système  de  cordons  porte-feu,  destinés  à 
allumer  '1rs  feux  luut  préparés  à  cent  mètres  au  dehors,  de  façon  à  éclairer  par 
derrière  les  agresseurs  tout  en  nous  laissant  dans  l'ombre.  Mais  l'humidité  esl 
telle  dans  la  forêl  que   nous  n'avons    pu  les  utiliser.  Dans  les  pays  secs  comme 

le  Soudan   septentrional  et  le  Sahara,  ce  procédé  i rrait,  je  crois,  rendre  de 

grands  services. 


a  — 


CHEZ    LES     K  REPOS. 


LE    CHEF   YOUKOU. 


santé  et  rusée,  il  a  un  aspect  antique  et  fait  penser  à  l'artificieux 
Ulysse.  Il  nous  reçoit  affablement  et  très  dignement  :  nos  cases 
sont  prêtes,  et  il  nous  offre  un  mouton  et  du  riz,  ainsi  que  des 
bananes,  quelques  oranges,  papayes,  ananas,  de  la  canne  à  sucre 
et  du  miel  '. 

Youkou  est  à  environ  12  kilomètres  du  Cavally.  Sur  l'autre 
rive  du  fleuve  s'étendent  les  Panions,  réputés  pour  des  sauvages 
intraitables.  Leur  première  tribu,  les  Graoros,  commence  cepen- 
dant depuis  peu  à  s'apprivoiser,  et  un  certain  nombre  de  jeunes 
gens  ont  été  envoyés  à  la  côte  pour  travailler  et  acquérir  les 
objets  de  première  nécessité,  fusils,  poudre  et  étoffes.  Les  Krépos 
sont  en  assez  bons  termes  avec  les  Graoros,  et  ils  promettent 
de  nous  mettre  en  rapport  avec  eux,  mais  il  faudra  du  temps  : 
y  aller  maintenant  nous  vaudrait  un  accueil  à  coups  de  fusil. 

1.  L'ananas  n'existe  pas  à  l'état  sauvage  dans  la  région  <lu  Cavally;  les  habi- 
tants en  ont  dans  quelques  villages.  Les  papayes,  qui  tiennent  à  la  fois  de  la 
courge  et  du  melon,  sont  moins  rares,  au  contraire  la  canne  à  sucre  est  tout  à 
fait  exceptionnelle. 


53  — 


1/  /  S  SI01S     HOS  T.  I  INS-D'OLL  ONE. 

Nous  voici  donc  arrivésà  la  limiledespays  que  notre  heureux 
début  chez  Kapé  Yékiré  nous  a  ouverts  :  conformément  à  notre 
plan,  il  faut  maintenant  construire  un  fort  et  nous  assurer  par 
une  nouvelle  préparation  un  bon  accueil  sur  un  nouveau  par- 
cours. 

Ce  but  détermine  l'emplacement  du  poste  :  ce  sera  à  l'entrée 
même  des  pays  interdits,  afin  que  les  relations  soient  plus  faciles 
à  engager.  Les  renseignements  recueillis  nous  en  indiquent  un 
parfait,  un  ancien  village  abandonné  nommé  Béléto,  sur  le 
Cavally,  au  point  où  la  route  qui  mène  chez  les  Graorostraverse 
le  fleuve;  de  l'autre  côté  ,  un  petit  village  vassal  des  Krépos 
possède  des  pirogues  pour  le  passage  et  servira  d'intermédiaire 
auprès  des  Graoros. 

Mais  voici  qu'un  courrier  J  nous  apporte  une  grave  nouvelle: 
les  Tépos  se  montrant  de  plus  en  plus  provocants  près  du  poste 
de  Tabou,  un  officier  est  envoyé  avec  60  hommes  pour  les 
repousser;  il  débarquera  le  10  mars  —  nous  sommes  le  9  —  et 
se  portera  de  suite  en  avant. 

Ainsi  dès  demain  nos  troupes  vont  attaquer  la  tribu  voisine  ! 
Quoique  les  deux  peuplades  ne  soient  pas  en  très  bons  termes, 
cela  risque  fort  d'inquiéter  nos  hôtes,  en  leur  faisant  croire  qu'il 
va  un  lien  entre  les  opérations  des  deux  colonnes  et  que  nous 
dissimulons  des  projets  belliqueux.  Nous  tenons  un  palabre  pour 
exposer  les  torts  des  Tépos  et  prévenir  les  faux  bruits  qu'ils 
vont  certainement  lancer  :  la  conduite  des  blancs  est  approuvée 
et  les  Tépos  universellement  blâmés.  Néanmoins  il  est  urgent 
que  nous  soyons  en  sécurité,  et  Hostains  et  moi  partons  avec 
quelques  hommes  du  pays  reconnaître  l'emplacement  du  fort. 

C'est  avec  une  certaine  émotion  qu'à  un  détour  du  sentier  nous 
nous  trouvons  subitement  sur  les  bords  du  Cavally.  Ainsi,  en 
dépit  des  Tépos,  qui  paraissaient  un  obstacle  invincible,  nous 
voici  parvenus  à  150  kilomètres  de  son  embouchure  :  puissions- 

] .  Ce  fui  très  difficile  de  trouver  des  courriers,  les  gens  de  l'intérieur  craignant 
d'aller  à  la  côte,  el  ceux  de  la  côte  dans  l'intérieur;  il  fallu!  payer  des  prix 
considérables,  de  25  à  10  francs  par  voyage. 


LE    CAVALLY. 


LE    CAVALLY. 


nous  aussi  facilement  tourner  tous  les  obstacles  que  nous  ren- 
contrerons encore  sur  son  cours! 

Le  fleuve  est  magnifique  :  il  se  forme  sous  nos  yeux  par  la 
réunion  de  deux  grands  cours  d'eau,  aux  noms  même  inconnus, 
le  Douo  large  de  100  mètres,  et  la  Hana  large  de  60,  puis  tout 
de  suite  il  s'étend  en  une  nappe  large  de  500  mètres  et  se  sépare 
en  une  foule  de  bras  au  milieu  d'un  dédale  d'îles.  De  grands 
rochers  noirs  sortent  de  son  sein  et  donnent  au  paysage  un 
cachet  étrange. 

Quant  on  vient  de  marcher  pendant  tant  dejours  comme  dans 
une  caverne,  à  travers  un  chaos  interminable  de  collines  abruptes 
et  de  ravins  marécageux  dont  on  ne  voit  que  la  place  où  pose  le 
pied,  où,  sous  l'immense  voile  qui  recouvre  et  cache  la 
terre,  tout  est  secret,  immobile,  impénétrable  et  semble  encore 
dans  les  ténèbres  de  la  non-vie,  on  est  saisi  de  trouver  tout  à 
coup  ce  grand  fleuve.  Au  milieu  de  cette  végétation  exubérante 


MIS  S  ION    II  OS  T.  1  INS-D'OL  I.  ONE . 

qui  le  borde  comme  pour  le  cacher,  qui  sur  chaque  îlot  sort  de 
sou  sein  comme  pour  lereeouvrir,  ses  flots  rapides,  souslesoleil 
éclatant,  sont  une  révélation  du  mouvement  et  delà  vie.  C'est  une 
force  qui  marche,  se  riant  des  fourrés  et  de  leurs  obstacles;  rien 
ne  l'arrête,  il  connaît  et  suit  son  chemin.  Et  ce  chemin  c'est  le 
notre!  Il  va  à  la  mer,  le  domaine  des  blancs,  il  vient  du  Soudan, 
notre  empire,  il  nous  rattache  à  notre  pays  et  nous  indique  le 
but  :  la  route  que  nous  voulons  ouvrir,  il  la  parcourt  sai.-  se 
lasser,  depuis  toujours  ! 

Après  avoir  reconnu  les  abords,  nous  passons  le  fleuve.  Mais 
il  va  être  midi  :  nous  nous  faisons  déposer  sur  un  des  rochers 
au  milieu  de  l'eau,  le  théodolite  est  installé,  je  prends  le  point, 
Hostains  observe  l'heure.  Les  indigènes  contemplent  avec  stu- 
peur cette  cérémonie  incompréhensible;  nous  les  rassurons  en 
leur  déclarant  que  c'est  un  fétiche  indispensable  pour  obtenir  un 
séjour  heureux  près  du  fleuve. 

Baoué,  petit  village  sur  l'autre  rive,  est  habité  par  les  survi- 
vants de  la  tribu  éteinte  des  Sampahins  ;  très  habilement,  ils  se 
sont  affiliés  à  la  confédération  den  Tabétouos  tout  en  demeurant 
sur  la  rive  Graoro,  de  sorte  qu'ils  ont  à  la  fois  sécurité  et  indé- 
pendance. Ils  tiennent  l'un  des  deux  passages  par  lesquels  on 
franchit  le  Cavally  pour  aller  chez  les  Graoros  ;  l'autre  est  à  un 
jour  en  aval,  et  hors  ces  deux  points,  séparés  pardes  rapides,  on 
ne  trouve  aucune  pirogue.  En  amont,  pendant  trois  jours,  il  n'y 
a  point  de  village. 

A  la  nuit  tombante,  nous  étions  de  retour  à  Youkou  ;  nos 
guides  portaient  sept  singes  tués  par  nous,  ce  qui  excita  des 
transports  d'enthousiasme  augmentés  par  les  récits  des  témoins 
sur  la  portée  de  nos  fusils.  Il  nous  fallut  dès  le  lendemain 
montrer  la  puissance  de  nos  armes,  tout  à  fait  insoupçonnée  des 
indigènes,  sur  d'énormes  troncs  d'arbres  qui  furent  naturelle- 
ment traversés.  L'effet  produit  nous  engagea  à  recommencer 
dorénavant,  dans  chaque  village,  cette  démonstration  qui,  sans 
doute,  nous  évita  souvent  d'en  faire  une  plus  meurtrière. 

Sitôt  notre  résolution  prise  de  nous  établir  chez  les  Krépos, 

—  50  — 


ARRIVEE   DU  NOUAN.   —   DESSIN    DE    MADAME    PAULE    CRAMPEL,  D  APRÈS  UNE   PHOTOGRAPHIE. 


LE    CHEF    NOUAN. 

nous  avions  prié  Youkou  de  convoquer  tous  les  chefs  importants, 
pour  que  notre  installation  dans  le  pays  fut  solennellement 
acceptée.  Mais  cette  réunion  n'allait  pas  sans  difficulté:  le  grand 
chef  des  Krépos,  Nouan,  qui  habitait  le  village  deMeno,  à  une 
très  forte  journée  de  marche  de  Youkou,  étaitun  vieillard  presque 
impotent  qui  ne  se  déplaçait  jamais.  Il  y  avait  déjà  cinq  jours 
que  nous  étions  là,  et  il  n'arrivait  pas  ;  cependant  Youkou  nous 
rassurait  en  annonçant  toujours  pour  le  lendemain  sa  venue,  à 
laquelle  il  paraissait  tenir  encore  plus  que  nous. 

Le  soir  du  cinquième  jour,  nous  entendons  des  clameurs  et 
un  bruit  de  sonnettes,  et  nous  voyons  s'avancerun  cortège  impo- 
sant. Un  gi  and  vieillard  est  au  centre,  suivi  de  plusieurs  guer- 
riers ;  il  a  une  sorte  de  diadème,  formé  d'un  bonnet  que  ceint 
un  bandeau  de  peau  de  panthère,  avec  une  dent  pointant  au- 
dessus  du  front  ;  il  s'appuie  en  marchant  sur  un  spectre  figuré 
par  une  longue  tige  de  cuivre,  jadis  humble  tringle  à  rideaux  ;  à 
sa  ceinture  pend  une  clochette  qui  ne  laisse  ignorer  aucun  des 
mouvements  d'un  homme  si  illustre.  Devant  lui  marchent  quatre 
pages  :  le  premier  porte  son  immense  pipe,  le  second  son 
tabouret  sculpté,  le  troisième  un  sac  de  cuir,  sans  doute  son 
nécessaire  de  toilette,  le  quatrième,  comme  dans  la  chanson,  ne 
porte  rien.  C'est  Nouan  lui-même. 

La  grande  assemblée  a  lieu  le  lendemain.  Youkou,  qui  a 
compris  que  notre  installation  sous  ses  auspices  et  dans  son 
voisinage  ne  pourrait  qu'augmenter  son  prestige,  a  su  préparer 
les  esprits  :  tous  se  déclarent  contents  de  notre  établissement 
dans  le  pays  et  promettent  de  nous  fournir  les  vivres  néces- 
saires. 

Le  15  mars,  avec  l'aide  des  Krépos,  nous  gagnons  l'empla- 
cement de  notre  futur  poste  et  y  dressons  nos  tentes  :  notre  pre- 
mière étape  vers  le  Soudan  est  terminée. 


CHAPITRE  IV 
Création   de  Fort-Binger.  —  Reconnaissances.—  Hostains  se  rend  à    la  Côlc. 

S  [tôt  arrivés,  tout  le  monde  se  met  à  débroussailler.  Le 
plateau  est  escarpé  du  côté  du  fleuve,  en  pente  douce  de 
l'autre;  il  est  un  peu  trop  grand,  vu  notre  faible  effectif,  pour 
être  tout  entier  compris  dans  l'enceinte  du  fort;  néanmoins  la 
position,  une  fois  les  abords  dégagés,  sera  facile  à  défendre. 

Nous  faisons  mettre  le  feu  à  un  monceau  de  décombres  pro- 
venant d'une  vieille  case,  où  les  gens  de  Baoué  nous  assurent 
qu'babite  un  énorme  serpent.  Le  feu  brûle  très  lentement,  car 
une  foule  de  plantes  vertes  et  même  du  coton  '  ont  poussé  sur 
les  ruines. 

Vers  quatre  heures  du  soir  des  cris  s'élèvent  et  nous  voyons 
sortir  du  feu  un  boa  qui  se  dirige  vers  nous.  Tout  le  inonde  à  la 
fois  se  précipite  sur  lui  :  affolé  par  la  vue  de  tant  d'assaillants, 
le  monstre  tente  à  peine  de  se  défendre  et  se  fait  stupidement 
tuer  à  coups  de  baïonnettes.  Il  a  4  mètres  50  de  longueur  et  est 
gros  comme  la  cuisse.  C'est  une  femelle,  elle  s'est  laissé  forte- 
ment brûler  avant  de  se  décider  à  sortir;  nos  hommes  fouillent 
aussitôt  les  décombres  fumants  et  y  trouvent  cinquante  œufs, 
qui  sont  cuits  à  point  :  c'est  un  régal  pour  les  porteurs.  La  mort 
du  boa  cause  une  allégresse  générale,  que  Sirabana  nous 
explique  :  «  Village  comme  ça,  y  a  trop  bon  »,  car  les  serpents, 

L.  Nous  en  avons  parfois  trouvé  quelques  plants  près  (\>:>  villages;  nous 
n'av<  ris  pu  savoir  s'ils  étaient  naturels  ou  importés.  Lr>  indigènes  n'en  tirent 
aucun  parti. 

—  60  — 


CONSTRUCTION    DE     F0RT-B1NGER, 


CONSTRUCTION  DE    LA  PALISSADE. 


gens  d'esprit  qui  «  gagné  bon  tête  »,  ne  demeurent  que  dans 
des  endroits  tout  à  fait  bien  choisis,  et  pour  que  le  boa  ait  tant 
tardé  à  sortir,  il  faut  que  celui-ci  soit  excellent. 

Le  défrichement  fut  excessivement  long  et  pénible  :  chaque 
jour  il  pleuvait,  tout  était  imprégné  d'eau,  et  il  était  difficile  de 
brûler  le  bois  coupé,  par  conséquent  de  déblayer  le  terrain  ; 
nous  vivions  dans  un  fouillis  d'abattis,  au  milieu  desquels  les 
progrès  d'installation  étaient  fort  lents.  Au  bout  de  trois 
semaines  cependant,  le  fort,  composé  de  dix  cases  en  bambou 
entourées  d'une  palissade  bastionnée,  était  achevé. 

Il  n'avait  rien  de  formidable,  néanmoins,  contre  des  adver- 
saires sans  discipline  et  armés  de  fusils  à  pierre,  il  offrait  une 
sécurité  suffisante.  C'était  nécessaire,  car  les  esprits  commen- 
çaient à  s'agiter  par  suite  de  la  guerre  avec  les  Tépos,  dont  le 
début  était  peu  heureux  pour  nos  armes  :  le  lieutenant  Laïrle, 
après  plusieurs  combats,  avait  dû  rétrograder  sur  Tabou  ;  le 
lieutenant  Boutard,  envoyé  à  son  secours,  avait  enlevé  brillam- 


63  — 


MIS  S I  <>  V    //  OS  /'.  1 INS  -  />"  OL  L  ON  E . 

ment  le  village  de  Blidouba,  mais  les  deux  officiers  et  24  hommes 
étaient  blessés,  et  la  colonne  arrêtée  en  attendant  l'arrivée  d'une 
nouvelle  compagnie  demandée  au  Sénégal.  On  conçoit  l'elfet 
que  ces  événements,  dénaturés  par  les  Tépos,  devaient  produire 
dans  la  contrée,  et  il  nous  fallait  redoubler  d'assurance  et  de 
calme  pour  en  imposer  aux  indigènes  '. 

Tandis  que  les  travaux  avançaient,  notre  grande  préoccupa- 
tion était  de  nous  procurer  des  vivres.  Nous  avions  espéré 
trouver  dans  le  fleuve  un  surcroit  considérable  de  nourriture  et, 
dès  notre  arrivée,  des  lignes  avaient  été  posées  par  Hostains, 
pêcheur  et  chasseur  émérite.  Mais  notre  espérance  fut  complète- 
ment déçue  :  toujours  les  lignes  étaient  retrouvées  cassées,  de 
gros  poissons  ou  des  caïmans  ayant  emporté  les  hameçons. 
Bref,  si  de  temps  à  autre  un  poisson  vint  varier  notre  ordinaire, 
jamais  nous  ne  trouvâmes  là  une  ressource  pour  l'alimentation 
de  nos  hommes  2. 

La  chasse  nous  donna  les  mêmes  mécomptes  :  dans  ces 
fourrés  impénétrables  à  la  vue,  comment  apercevoir  môme  le 
plus  gros  animal  ?  Les  indigènes  arrivent  de  loin  en  loin  à  tirer 
une  pièce,  car,  marchant  en  rampant  sans  aucun  bruit,  ils 
peuvent  parfois,  d'après  ses  traces,  approcher  une  bête  endor- 
mie, mais  un  Européen  c'est  impossible.  11  n'y  a  point  de 
passages  favoris,  l'eau  se  trouvant  partout  et  l'herbe  nulle  part. 
D'ailleurs,  s'il  y  a  de  nombreuses  espèces,  les  représentants 
sont  rares,  faute  de  pâturages.  Tout  est  si  bien  invisible,  que 
nous  n'avons  jamais  rencontré  un  serpent,  bien  qu'ils  pullulent. 
Il  a  fallu  le  feu  pour  faire  sortir  le  boa  que  nous  avons  tué; 
quelques  autres  serpents,  tous  venimeux,  ont  été  trouvés  surles 
arbres  coupés  et  même  dans  les  toits  de  nos  cases,  mais,  sans 
des  circonstances  exceptionnelles,  jamais  ont  ne  les  eût  vus. 

1.  Notre  situation  parut  si  dangereuse  que  deux  fois  le  ministre  télégraphia 
de  nous  rappeler;  ce  ne  fut  que  grâce  à  La  confiance  que  montra  en  nous  le 
Gouverneur,  M.  Penel,  el  sur  sa  ferme  insistance,  que  le  ministre  revint  sur 
-.i  décision.  Je  -uis  heureux  de  pouvoir  en  remercier  ici  M.  Penel. 

2.  Quelques-uns  de  ces  poissons  sonl  fort  singuliers  :  ils  n'onl  poinl  de 
bouche,  mais  une  sorte  de  trompe  très  courte. 

—  04  — 


LES    SINGES. 

Et  puisque  je  parle  animaux,  dirai-je  qu'il  n'y  a  pas  de  mous- 
tiques ?  C'est  une  chose  tout  à  fait  extraordinaire  que  dans  ce 
pays  de  marécages  continus  on  n'en  soit  pas  dévoré,  mais  le  fait 
est  là  :  nulle  part  nous  n'en  avons  trouvé.  L'absence  de  mous- 
tiques est  un  bienfait  inappréciable,  car  cela  permet  de  reposer. 
Doit-on  aussi  bien  lui  attribuer  que  nous  n'avons  jamais  eu  la 
fièvre,  ou  très  rare- 
ment, malgré  des  fati" 
gués  extrêmes?  Voilà 
qui  confirme  singuliè- 
rement la  théorie  d'a- 
près laquelle  c'est  le 
moustique  qui  l'ino- 
cule. 

En  fait  de  chasse, 
il  fallut  nous  conten- 
ter de  tuer  des  singes, 
les  seuls  animaux 
qu'il  soit  possible  d'a- 
percevoir. Qu'on  ne 
croie  pas  qu'ils  se 
montrent  volontiers  : 

un  Européen  non  exercé  pourrait  marcher  éternellement  sans 
en  voir  un  seul.  Mais  les  indigènes  sont  excessivement  habiles 
à  entendre  de  loin  une  sorte  de  grognement  qu'ils  poussent 
en  mangeant,  et  ils  nous  guidaient  vers  eux  en  frayant  un 
passage  dans  le  fourré.  Nos  porteurs,  auxquels  nous  ne  pou- 
vions procurer  d'autre  viande,  étaient  trop  heureux  d'en  man- 
ger, et  chaque  jour  Hostains  ou  moi  devions  faire  plusieurs 
heures  de  marche  pour  leur  en  tuer. 

Mais  quand  au  riz,  base  de  notre  nourriture,  et  aux  poulets 
nécessaires  pour  nous  et  les  tirailleurs,  lesquels,  tous  musul- 
mans, ne  mangent  pas  de  singe,  la  difficulté  d'en  trouver 
augmentait  chaque  jour.  Baoué  et  quelques  hameaux  voisins 
furent   vite   épuisés,  les    Graoros,  malgré   nos   efforts,  ne   se 


JEUNE      CHIMPANZE      ET      SINGE      NOIR 
A  CRINIÈRE   ET  OUEUE  BLANCHES. 


05 


MIS  S I  ON    IIOS  /'-  UNS-  D'OL  I.  ONE. 

montraient  pas.   Il  devint   bientôt  ('vident   qu'en  dépit  de   leurs 
promesses,  les  Krépos  des  villages  éloignés  n'allaient  pas  faire 


MÎTI      M:    1  OIIT-BINGER. 


plusieurs  heures  de  marche  avec  30  kilog.  de  riz  sur  la  tùte 
pour  notre  plaisir,  ni  môme  pour  le  bénéfice  que  cela  leur 
rapporterait.  Il  fallait  trouver  un  motif  de  les  attirer. 

Nous  eûmes  tôt  fait  de  découvrir  qu'il  existait  une  rivalité 
ardente  entre  Youkou  et  un  autre  chef,  Sa.  Ce  fut  le  ressort 
que  nous  finies  jouer  pour  mettre  en  mouvement  tous  les 
Krépos.  Notre  agent  Hyné  fut  merveilleux  :  allant  successive- 
ment de  Sa  à  Youkou,  de  Youkou  à  Sa,  il  persuada  à  chacun 
d'eux  qu'il  devait  prouver  sa  supériorité  en  se  montrant,  mieux 
que  son  rival,  à  même  de  nous  fournir  des  vivres.  Dès  lors 
ce  fut  une  lutte  épique,  Sa  arrivant  avec  quinze  porteurs  de 
riz,  Youkou  aussitôt  nous  en  envoyant  vingt,  Sa  amenant  un 
nouveau  convoi,  Youkou  venant  alors  s'installer  au  fort  en  nous 
apportant  deux  moutons,  Sa  accourant  cette  fois  avec  un  bœuf. 

Les  deux  rivaux  étaient  donc  ensemble  chez  nous,  gardant 
une  réserve  très  digne  quand  ils  étaient  en  présence,  mais, 
sitôt   seuls   avec    nous,    assurant    chacun    que   c'était    lui    qui 

—  66  — 


BAPTÊME    DE    FORT-BIXGER 


BAPTEME    DE    l'ORT-BINGER 


avait  le  bras  le  plus  long  de  tous  les  Krépos.  Nous  profitâmes 
de  leur  réunion  pour  célébrer  l'inauguration  et  le  baptême  de 
notre  fort  :  il  était  complètement  achevé,  et  au  dehors  un 
certain  espace  était  défriché  et  ensemencé  en  riz,  maïs,  patates. 
Le  24  avril,  en  présence  des  plus  importants  chefs  Krépos,  le 
pavillon  français  fut  solennellement  hissé  à  l'entrée  du  poste, 
qui  reçut  le  nom  de  Fort-Binger,  en  souvenir  de  notre  illustre 
prédécesseur. 

Nous  n'avions  pas  assez  de  cartouches  pour  saluer  le 
drapeau  par  les  salves  réglementaires,  mais  nous  pouvions 
en  employer  quelques-unes  à  frapper  l'esprit  des  indigènes  : 
cela  nous  dispenserait  peut-être  d'utiliser  plus  sérieusement  les 
autres.  Quelques  salves  furent  donc  faites  jusqu'à  800  mètres 
sur  le  Cavally,  que  des  bancs  de  rochers  divisent  en  une  série 


—  67 


M I s  SIO  Y     HOSTAINS-D'OLLO N K . 

de  bassins.  Le  résultat  surpassa  tout  ce  que  les  Krépos  pouvaient 
imaginer,  et  chacun  vint  nous  serrer  les  mains  avec  enthousiasme 
pour  nous  féliciter  d'un  tour  de  force  si  remarquable. 

Le  reste  de  la  journée  fut  consacré  à  des  danses  exé- 
cutées, le  jour  par  les  femmes  du  pays,  le  soir  par  nos 
tirailleurs  —  division  fort  morale  destinée  à  empêcher  une  trop 
grande  intimité,  agréable  sans  doute  sur  le  moment,  mais 
source  de  difficultés  fâcheuses.  —  Baoué  avait  apporté  ses  tam- 
tam,  nous  avions  prêté  tous  les  flageolets  et  sonnettes  de  la 
pacotille  :  ce  fut  un  beau  charivari.  L'abattage  du  bœuf,  une 
distribution  de  tabac  et  du  vin  de  palme  complétèrent  les 
réjouissances. 

Tout  en  dirigeant  les  travaux  du  poste  et  en  nous  occupant 
du  ravitaillement,  nous  avions  poussé  la  préparation  de  la-route 
et  les  reconnaissances  dans  le  pays. 

Le  Douo  se  sépare  en  aval  de  Fort-Binger  en  une  foule  de 
bras.  Ceux  qui  longent  les  rives  étant  bientôt  coupés  de  rapides 
et  impraticables,  je  voulus  reconnaître  les  bras  centraux.  Parti 
en  pirogue  avec  deux  tirailleurs,  je  comptais  me  servir  des  îles 
pour  m'avancer  le  plus  loin  possible,  en  laissant  au  besoin  la 
pirogue,  retenue  par  une  corde,  descendre  à  vide  les  rapides. 

Tout  à  coup,  dans  un  bras  qui  paraissait  calme,  nous  sommes 
à  un  tournant  emportés  avec  une  violence  irrésistible.  Les  tirail- 
leurs pagaient  vers  la  rive  :  cela  n'a  d'autre  effet  que  de  placer 
la  pirogue  en  travers  au  moment  même  où  elle  est  précipitée 
dans  un  rapide.  Une  seconde  après  elle  était  brisée,  et  nous  à  la 
nage  au  milieu  des  tourbillons. 

Heureusement,  nous  pûmes  nous  raccrocher  à  un  roc.  La 
situation  n'était  pas  fort  gaie  sur  ce  caillou  :  j'étais  incapable 
de  gagner  la  rive  à  la  nage  au  milieu  d'un  courant  si  violent  ; 
il  n'y  avait  aucun  secours  à  espérer,  et,  l'eau  recouvrant  le 
rocher  de  20  centimètres,  nul  moyen  de  s'étendre,  ni  même  de 
s'asseoir.  J'étais  plongé  dans  des  réflexions  moitié  moroses, 
moitié  plaisantes,  car  enfin  nous  n'étions  pas  encore  morts,  et 
puis  il  y  avait  quelque    chose  de    comique  à  se  trouver  dans 

—  68  — 


FUITE    DE    L'INTERPRÈTE. 

une  situation  si  complètement  fâcheuse  et  apparemment  sans 
issue,  à  un  kilomètre  seulement  du  fort,  lorsqu'un  de  mes 
tirailleurs  poussa  une  exclamation  de  joie  :  en  sondant  le  fleuve, 
il  venait  de  trouver  sous  l'eau  un  tronc  d'arbre  qui  allait  vers 
une  petite  île.  Il  n'y  avait  plus  qu'à  suivre  ce  pont  submergé  : 
ce  n'était  pas  facile  à  cause  du  courant,  mais,  en  faisant  la 
chaîne,  il  nous  fut  possible  d'atteindre  une  branche  hors  de 
l'eau,  puis  une  autre;  un  moment  après,  nous  étions  dans  l'île, 
non  sans  soulagement,  car  il  y  a  des  caïmans  dans  le  fleuve  et 
j'ai  rapporté  de  Madagascar  une  déplorable  opinion  de  ces 
sauriens  '  .  Nous  n'étions  pas  au  bout  de  nos  peines,  il  fallut 
encore  passer  un  petit  bras  à  la  nage,  en  franchir  un  autre  dans 
les  airs  sur  des  branches  d'arbres.  Enfin,  parvenus  à  une  île 
hors  des  rapides,  nous  pûmes  par  des  appels  désespérés  nous 
faire  entendre  :  on  arriva  en  pirogue  à  notre  secours,  et  le 
sauvetage  se  termina  près  d'un  bon  feu. 

Maintenant,  c'était  au  tour  d'Hostains  de  chavirer.  Il  voulut  le 
faire  en  amont,  puisque  j'avais  choisi  l'aval,  et  il  emmena  un 
indigène  et  quatre  bons  rameurs,  avec  de  quoi  vivre  quelques 
jours.  En  même  temps  que  lui  partit  Hyné,  autorisé  à  aller  à  la 
côte  chercher  sa  femme  et  ses  fils.  Une  heure  après,  ayant 
besoin  de  l'interprète  Tom,  je  l'appelai.  On  le  chercha  en  vain  : 
il  s'était  sauvé  !  Le  misérable  n'avait  pu  surmonter  sa  terreur, 
qu'il  nous  exprimait  sans  cesse,  de  s'enfoncer  dans  detelspays. 
Ainsi  nos  deux  interprètes  Hyné  et  Tom  disparaissaient  à  la 
fois,  nous  laissant  sans  moyens  de  communication  possible  avec 
qui  que  ce  fût  !  Dès  lors  impossible  de  rien  faire,  et  si  Hyné 
nous  avait  trompés  et  était  parti  pour  toujours,  c'était  la  fin  de 
la  mission.  Quels  infimes  personnages  nous  tenaient  à  leur 
merci  ! 


1.  A  tort,  je  m'empresse  de  le  dire  :  autant  les  caïmans  de  Madagascar  sont 
dangereux,  autant  ceux  de  la  forêt  sont  inoffensifs.  Nous  en  avons  pris  à  la 
ligne  (grâce  à  certains  procédés),  et  même  deux,  dont  l'un  s  échappa,  au  Qlel  ! 
mais  nous  avons  eu  beau  passer  notre  vie  dans  l'eau,  non  seulement  nous 
a'avons  jamais  été  attaqués,  mais  nous  n'en  avons  jamais  vu  un  seul  en 
liberté. 

—  69  — 


MISSIO  V    HOS 'TA  INS-D'OLLONE . 

Au  bout  de  trois  jours  assez  mélancoliques,  j'eus  la  joie  de 
voir  arriver  un  certain  Tamhoui,  le  seul  homme  du  pays 
connaissant  quelques  mots  de  charabia  anglais  :  nous  sachant 
sans  interprètes ,  il  venait  offrir  ses  services,  et  je  fus  trop 
heureux  de  les  accepter. 

Peu  après  revint  Hostains.  11  avait  remonté  le  Douo  pendant 
deux  jours;  plusieurs  petits  rapides  avaient  été  franchis  sans 
trop  de  difficultés.  Il  s'était  arrêté  au  delà  de  Gléoulo,  ancien 
village  abandonné,  au  pied  de  rapides  plus  importants.  Le  Douo 
n'a  aucun  habitant  sur  ses  bords  jusqu'à  Tasra,  village 
Graoro,  à  un  jour  plus  loin;  il  fait  beaucoup  de  détours,  et  il 
ressortait  de  cette  reconnaissance  qu'il  n'y  aurait  pour  nous 
que  des  difficultés  à  le  remonter. 

Cependant,  par  un  courrier  arrivé  le  1  i  avril,  le  Gouverneur 
nous  apprenait  la  nouvelle  la  plus  importante  :  conformément 
aux  promesses  faites  avant  notre  départ  de  Paris,  une  colonne 
de  100  tirailleurs  commandée  par  le  lieutenant  Woelffel  était 
envoyée  du  Soudan  à  notre  rencontre.  Elle  avait  dû  partir  de 
Beyla  le  20  mars,  gagner  Nzo,  près  des  sources  du  Diougou,  et 
de  là  longer  cette  rivière  qu'on  supposait  être  le  Cavally.  Mais 
une  dépèche  du  27  mars  annonçait  que  cette  mission  s'était 
mise  en  relation  avec  le  village  de  Man  qui  est  assez  loin  à 
l'Est  du  Diougou,  ce  qui  ne  s'accordait  pas  avec  le  premier  ren- 
seignement. 

L'envoi  de  cette  colonne  était  pour  nous  un  fait  capital.  Nul 
doute  que  le  lieutenant  Woelffel,  qui  s'était  illustré  l'année 
précédente  en  capturant  à  Tiaféso,  près  de  Nzo,  la  moitié  de 
l'armée  de  Samory,  n'avançât  rapidement  :  avec  100  tirailleurs, 
il  n'aurait  pas  besoin  de  procéder  avec  la  prudente  lenteur  qui 
nous  était  nécessaire.  Notre  tâche  allait  donc  être  singulière- 
ment abrégée  et  facilitée. 

Mais  encore,  pour  aller  au-devant  de  lui,  fallait-il  savoir  d'où 
il  venait,  de  Nzo  ou  de  Man,  et  comment  les  indigènes  l'accueil- 
laient, car,  s'il  y  avait  lutte,  nous  devrions  être  prêts  à  en 
prendre  notre  part. 

—  70  — 


LES    MÉPOS. 

Précisément  arrivèrent  au  poste  ceux  qui  pouvaient  le  mieux 
nous  renseigner,  les  fils  de  Dia. 

Dia  est  le  chef  des  Niépos,  tribu  considérable  de  l'intérieur; 


CAUSERIE   AVEC    LES  INDIGENES. 


il  jouit  d'une  grande  réputation,  et  Hostains  en  avait  entendu 
parler  au  cours  de  sa  première  mission.  Gomme  il  est  toujours 
plus  facile  de  s'entendre  avec  un  grand  chef  qu'avec  beaucoup 
de  petits,  nous  avions  eu  dès  le  début  le  projet  de  nous  rendre 
chez  lui,  et,  à  peine  arrivés  à  Youkou,  nous  lui  avions  envoyé 
des  émissaires  pour  annoncer  notre  venue  et  connaître  ses 
intentions.  Dia  n'avait  rien  répondu,  mais  il  avait  envoyé  ses 
fils,  Doubassé  et  Fagouo,  faire  une  enquête  sur  nous,  et,  à 
notre  prière,  Sa  les  amena  à  Fort-Binger,  malgré  leurs  appré- 
hensions. 

Or  non  seulement  ils  ne  nous  apprirent  rien  sur  AVoelffel, 
mais  ils  parurent  stupéfaits  de  nos  questions  sur  les  blancs  du 
Nord,  sur  Samory,  sur  la  fin  de  la  forêt,  et  ils  nous  répétèrent 
le  plus  fermement  du  monde  toutes  les  sornettes  habituelles  : 
le  mur  de  grands  cailloux,  l'étroit  défilé,  les  neuf  enchante- 
resses perfides.  Ils  y  ajoutèrent  des  détails  circonstanciés  sur 

—  71  — 


MISSI01\     HOSTAINS-D'OLLONE. 

dos  hommes  à  queue  qui  habitent  ces  régions  ensorcelées  :  cette 
queue  les  gênanl  pour  s'asseoir,  ils  font  un  petit  trou  en  terre 
pour  la  mettre.  Tout  cela  nous  était  dit  sérieusement,  au  milieu 
d'indications  évidemment  exactes. 

Du  reste,  nous  n'avons  jamais  recueilli  de  renseignements  qui 
ne  fussent  mêlés  de  fables  plus  ou  moins  ridicules  ;  mais  qu'on 
se  garde  on  pareil  cas  de  hausser  les  épaules,  presque  toute 
fable  a  un  sens  caché. 

Ici  on  pouvait  vraisemblablement  admettre  que  les  montagnes 
rocheuses,  par  lesquelles,  en  L897,  le  lieutenant  Blondiaux  était 
arrivé  à  Man,  devenaient  au  Sud  encore  plus  difficilement  fran- 
chissables ;  elles  créaient  donc  un  mur  de  cailloux.  Il  est  naturel 
à  l'homme,  par  tous  pays,  de  placer  là  où  il  n'ose  aller  des 
choses  fantastiques,  et  il  est  à  remarquer  que,  dans  ce  cas, 
l'homme  à  queue  est  une  de  ses  inventions  les  plus  communes1. 
Divers  officiers  du  Soudan  en  avaient  entendu  parler  comme 
existant  au  Sud  ;  puisqu'à  nous  on  les  donnait  comme  se  trouvant 
au  Nord,  c'était  l'indice  que  les  populations  du  Nord  et  du  Sud 
n'ont  entre  elles  aucune  communication. 

Et  quoi  qu'il  en  fût  au  fond,  il  y  avait  un  parti  à  tirer  de  ces 
renseignements,  et  nous  n'avons  jamais  manqué  par  la  suite  de 
nous  informer  très  soigneusement  et  des  grands  cailloux,  et 
des  sorcières,  et  des  hommes  à  queue  :  tantôt  nous  en  appro- 
chions, tantôt  nous  leur  tournions  le  dos,  c'étaient  d'admirables 
points  de  repère  connus  de  tous,  et  ils  nous  ont  été  des  plus 
utiles  pour  orienter  notre  marche. 

En  même  temps  qu'avec  les  Niépos,  nous  négociions  avec 
Ouoro,  chef  des  Graoros.  Mais  celui-ci  nous  fit  prier  de  ne 
pas  venir  chez  lui,  sous  prétexte  que  les  provisions  de  l'année 

1.  Ceux  qui  ont  essayé  de  pénétrer  dans  l'Afrique  Centrale,  vers  les  grands 
lacs,  un  ont  entendu  parler  tant  qu'ils  n'j  sont  pas  parvenus.  (Voir  Living- 
stone,  Schweinfurth,  le  marquis  de  Compiègnc.  etc.).  Dans  VAlmanach  de 
Gotha  il<'  1783,  Jus  tus  Perthes  les  signale  au  fond  de  l'île  'I''  Mindoro,  où 
nul  no  pouvait  pénétrer.  El  mi  sait  que  deux  expéditions  scientifiques  se 
dirigent  en  ce  moment  vers  le  centre  inexploré  de  Java,  ou  ne  peut  manquer 
de  se  trouver  le  pitbecantropus  vainement  cherché  dans  tous  1rs  pays  connus, 
cl  proche  parent  de  l'homme  à  queue  ! 


VILLAGES    DE    CULTURE. 

étaient  épuisées  et  que  nous  ne  trouverions  pas  à  manger.  Cette 
réponse  était  rien  moins  que  satisfaisante,  et  nous  savions  que 
les  Graoros,  dont  aucun  ne  venait  à  Fort-Binger,  n'avaient 
nulle  envie  de  nous  voir.  Il  fut  donc  décidé  d'aller  à  Meno, 
village  de  Nouan  et  de  Sa,  situé  sur  la  route  des  Niépos,  d'y 
acheter  tous  les  vivres  disponibles,  et  d'y  préparer  définitive- 
ment notre  départ  pour  chez  Dia. 

Le  3  mai,  nous  partions.  Hostains  avec  deux  pirogues  sur  la 
rivière  Hana,  moi  longeant  la  rive  droite;  M.  Bruneau  gardait 
Fort-Binger.  Nous  espérions  atteindre  Meno  dans  la  journée  : 
c'était  compter  sans  les  rapides.  Les  premiers,  que  nous  connai- 
sions,  furent  assez  facilement  franchis,  mais  après  un  assez 
long  bief  tranquille,  commença  une  série  de  chutes  de  plus  d'un 
kilomètre  de  long.  Les  tirailleurs,  tous  à  l'eau,  s'arc-boutant 
sur  les  roches,  halaient  et  poussaient  les  pirogues  :  elles 
passèrent,  mais  un  quart  d'heure  plus  loin  il  fallut  recommen- 
cer. Bref,  à  six  heures  du  soir,  après  une  journée  terrible,  nous 
n'étions  qu'à  mi-chemin. 

Heureusement  nous  nous  trouvions  en  face  du  petit  hameau  de 
Boli,  et  nous  y  allâmes  passer  la  nuit.  C'est  une  ferme  comme 
en  possèdent  tous  les  hommes  importants.  Elles  sont  dissi- 
mulées dans  des  endroits  retirés;  un  pauvre  diable,  client  du 
propriétaire,  y  entretient  pour  lui  des  cultures  et  garde  son 
bétail.  Car  tout  homme  qui  possède  a  grand  soin  de  disperser 
tout  ce  qu'il  a,  à  la  fois  pour  le  cacher  et  pour  éviter  qu'en  cas 
de  guerre  ou  d'épidémie  tout  ne  soit  détruit  d'un  coup.  Ce  qui 
n'est  pas  placé  dans  une  ferme  est  confié  à  un  habitant  d'un  autre 
village.  Ainsi,  règle  générale,  tout  ce  qui  est  dans  un  village 
n'appartient  pas  aux  habitants,  et  tout  ce  qui  leur  appartient  ne 
s'y  trouve  pas  :  c'est  très  simple. 

Comme  dans  tous  les  hameaux  du  même  genre,  les  cases  de 
Boli  sont,  non  pas  rondes,  mais  rectangulaires  et  non  revêtues 
de  terre  :  c'est  le  caractère  des  constructions  provisoires. 

La  journée  du  lendemain  est  encore  dure  ;  cependant  à  deux 
heures  de  l'après-midi   nous  atteignons  le  confluent  des  rivières 

—  73  — 


MJSSIOA     II  OS  TAINS  D  OLLONE. 

Hana  el  Mono,  entre  lesquelles  sont  les  villages  de  Meno.  Nouan 
nous  reçoit  cordialement.  Sa  accourt  aussitôt  de  son  village, 
Diaoudi,  situé  à  un  quart  d'heure  de  là,  puis  successivement  les 
gens  de  tout  le  pays  :  tous  sont  émerveillés  de  nous  voir  arri- 
ver avec  des  pirogues,  car  aucune  n'a  jamais  pu  remonter  la 
rivière  Hana. 

Nous  installons  de  suite  le  marché,  mais  sans  heaucoup 
de  succès  :  les  provisions  de  l'année  sont  presque  épuisées, 
on  exige  des  prix  fous  pour  la  moindre  poignée  de  riz.  Les  jours 
se  passent  à  discuter  interminahlement. 

C'est  à  peine  si  au  crépuscule  nous  trouvons  un  moment  de 
liberté.  Nous  en  profitons  pour  aller  visiter  les  nombreux  vil- 
lages et  hameaux  voisins.  Partout  on  nous  offre  a,  l'apéritif». 
L'apéritif,  ici,  c'est  le  vin  de  palme  '  :  un  jeune  garçon  part  le 
chercher  à  la  cave,  c'est-à  dire  au  sommet  d'un  palmier;  du 
tonneau,  un  vaste  récipient  qui  se  remplit  constamment,  il  tire 
une  pleine  calebasse  ;  assis  en  cercle  sur  de  petites  chaises,  nous 
buvons  ce  Champagne  dans  des  coupes  de  bois.  Le  soir  tombe 
doucement,  nous  échangeons  des  paroles  rares  et  simples  :  une 
grande  paix  nous  enveloppe,  et  nous  nous  sentons  tout  à  fait  en 
famille  ! 

L'illustre  Kianido,  la  gloire  des  Krépos,  nous  raconte  ses 
exploits  :  c'est  le  plus  illustre  chasseur  d'éléphants  du  pays,  il 
en  a  tué  quatorze.  Il  part  avec  plusieurs  tireurs  et  des  por- 
teurs de  vivres.  Quand  on  a  découvert  une  trace  d'éléphant, 
on  la  suit  jusqu'à  ce  qu'on  atteigne  la  bète  ;  c'est  facile,  car 
elle  brise  tout  sur  son  passage,  mais  c'est  souvent  long.  Si  on 
réussit  à  l'approcher  sans  être  éventé,  on  lui  tire  à  bout  portant 
un  coup  de  fusil  chargé  avec  une  sorte  de  javelot,  et  on  se  sauve  ; 
la  bête  blessée  prend  sa  course,  on  la  suit,  et  on  recommence 
jusqu'à   ce  qu'elle  tombe.  Une  chasse  dure  ainsi  souvent  un 


1.  Le  \in  de  palme  n'est  autre  chose  que  la  sève  de  tous  les  arbres  de  l'espèce 
des  palmiers.  Il  suffit  pour  le  recueillir  de  faire  une  incision  au  cœur  de  l'arbre 
à  la  naissance  des  palmes.  C'est  un  liquide  sucré,  laiteux  el  mousseux,  en 
somme  agréable. 

—  7i  — 


LE    MONT    NIÉNOKOUÉ. 

mois.  Nous  recueillons  beaucoup  de  renseignements,  car  des 
gens  de  nombreuses  tribus  viennent  nous  voir  :   Meno,  dernier 
village  de  la  confe'dération  Tabétouo,  est  le  terminus  des  com- 
munications avec  la  mer,  et  c'est  là  que  les  tribus  de  l'intérieur 
viennent  faire  leurs  achats.  Le  San  Pedro,  appelé  Hé  ou  Yé, 
prend  sa  source  non  loin  d'ici  au  mont  Gao,  qui  se  rattache  au 
Niénokoué,  puissant  massif  dont  on  nous  parle  depuis  longtemps 
comme  de  la  plus  haute  montagne  du  monde.  Nous  en  sommes 
tout  près,  et  cous  mourons  d'envie  de  le  voir  et  de  le  gravir, 
mais  l'un  ou  l'autre  sont  impossibles  :  le  Mont  Blanc  lui-même 
serait  caché  par  les  arbres  voisins  dontla  cime  borne  notre  hori- 
zon, et  on  refuse  de  nous  y  conduire,  car  c'est  une  montagne 
fétiche.   Rien  à  dire  à  cela,  nous  n'avons  pas  envie  de  com- 
mettre un  sacrilège  et  de  soulever  une  guerre  de  religion. 

Ce  mot  Niénokoué  a  une  légende  curieuse  par  son  analogie 
avec  celles  qu'on  trouve  à  l'origine  de  presque  tous  les  peuples. 
Autrefois  il  n'y  avait  pas  de  montagne,  et  le  pays  était  très 
peuplé.  Un  jour  que  tous  les  habitants  étaient  réunis  pour  célé- 
brer la  mort  d'un  éléphant,  en  dévorant  ce  succulent  gibier, 
une  vieille  femme  inconnue  s'approcha  et  voulut  prendre  part 
au  festin;  tout  le  monde  la  repoussa,  sauf  un  homme,  Ouoro,  qui 
lui  donna  un  morceau  de  viande.  Quand  la  nuit  fut  venue,  elle 
tira  Ouoro  à  part  et  lui  dit  :  «  Je  suis  la  maîtresse  de  ce  pays, 
prends  avec  toi  toute  ta  famille  et  pars  de  suite,  a  Ouoro,  réunit 
les  siens,  et  dès  le  matin  s'éloigna  :  il  s'en  alla  de  l'autre  côté  du 
Douo,  et  fut  la  souche  de  la  tribu  des  Craoros.  Aussitôt  qu'il  fut 
parti,  une  pluie  de  pierres  tomba  et  ensevelit  tous  les  habitants  : 
ce  sont  ces  rocs  amoncelés  qui  forment  le  Niénokoué. 

On  retrouve  là,  arrangée  à  la  manière  noire,  l'histoire  de  la 
destruction  de  Sodome  après  que  l'hospitalité  eut  été  refusée 
aux  anges,  celle  du  déluge  de  Deucalion,  la  légende  de  Phi- 
lémon  et  Baucis  et  mille  autres.  Pluie  de  feu,  pluie  d'eau,  pluie 
de  pierres,  le  châtiment  et  la  morale  sont  toujours  pareils,  et 
cela  est  bien  digne  de  remarque. 

Cependant   nous   n'avançons    pas.    Au   bout   de   cinq  jours, 


to 


M I  s  S  /  O  \     //  OS  TAl  Y  S  Doi.l.  0  \  E . 

nous  avons  acheté  tout  le  riz  disponible  dans  le  pays,  et  cela  ne 
nous  assure  que  la  ration  de  quinze  jours  !  Sous  des  prétextes 
divers,  les  Niépos  ne  veulent  pas  nous  conduire  chez  Dia  en 
ce  moment,  et  nous  mûmes  voyons  une  raison  majeure  à  dif- 
férer le  départ  :  puisque  le  riz  se  fait  si  rare,  nous  ne  trouverons 
plus  à  en  acheter  avant  la  nouvelle  récolte,  et  nous  ne  pourrons 
que  choisir  entre  ces  deux  partis  :  prendre  les  vivres  de  force, 
et  ce  sera  la  guerre,  ou  mourir  de  faim.  Nous  allons  tâcher  d'en 
trouver  un  troisième. 

Le  9  mai  au  matin,  nous  repartons  pour  Fort-Binger,  les 
pirogues  chargées  de  riz.  Mais  presque  aussitôt  Hostains  doit 
aborder,  en  hâte  et  avec  la  plus  grande  peine  :  il  a  plu  toute  la 
veille,  et  les  eaux  ont  colossalement  monté,  il  y  a  un  courant 
de  foudre,  et  déjà  les  pirogues  ont  failli  dix  fois  couler.  On  les 
allège  complètement  et  elles  repartent,  mais  l'eau  recouvre 
maintenant  tous  les  rochers  qui  émergeaient,  et  le  nombre  des 
rapides  et  des  écueils  a  décuplé  ainsi  que  le  danger.  Aussi 
n'est-ce  point  une  navigation,  mais  une  natation  :  à  chaque 
instant  les  pirogues  chavirent,  et  tout  le  monde  est  à  l'eau  ; 
heureusement  Hostains  et  les  tirailleurs  nagent  comme  des  pois- 
sons, et  les  pirogues  sont  insubmersibles.  Mais  une  vraie  chute 
se  présente  :  une  des  pirogues  est  précipitée  entre  deux  rochers 
et  y  reste  prise  sous  l'eau  ;  l'autre  a  vu  le  péril  à  temps  et 
accoste.  On  l'abandonne  amarrée  à  un  arbre. 

Nous  revenons  tous  à  pied,  avec  la  confusion  du  marin  qui  a 
perdu  son  navire  et  beaucoup  moins  fiers  que  lors  de  notre 
triomphale  arrivée  à  Meno.  Cependant  les  tirailleurs  ont  montré 
une  intrépidité  et  une  énergie  incroyables,  tous  sont  blessés  par 
les  écueils  contre  lesquels  ils  ont  été  lancés  par  le  courant,  et 
c'est  merveille  qu'il  n'y  ait  pas  eu  d'accident  sérieux. 

Nous  avons  la  joie  de  retrouver  à  Fort-Binger  Ifyné  qui  est 
arrivé  avec  sa  femme  et  ses  deux  petits  garçons.  Peut-être  ne 
serait-il  pas  revenu,  mais  Hostains  lui  ayant  envoyé  notre 
canne,  il  n'a  pu  résister  à  une  telle  manifestation  de  notre  vo- 
lonté :  connaissant  l'usage,  suivant  lequel  le  bâton  ou  la  verge 

—  76  — 


DÉPART    D'HOSTAINS. 

du  chef  sont  censés  le  représenter,  nous  avions  une  superbe 
canne  de  tambour-major  qui  montrait  tout  de  suite  que  nos 
envoyés  parlaient  au  nom  de  puissants  princes  ! 

Mais  la  présence  dllyné  ne  nous  donne  pas  à  manger.  Les 
Niépos  ne  sont  pas  encore  disposés  à  nous  recevoir,  les  Graoros 
non  plus  ;  d'ailleurs  nous  n'avons  plus  reçu  de  nouvelles  de 
la  mission  Woelffel,  et  nous  ne  pouvons  nous  exposer  à  la 
manquer  en  choisissant  un  itinéraire  différent. 

Tout  ceci  bien  pesé,  il  en  résulte  la  détermination  suivante  : 
nous  attendrons  à  Fort-Binger  le  commencement  de  la  récolte  ; 
Hostains  va  partir  de  suite  pour  Béréby,  il  y  achètera  les  vivres 
nécessaires  à  ce  séjour,  et  correspondra  télégraphiquement  avec 
le  Gouverneur,  pour  obtenir  des  nouvelles  de  Woelffel  et  con- 
venir de  l'occupation  de  Fort-Binger  pendant  notre  marche,  ainsi 
que  cela  nous  a  été  promis  ;  pour  moi,  je  continuerai  à  préparer 
le  route  des  Niépos  et  tâcherai  d'ouvrir  celles  des  Graoros,  afin 
que,  suivant  les  nouvelles  de  Woelffel,  nous  puissions  choisir 
l'une  ou  l'autre. 

Le  13  mai,  Hostains  quittait  Fort-Binger  avec  dix  tirailleurs 
et  vingt  porteurs,  je  gardais  dix  tirailleurs  et  dix  porteurs,  tous 
malades  ou  blessés. 

Hostains  ramenait  à  la  Côte  M.  Bruneau  qui,  fatigué,  avait 
demandé  à  rentrer. 


CHAPITRE  V 

Mœurs  des  indigènes.    -  La  famille.  —  Les  captifs.        Justice.  —  Religion.  — 
Commerce.  —  La  tribu.  —  Les  Tabétouos.  —  Histoire  el  légendes. 

J'étais  donc  seul  à  Fort-Binger.  Qu'on  n'aille  pas  croire  que 
j'eus  le  temps  de  m'y  ennuyer  une  minute.  Je  passe  rapide- 
ment sur  les  besognes  multiples  qui  m'incombaient  :  visite  et 
pansement  des  malades1,  achats  de  vivres,  distributions,  entre- 
tien de  la  plantation,  création  d'un  potager,  etc..  Quand  l'exis- 
tence de  vingt  hommes  dépend,  dans  ses  plus  petits  détails,  d'un 
seul,  celui-ci  ne  manque  pas  d'ouvrage. 

Mais  ce  qui  prit  tous  les  moments  libres  que  je  pouvais 
trouver,  ce  fut,  avec  la  préparation  de  notre  future  route, l'étude 
des  populations  chez  lesquelles  nous  nous  trouvions.  Grâce  à 
Ilyné,  qui  était  vraiment  un  noir  d'espèce  supérieure,  j'arrivai 
à  connaître  le  sens  et  l'origine  d'une  foule  de  coutumes.  Je  vais 
résumer  ici  ce  qui  me  paraît  le  plus  intéressant  '-. 

A  proprement  parler,   il  n'y   a  point  de    société,  mais   des 

1.  Tous  les  hommes  qui  me  restaient  étaient  malades  de  fièvre,  diarrhée 
dysenterie,  bronchite,  ou  blessés,  dans  ce  pays,  comme  dans  toutes  les  con- 
trées tropicales  humides,  les  plaies  s'em  enimaienl  rapidement  el  devenaient  très 
graves,  prenant  la  forme  d'ulcère  qu'au  Tonkin  on  appelle  plaie  anamite,  a 
Madagascar  plaie  malgache. 

2.  Toui  ce  que  ]>■  vais  dire  a  été  contrôlé  par  nous  de  mille  façons,  <>n  doit 
donc  1''  tenir  pour  \  rai  jusqu'à  preuve  du  contraire,  ri  preui  e  bien  certaine,  car 
ce  sonl  chosi  is  qui  ne  se  révèlent  point  sans  une  sérieuse  étude.  Cela  n'empêchera 
sans  doute  pas  les  gens  qui  n'ont  jamais  quitté  le  rivage  de  prochmer  que  ce 
sont  des  fables  :  il  est  tellement  plus  simple  de  traiter  les  noirs  de  brutes  que  de 
cherche!   à  les  comprendre  '■ 


LA     FAMILLE 


^v     % 


-~~-~, 


.  ~       ~     ' 


FEMMES   ALLANT    A    LEAL. 


familles  isolées.  Le  chef  de  famille  est  seul  propriétaire,  tout 
ce  que  peuvent  acquérir  ses  frères,  enfants  et  femmes  lui  appar- 
tient. Tous  dépendent  donc  de  lui  el,  par  suite,  lui  obéissent, 
mais  l'autorité,  comme  l'obéissance,  se  mesure  aux  besoins  de 
chacun  et  ne  s'exerce  qu'avec  ménagement.  Le  chef  doit  pour- 
voir de  tout  ce  qui  leur  est  nécessaire,  et  notamment  de  femmesr 
ses  frères  et  ses  fils.  Et  comme,  étant  vieux,  il  a  autant  besoin 
des  jeunes  gens  que  ceux-ci  de  lui,  il  n'agit  presque  jamais 
qu'avec  le  consentement  général  :  c'est  le  règne  du  suffrage 
universel. 

S'il  meurt,  tout  ce  qu'il  a  passe  au  membre  le  plus  âgé  de  la 
famille,  frère  ou  fils,  ou,  en  cas  d'incapacité  ou  de  méchanceté, 
au  suivant.  Comme  presque  toujours  le  chef  a  un  frère,  les  en- 
fants sont  donc  déshérités.  Ceci  est  d'une  psychologie  avisée  : 
la  mort  de  leur  père  les  privant  de  leur  situation  privilégiée^ 
ils  ont  tout  intérêt  à  prolonger   sa  vie  en  écartant   de  lui  le 


70 


MISSION     I10STAINS  D'OLLONE. 

poison  qui  joue  un  grand  rôle  dans  ces  pays;  si  l'héritage 
devait  passer  au  fils,  celui-ci  serait  trop  souvent  tenté  d'en 
hâter  l'échéance.  -Morale  :  pour  s'assurer  l'affection  de  ses  en- 
fants, le  mieux  est  de  les  déshériter. 

Un  homme  a  autant  de  femmes  qu'il  peut  en  acheter.  —  Le 
mot  acheter  n'est  pas  exact,  car  elles  ne  sont  nullement  cap- 
tives, c'est  en  quelque  sorte  une  dot  qui  est  payée  par  l'époux 
aux  parents  de  sa  femme.  —  Chacune  possède  une  case  dès 
qu'elle  a  des  enfants,  et  dispose  d'une  partie  de  la  récolte  ;  la 
première  épousée  a  le  pas  sur  les  autres,  et  généralement  elles 
s'entendent  hien  entre  elles.  Elles  ont  heaucoup  d'influence  sur 
leur  mari,  qui  leur  montre  souvent  une  réelle  affection  Si 
l'usage  des  culottes  était  connu,  je  pourrais  dire  que  dans  hien 
des  familles  ce  sont  les  femmes  qui  les  portent,  et  le  «  Monsieur, 
je  retourne  chez  ma  mère  »  est  une  menace  fréquemment 
employée  dans  les  scènes  de  ménage,  et  assez  souvent  exécutée. 
Dans  ce  dernier  cas,  les  notables  des  deux  villages  tiennent 
palabre  pour  décider  si  tout  ou  partie  de  la  dot  doit  être  rendue, 
suivant  que  le  divorce  est  prononcé  aux  torts  du  mari  ou  de  la 
femme. 

Les  rapports  des  parents  avec  leurs  enfants  sont  très  affec- 
tueux. Jusque  vers  l'âge  de  quatre  ans,  une  femme  porte 
sans  cesse  son  enfant  à  califourchon  sur  son  dos,  maintenu  dans 
une  sorte  de  hotte  quand  il  est  tout  petit.  Plus  tard,  on  voit  sou- 
vent le  père  se  promener  avec  l'enfant  perché  sur  ses  épaules  ou 
sur  sa  tête.  Quand  les  fils  deviennent  grands,  le  père  les  met  en 
ménage  en  leur  achetant  une  femme.  Les  filles  sont  souvent 
mariée  bien  avant  que  d'être  nubiles,  surtout  par  les  parents 
pauvres  pressés  de  recevoir  la  dot.  Les  enfants  qu'un  homme  a 
d'une  captive  ou  que  ses  femmes  ont  d'un  autre  homme  sont 
considérés  comme  bâtards  ;  on  les  élève  comme  les  autres,  mais  ils 
n'héritent  pas,  à  moins  que  leur  mérite  ne  rachète  leur  naissance. 

Il  y  a  très  peu  de  captifs.  On  ne  peut  en  faire  dans  le  pays, 
car  ils  trouveraient  facilement  le  moyen  de  s'échapper  et  de 
rentrer  chez  eux,  on  ne  peut  donc  garder  que  des  captif  de  race 

—  80  — 


MORALE. 

soudanaise,  qui  seraient  repris   au  premier  village.  Pour  des 
raisons  que  nous  verrons  plus  tard,  il  n'arrive  que  peu  de   ces 
captifs,  et  presque  tous  sont  ache- 
tés par  les   habitants  du  littoral, 
plus  riches  ' . 

Les  captifs  ne  sont  pas  mal- 
traités, on  a  trop  peur  qu'ils  ne 
s'enfuient,  quitte  à  changer  de 
maîtres.  Quand  ils  sont  depuis 
longtemps  chez  un  homme,  ils  sont 
considérés  comme  de  la  famille, 
ont  une  case,  une  femme,  un  fusil, 
souvent  un  champ  dont  les  pro- 
duits leur  appartiennent  en  partie. 
Nous  en  avons  vu  un,  chez  les 
Krépos,  qui  s'était  acquis  une 
grande  renommée  à  la  guerre  et 
avait  le  commandement  de  tous 
les  guerriers;  il  voyageait  à  sa 
guise,  et  nous  l'avions  pris  pour 
un  chef  puissant. 

On  voit  que  les  mœurs  sont  très  douces.  Elles  sont  aussi  très 
faciles.  Les  jeunes  filles  ont  toute  liberté,  à  condition  de  n'ac- 
corder leurs  faveurs  qu'aux  gens  du  village;  si  un  étranger  en 
bénéficie,  tous  les  hommes  ont  le  droit,  dont  ils  usent,  de  venir 
lui  réclamer  un  cadeau  comme  dommage-intérêt  :  elles  sont, 
somme  toute,  propriété  communale.  Les  femmes,  elles,  sont 
propriété  privée  :  c'est  au  mari  qu'il  faut  payer  le  dégât  II  a 
tout  droit  sur  le  délinquant,  mais  cela  se  termine  toujours  par 
une  indemnité  proportionnée  à  la  fortune  de  celui-ci  :  c'est  le 
plus  souvent  un  mouton,   dont  la  femme   coupable  prépare  un 

1 .  Aucun  des  très  rares  captifs  que  nous  avons  rencontrés  n'a  pu  nous  donner 
le  moindre  renseignement  :  ne  connaissant  pas  encore  la  langue  de  leurs  mai  Ires. 
—  tous  provenaient  delà  déroute  deSamory  — ils  n'avaient  rien  pu  apprendre 
sur  le  pays  traversé,  et  ayant  marché  sans  cesse  en  faisant  mille  détours,  ils 
nous  assuraient  qu'il  fallait  un  an  pour  atteindre  la  limite  de  la  forêt. 


TYPE    D  EM'ANT. 


—  81 


UISSIO  V     I/Os  TA  INS-DOLLONE. 

festin  auquel  prend  part  tout  le  village,  y  compris  son  heureux 
ou  malheureux  complice.  Détail  piquant,  c'est  généralement  la 
femme  qui  va  confesser  ses  torts  à  son  mari  :  elle  se  lave  ainsi 
de  toute  faute,  en  lui  permettant  de  revendiquer  ses  droits  contre 
le  séducteur  '. 

Cependant,  quand  l'époux  a  des  soupçons  et  qu'il  n'ohtientpas 
de  preuves  ou  d'aveux,  il  recourt  au  jugement  de  Dieu.  C'est  le 
grand  moyen  pour  découvrir  tous  les  crimes,  notamment,  quand 
quelqu'un  meurt,  pour  trouver  qui  l'a  empoisonné  ou  envoûté, 
car  il  se  trouve  toujours  quelque  honne  âme  pour  insinuer  que 
la  mort  n'a  pas  été  naturelle. 

L'épreuve  consiste  dans  l'absorption  d'une  décoction  de  cer- 
tain bois  rouge.  L'accusateur  indique  comment  Dieu  manifestera 
le  forfait  :  ou  bien  l'inculpé  mourra,  ou  bien  il  rendralepoison, 
soit  par  en  haut,  soit  par  en  bas  (je  n'ai  pas  besoin  de  mieux 
préciser).  En  présence  de  tout  le  village,  l'accusé  boit  le  breu- 
vage :  il  est  reconnu  coupable,  si  l'effet  est  conforme  au  vœu  de 
l'accusateur;  dans  le  cas  contraire,  on  s'empresse  par  tous  les 
moyens  de  lui  faire  rendre  le  poison.  L'accusateur  est  tenu 
alors,  en  guise  de  réparation,  à  un  cadeau  dont  la  valeur  varie 
selon  qu'il  a  souhaité  la  mort  ou  seulement  un  lavage  intérieur 
un  peu  brusque. 

Il  est  bien  entendu  que  le  préparateur  du  poison  n'opère  pas 
de  la  même  façon  si  l'accusé  est  de  ses  ennemis  ou  de  ses  amis, 
et  que  dans  ce  dernier  cas  il  lui  fait  avaler  à  l'avance  un  anti- 
dote ou  un  vomitif;  aussi  les  résultats  de  l'épreuve  sont-ils  très 
variables.  Il  n'y  a  presque  pas  d'individu  qui  n'ait  dû,  au  moins 
une  fois  en  sa  vie,  boire  le  bois  rouge  pour  se  justifier  do  quel- 
que méfait,  et  ils  ne  s'en  portent  pas  plus  mal,  bien  que  ce  soit 
un  poison  très  dangereux. 

Quand  l'accusé  est  reconnu  coupable,  ou  bien  il  paie  une  forte 
amende,  ou  bien  même  il  est  vendu  comme  captif —  c'estle  seul 

1.  Ce  Irait  de  mœurs  singulier  se  retrouve  chez  toutes  les  rares  qui  habitent 
la  forêt,  chez  les  Agnis  comme  au  Congo.  Beaucoup  d'autres  traits  encore  sont 
communs,  telle  l'épreuve  du  poison  dans  tous  ses  détails. 

—  82  — 


RELIGION. 

cas  où  un  homme  de  la  forêt  puisse  le  devenir  :  il  n'a  alors  nulle 
possibilité  de  s'échapper,  puisqu'il  n'a  point  de  refuge  à  espérer 
dans  sa  tribu  — ;  la  peine  de  mort  n'existe  pas. 

Il  faut  noter  le  procédé  original  employé  pour  empêcher  de 
s'enfuir  quelqu'un  dont  on  veut  momentanément  s'assurer  la 
présence:  comme  il  n'y  a  aucune  case  fermant  solidement,  si 
on  ne  veut  pas  le  faire  souffrir  en  le  ligottant,  on  se  contente 
de  lui  attacher  dans  le  dos,  verticalement,  une  longue  perche  à 
laquelle  sont  maintenues  liées  sa  tête  et  une  de  ses  mains.  Il 
peut  alors  aller  et  venir  librement  dans  le  village,  mais  il  lui 
est  impossible  de  se  sauver,  car  la  perche  s'accrocherait  dans  le 
fourré  et  l'arrêterait. 

La  religion  de  ces  peuples  est  une  des  choses  les  plus  surpre- 
nantes :  alors  qu'on  pourrait  s'attendre  à  un  grossier  fétichisme, 
ce  sont  des  croyances  presque  pareilles  aux  dogmes  du  christia- 
nisme. 

Il  y  a  un  Dieu,  Nieusoi,  et  un  mauvais  esprit,  Hyné,  qui  lui 
est  inférieur;  chacun  d'eux  a,  auprès  de  tout  homme,  un  envoyé 
invisible  qui  lui  suggère  des  pensées  contraires.  Après  leur 
mort  les  hommes  bons  vont  auprès  de  Nieusoi,  les  méchants 
dans  le  feu  où  Hyné  les  torture  '. 

En  fait,  ces  dogmes  ne  se  traduisent  par  aucun  culte  :  il  n'y 
a  pas  deprêtres,  et  on  ne  célèbre  aucune  cérémonie  enl'honneur 
de  Dieu.  Cependant  chaque  fois  qu'un  homme  boit  du  vin  de 
palme,  breuvage  précieux,  il  en  verse  à  terre  quelques  gouttes  en 
disant  ((Nieusoi  y  (Dieu),  libation  semblable  à  celles  des  Anciens. 

Mais  le  fétichisme  ne  perd  pas  ses  droits  :  au  dessous  des  Etres 

1.  Je  nie  permets  de  répéter  que  tout  cela  ne  nous  a  pas  seulement  été  dit 
par  Hyné  et  par  nos  autres  interprètes  qui  auraient  pu  pendant  leurs  voyages 
acquérir  quelques  éléments  de  notre  religion  ;  les  nombreuses  questions  posées 
à  d'autres  indigènes  de  façon  à  les  embarrasser  n'ont  jamais  provoqué  la  moindre 
contradiction.  D'où  viennent  de  telles  croyances?  11  y  a  eu  autrefois  des  mis- 
sionnaires espagnols  et  portugais  sur  ces  côtes;  quoiqu'ils  n'aient  guère  quitté 
le  rivage,  leur  enseignement  s'est-il  répandu?  ou  bien  des  indigènesqui  avaient 
servi  sur  les  bateaux,  ont-ils  rapporté  les  principes  du  christianisme?  Ces  deux 
hypothèses  sont  bien  peu  admissibles,  puisque  1rs  différentes  tribus  ne  pénè- 
trent pas. 

—  83  — 


MISSION    HOS  TA  INS-D'OLLONE. 

Suprêmes  il  y  a  une  foule  d'esprits  bons  ou  mauvais,  qui  se 
mê lent  de  tout  se  cachent  partout,  et  qu'il  importe  de  se  con- 
cilier. Aussi  les  choses,  les  plus  imprévues  sont-elles  fétiches, 
c'est-à-dire  douées  d'un  pouvoir  surnaturel  et  sacrées  :  ici  un 
oiseau,  là  un  arbre,  ailleurs  un  serpent,  etc..  Une  des  premières 
choses  à  faire  en  arrivant  dans  un  village  est  de  s'informer  des 
fétiches,  car  on  s'exposerait  à  commettre  de  véritables 
sacrilèges. 

Il  n'y  a  pas  plus  de  sorciers  en  titre  que  de  prêtres,  mais 
chaque  homme  possède  certains  secrets,  qui  lui  ont  été  révélés 
par  des  vieillards  et  qui  se  transmettent  ainsi  éternellement. 
Ceux  qui  ont  été  heureux  dans  leurs  actes  ou  dans  leur  prédic- 
tions sont  réputés  avoir  des  fétiches  merveilleux,  et  tout  le 
monde  vient  les  consulter;  eux  mêmes  le  croient  et  ne  font  rien 
avant  d'avoir  interrogé  le  destin.  Il  est  vrai  que,  si  le  sort  leur 
annonce  le  contraire  de  ce  qu'ils  désirent,  ils  recommencent  un 
peu  plus  tard  jusqu'à  ce  qu'ils  aient  la  solution  espérée,  et  ils 
ne  manquent  pas  de  bonnes  raisons  pour  expliquer  le  change- 
ment. Presque  tous  les  vieillards,  par  le  fait  même  qu'ils  ont 
réussi  à  vivre  longtemps,  sont  réputés  grands  féticheurs. 

Je  signalerai  encore  chez  ces  gens  une  croyance  curieuse  : 
c'est  celle  à  la  téléphatic.  Non  seulement  ils  pratiquent  des 
envoûtements,  comme  presque  tous  les  peuples  anciens,  mais 
encore  ils  prétendent  observer  souvent  un  phénomène  bien 
connu  des  spirites  :  l'apparition  à  ses  amis  de  quelqu'un  qui 
vra  mourir  au  loin.  Et  ils  m'ont  décrit  des  cas  tout-à-fait  iden- 
tiques à  ceux  que  relève  la  Société  des  recherches  psychiques. 

Au  point  de  vue  politique,  quelques  familles  forment  une 
tribu  sous  l'autorité  d'un  chef  héréditaire;  quelquefois,  chez  les 
Krépos  par  exemple,  ce  chef  est  pris  alternativement  dans  deux 
familles.  Il  n'a  aucun  pouvoir  :  ces  gens  épris  d'indépendance 
ne  supporteraient  pas  un  ordre,  mais  ils  sont  assez  sensés  pour 
écouter  et  suivre  un  bon  avis,  et,  si  le  chef  est  sage,  il  peut  avoir 
à  défaut  d'autorité  une  réelle  influence.  En  somme,  dans  la 
tribu  comme  dans  la  famille,  le  chef  no  commande  pa?,  mais   il 

—  84  — 


COMMERCE. 

arrive  généralement  à  faire  prédominer  son  opinion.  La  tribu 
se  défend  jalousement  contre  toute  ingérence  étrangère,  et, 
pour  cela,  supprime  à  peu  près  tout  rapport  avec  l'extérieur  : 
chacun  pour  soi,  chacun  chez  soi 

On  autorise  un  étranger  à  venir,  pourdes  affaires  importantes, 
séjourner  quelques  temps  dans  le  village,  mais  non  à  le  tra- 
verser pour  aller  plus  loin.  Un  territoire  est  comme  une  pro- 
priété close  :  on  peut  y  être  reçu,  non  y  passer.  En  conséquence 
les  gens  d'une  tribu  connaissent  un  peu  leursvoisins  immédiats, 
mais  rien  qu'eux,  et  ignorent  presque  tout  des  peuples  situés  au 
delà  ' . 

On  ne  sera  donc  pas  peu  surpris  d'apprendre  qu'avec  un  tel 
goût  pour  l'isolement  et  une  pareille  aversion  de  l'étranger,  ces 
gens  sont  passionnés  pour  le  commerce  et  en  font  leur  occupa- 
tion constante. 

Ce  commerce  roule  sur  quatre  articles  principaux  :  les  fem- 
mes, les  bœufs,  les  fusils,  les  captifs,  ce  dernier  réservé  aux 
gens  très  riches.  Tous  sont  tarifés,  avec  quelques  légères  varia- 
tions causées  par  l'état  de  l'objet  lui-même. 

Voici  la  mercuriale  de  la  forêt  : 

Une  femme  vaut  trois  bœufs  2,  deux  pagnes,  quatre  brasses 
d'étoffe,  deux  marmites,  deux  plats  de  cuivre,  un  chapeau,  une 
machette. 

Un  bœuf  ■  trois  fusils,  un  baril  de  poudre  de  dix  livres,  deux 
brasses  d'étoffe. 

Un  captif  :  quatre  fusils,  un  baril  de  poudre,  quatre  brasses 
d'étoffe,  un  chapeau,  une  machette,  une  marmite,  vingt  pierres 
à  fusil,  quatre  têtes  de  tabac. 

Une  captive  :  trois  fusil,  trois  brasses  d'étoffe,  une  machette, 
dix  pierres  à  fusil,  trois  têtes  de  tabac. 

Un  mouton  ou  chèvre  :  un  fusil,  ou  un  baril  de  poudre  de 
vingt  livres. 

1 .  Évidemment  il  a  quelques  rares  exceptions  :  pour  des  motifs  graves 
guerres,  ambassades,  etc.  —  certains  hommes  ont  traversé  deux  ou  trois  tribus. 

2.  Dont  deux  vaches  et  un  taureau  :  plus  loin  dans  l'intérieur,  deuxbœufs 
seulement,  et  les  chapeaux,  marmites,  etc.,  disparaissent, 

—  85  — 


M I  s  S  ION     II  OS  /'- 1  INS-D'OL  I.  0  NE . 

Tout  homme  a  besoin  d'une  femme  et  d'un  fusil.  Le  fusil 
étant  l'unité  monétaire,  puisqu'il  permet  d'acheter  les  bœufs  et 
par  eux  les  femmes,  chacun  doit  donc  arriver  à  s'en  procurer 
pendant  sa  vie  un  grand  nombre.  Ils  sont  apportés  à  la  côte 
par  les  Européens  :  commenl,  sans  qu'aucun  homme  d'une  tribu 
puisse  traverser  la  tribu  suivante,  s'en  trouve-t-il  entre  lesmains 
de  (uns  les  hommes  de  l'intérieur?  Voici  de  quelle  façon  les 
choses  se  passent  : 

Un  homme  de  la  côte  achète  des  fusils  dans  une  factorerie  et 
va  les  vendre  dans  la  tribu  voisine  ;  le  nouvel  acquéreur  procède 
de  même  avec  la  peuplade  suivante  en  prélevant  un  léger  béné- 
fice, et  ainsi  de  suite.  Mais  généralement  les  choses  vont  moins 
simplement  :  le  vendeur  ne  trouve  personne  en  état  de  le  payer 
comptant.  Alors  il  vend  à  crédit,  le  nouvel  acquéreur  revend  de 
même,  et  cela  continue  jusqu'à  ce  qu'il  se  trouve  un  homme  en  état 
de  payer.  La  marchandise  d'échange,  bœuf  ou  mouton,  suit  alors 
la  route  en  sens  inverse  ;  chacun  des  vendeurs  attendait  le  retour 
de  son  débiteur  dans  la  propre  case  de  celui-ci  :  une  fois  payé, 
il  s'en  retourne  chez  lui  et  il  paie  à  son  tour  son  créancier. 
Souvent  avant  qu'un  fusil  soit  vendu  comptant,  il  a  traversé  dix 
tribus:  dix  hommes  l'on  acheté  et  revendu,  et  attendent  patiem- 
ment leur  paiement  hors  de  chez  eux,  quelquefois  pendant  plus 
d'un  an.  Il  est  procédé  de  môme  avec  les  marchandises  qui  en 
sens  inverse  s'en  vont  à  la  Côte,  c'est-à-dire  les  bœufs,  les 
moutons,  les  captifs. 

La  plupart  des  gens  connus  comme  riches  font  un  double 
trafic.  Ils  achètent  à  crédit  à  la  fois  des  fusils  au  Sud  et  des 
bestiaux  au  Nord,  et  les  revendent  aussitôt  en  se  gardant  bien 
de  payer  leurs  créanciers  :  en  reculant  leurs  payements  et  en 
pressant  leurs  rentrées,  ils  bénéficient  d'une  sorte  d'escompte, 
ils  augmentent  leur  fonds  de  roulement  et  le  nombre  de  leurs 
marchés  dont  chacun  leur  rapporte  un  bénéfice  Us  en  arrivent  à 
vendre  par  avance  un  bœuf  qu'ils  n'ont  pas,  mais  qu'ils 
espèrent  acheter  avec  des  fusils  qu'ils  n'ont  pas  non  plus,  et 
avec  le  produit    de  la  vente  à  engager  une   nouvelle    affaire. 

—  86  — 


ROLE    DES    BOEUFS. 

L'esprit  des  indigènes  exercé  à  ces  combinaisons  leur  a  fait 
découvrir  une  foule  de  procédés  qui  ressemblent  tout  à  fait  à 
ceux  de  la  banque.  Ainsi  Sa,  grâce  à  l'ivoire  des  éléphants  tués 
par  son  frère  Kianido,  et  qui  lui  appartient  par  droit  d'aînesse, 
est  un  véritable  banquier  :  il  fait  une  foule  d'opérations  de  cré- 
dit, et  il  a  dans  plusieurs  tribus  des  intermédiaires  et  des  succur- 
sales. 

Mais  on  devine  quelles  complications  inouïes  ces  transac- 
tions entraînent  dans  des  pays  où,  si  la  marchandise  voyage,  le 
propriétaire  est  retenu  à  la  frontière.  Lemème  bœuf  sera  consi- 
déré par  dix  hommes  différents  comme  leur  propriété  et  ils 
auront  tous  raison,  puisque  chacun  d'eux  l'a  acheté,  et  que,  s'il 
l'a  revendu,  on  ne  le  lui  a  pas  encore  payé;  en  même  temps 
chacun  se  regarde  comme  possesseur  des  trois  fusils  qu'il 
compte  recevoir.  Comme  de  plus  celui  qui  est  actuellement 
détenteur  d'un  objet  le  met  immédiatement  en  sûreté  chez  un 
ami  éloigné,  ainsi  que  je  l'ai  déjà  dit,  on  peut  considérer  en 
toute  vérité  que  rien  de  ce  qu'on  voit  n'appartient  à  personne. 
Dans  la  pratique  le  résultat  est  simple  :  on  ne  peut  rien  acheter, 
si  on  n'a  pas  une  année  à  perdre. 

Les  femmes,  ai-je  dit,  ne  s'achètent  qu'en  payant  deux  ou 
trois  bœufs.  Or  les  bœufs  sont  très  rares,  beaucoup  de  villages 
n'en  ont  pas,  les  plus  riches  en  possèdent  une  dizaine,  et  cepen- 
dant chaque  homme  a  une  ou  plusieurs  femmes.  Comment 
expliquer  ce  mystère? 

D'une  façon  toute  simple.  Un  homme  se  trouve  posséder 
deux  bœufs  :  vite  il  va  se  procurer  une  femme,  pour  lui,  pour 
son  fils  ou  son  frère.  Il  achète  dans  un  autre  village  une  fille 
dont  le  père  devient  propriétaire  des  bœufs.  A  son  tour  celui-ci 
s'achète  aussi  une  femme,  et  les  deux  animaux  passent  chez  un 
nouveau  maître.  C'est  une  promenade  sans  fin;  grâce  à  ces 
utiles  ruminante,  qui  jusqu'à  leur  dernier  jour  vont  poursuivre 
leur  course  à  travers  la  foret,  tous  les  hommes  se  trouvent 
mariés  et  toutes  les  filles  en  ménage  ;  sans  eux  mille  filles  et 
autant  de  garçons    fussent-ils   en   présence,    nulle   union  n'est 

—  87  — 


MISSION    HOSTAINS-D'OLLONE. 

possible,  du  moins  légitime  :  ils  passent,  tout  devient  régulier. 
Naturellement  on  s'abstient  de  hâter  par  une  consommation 
prématurée  la  fin  de  ces  infatigables  agents  matrimoniaux,  on 
attend  leur  mort  naturelle.  Il  faut  avouer  que  c'est  là  une  singu- 
lière conception  du  rôle  du  bœuf  sur  la  terre. 

Parmi  toutes  les  tribus  volontairement  isolées  et  fermées, 
seuls  les  Tabétouos  ont  une  organisation  plus  perfectionnée.  11 
y  a  une  vingtaine  d'années.  Nieusoi  ',  chef  du  village  de 
Hrédou,  près  Bayi,  réunit  tous  les  chefs  des  tribus  Tabétouos  et 
réussit  à  leur  persuader  de  former  une  confédération;  les 
guerres  intestines  étaient  abolies,  les  chemins  ouverts  à  tout  le 
monde,  l'appui  de  tous  promis  à  celui  qui  serait  attaqué,  la 
justice  rendue  par  le  tribunal  des  chefs. 

Cette  organisation  permit  aux  Tabétouos  de  lutter  victorieu- 
sement pendant  une  longue  guerre  de  dix  ans,  d'abord  contre 
leurs  ennemis  héréditaires  les  Papes,  puis  contre  les  Koulo- 
poués,  tribu  de  l'intérieur  qu'ils  avaient  appelée  à  leur  aide  et 
qui,  une  fois  chez  eux,  tenta  de  les  écraser. 

La  guerre  s'étant  arrêtée  par  suite  de  l'épuisement  général, 
leur  sage  constitution  permit  aux  Tabétouos  de  réparer  leurs 
ruines  et  de  recouvrer  une  grande  prospérité  par  suite  du  libre 
commerce  avec  la  côte.  C'est  à  l'existence  de  cette  organisation, 
que  nous  avions  dû  le  bon  accueil  de  toutes  les  tribus,  dès  que 
la  première  eut  consenti  à  nous  recevoir  2. 

J'ai  nommé  les  Papes,  ennemis  héréditaires  des  Tabétouos  : 
voilà  une  notion  de  la  plus  haute  importance  pour  le  gouverne- 
ment de  ce  pays,  et  qui  était  jusqu'à  ce  jour   absolument  igno- 

1.  Ce  nom  qui  désigne  le  bon  Dieu  est  1res  porté,  ainsi  que  celui  de  Hyné 
(diable).  Notre  agent  Hyné  avait  un  lils  appelé  Nieusoi.  On  verra  à  la  tin  du 
chapitre  que  bon  Dieu  et  Diable  s'entendent  mieux  qu'un  ne  pense. 

2.  Malheureusement,  il  y  a  cinq  ans,  à  la  suite  d'un  jugement  manifestement 
partial,  Nieusoi  fut  tué  et  son  village  détruit.  La  guerre  civile  éclata,  cependant 
1rs  liens  sages  l'arrêtèrent,  et  on  résolut  de  régler  l'affaire  dans  un  grand 
palabre.  Mais  Râpé  Yékiré,  que  son  âge  appelaità  remplacer  Nieusoi.  fut  véhé- 
mentement soupçonné  d'avoir  trempé  ilans  le  meurtre.  Finalement  le  palabre  ne 
se  réunit  jamais,  aucun  chef  n'est  reconnu  et,  nous  a-t-on  dit,  si  les  blancs  ne 
règlent  pas  tout  cela,  la  guerre  recommencera  bientôt. 

—  88  — 


TABETOUOS    ET    PAPES. 

rée;  les  deux  noms  même  étaient  inconnus.  Ils  ne  désignent  ni 
deux  tribus,  ni  deux  races,  ni  deux  pays  :  c'est  quelque  chose 
comme  les  grands  partis  qui  ont  divisé  la  France  sous  le  nom  de 
Bourguignons  et  Armagnacs,  l'Italie  et  l'Allemagne  sous  celui 
de  Guelfes  et  de  Gibelins. 

Tout  le  pays  entre  la  rivière  Nono  et  le  Gavally  est  habité  par 
une  seule  race  :  même  langue,  même  physique,  mêmes  mœurs, 
mêmes  traditions  ;  mais  les  nombreuses  tribus  que  forme  cette 
race,  se  divisent  en  doux  grands  clans,  Tabétouos  et  Papes. 
Tribus  et  villages  sont  enchevêtrés  étroitement  les  uns  dans  les 
autres1,  mais  ils  n'entretiennent  ensemble  aucun  rapport,  et 
ils  se  haïssent.  On  voit  combien  il  est  nécessaire  de  connaître 
cette  distinction,  qui  est  à  l'origine  de  tous  les  conflits  qui 
s'élèvent  dans  ce  pays  :  faute  de  le  savoir,  on  ne  peut  éviter  de 
nombreuses  maladresses  -. 

La  légende  qui  raconte  l'origine  de  ces  deux  partis  et  de  leurs 
noms  paraîtra,  je  crois,  curieuse,  et  donnera  une  idée  des  tradi- 
tions historiques  de  ces  peuples. 

Il  y  avait  au  nord  du  pays  des  Tépos  un  personnage  extraor- 
dinaire, Ouceï  Bablo,  qui  savait  des  secrets  merveilleux.  Vou- 
lant se  moquer  d'un  chef  nommé  Gui  Hamné,  il  envoya  un  de 
ses  captifs  instruit  par  lui  le  saluer  de  sa  part.  Après  que 
l'envoyé  se  fut  baigné,  son  hôte  lui  offrit,  suivant  la  coutume, 
de  l'huile  pour  s'oindre  le  corps,  mais  à  peine  lui  suffit-elle  à  se 
frotter  les  mains.  On  alla  en  chercher  une  pleine  calebasse, 
mais  le  contenu  se  volatisa  de  même,  et  toute  l'huile  du  village 
fut  insuffisante.  Alors  le  captif,  se  plaignant  qu'on  le  traitât  si 
mal,  repartit  chez  son  maître. 

Gui  Hamné  savait  aussi  des  secrets.  Il  expédia  un  de  ses  cap- 
tifs pour  l'excuser  auprès  de  Ouceï  Bablo.  Celui-ci  fit  cadeau  à 

1 .  Ainsi  Béréby  Mani  et  Grand  Béréby  sont  Tabétouos,  entre  eux  Roc  Bérébj 
est  Pape. 

2.  Les  Papes  nous  sont  hostiles,  et  par  opposition,  les  Tabétouos  favorables  : 
les  Tépos  sont  Papes,  leurs  voisins  les  Kaapos,  qui  ont  toujours  bien  accueilli 
les  blancs,  Tabétouos,  ainsi  que  tous  les  villages  où  nous  avons  passé. 

—  89  — 


MISSION    HOSTA  I  YS-D'OLLONE. 

l'envoyé  de  deux  têtes  de  tabac,  mais  en  une  bouffée  de  sa  pipe, 
le  captif  les  eut  consommées  :  tout  le  tabac  d'Ouceï  Bablo  y  passa, 
et  le  captif  partit  en  se  moquant  de  lui. 

Ouceï  Bablo  furieux  fit  assassiner  Gui  llamné.  Le  frère  de 
celui-ci,  Gui  Diablo,  le  vengea  :  il  alla  assiéger  le  village 
d'Ouceï  Bablo,  le  prit,  tua  les  babitants  et  détruisit  tout. 

Cependant,  quelque  temps  après,  il  apprit  avec  stupeur 
qu'Ouceï  Bablo  vivait  toujours  avec  tous  les  siens  dans  son  vil- 
lage où  rien  n'était  change.  Il  convoqua  de  nouveau  ses  guer- 
riers, reprit  le  village,  tua  Ouceï  et  ses  gens  et  brûla  leurs 
corps.  Revenu  chez  lui,  il  apprit  que  le  villageencbanté  existait 
comme  par  lo  pass*5. 

(lui  Diablo  résolut  de  savoir  le  secret  d'un  tel  prodige:  il 
s'empara  une  troisième  fois  du  village,  mais  au  lieu  d'en  tuer 
les  babitants,  il  interrogea  les  femmes  du  sorcier.  L'une  d'elles, 
souslamenace  de  supplices,  lui  révéla  le  secret  qu'Ouceï  Bablo 
lui  avait  confié  :  il  no  mourrait  que  si  on  avait  soin  de  lui  couper 
le  petit  doigt  de  pied.  L'indication  fut  suivie,  et  le  diabolique 
personnage,  poussant  un  grand  cri,  mourut  pour  tout  de  bon. 

Gui  Diablo  réunit  alors  ses  guerriers  et  leur  demanda  par  où 
ils  étaient  passés  pour  s'approcher  sans  être  vus  du  village  qui 
était  bien  gardé.  Les  uns  dirent  qu'ils  avaient  suivi  un  de  ces 
petits  sentiers  qu'on  fait  pour  conduire  les  biches  à  des  pièges 
nommés  pape  ;  les  autres  avaient  suivi  une  trouée  faite  par  des 
touo  —  buffles,  au  pluriel;  le  singulier  est  (oui .'.  —  «.  Eh  bien, 
dit  le  chef,  pour  conserver  la  mémoire  de  ces  événements,  vous 
qui  suivez  des  sentiers  de  pape,  on  vous  appellera  Pape,  et  vous 
qui  marchez  par  des  chemins  de  touo,  on  vous  appellera  Touo.  » 
Et  cela  fut  ainsi,  mais  les  Touos  joignirent  à  leur  nom  celui  de 
leur  aïeule  Tab'',  qui  était  une  femme  illustre  -,  et  s'appelèrent 
les  Tabétouos. 

1.  Qu'on  remarque  cette  modification  du  substantif  suivant  lenombre,  indice 
d'uni'  langue  assez  perfectionnée. 

2.  C'i'si  ta  coutume  de  faire  précéder  son  nom  de  celui  de  son  père  ou  de  sa 
mère,  quand  celui-ci  est  connu  :  c'est  un  titre  de  noblesse. 

—  90  — 


RÉFLEXIONS    SUR    LES    NOIRS. 


TYPES  TABETOUOS. 


Quand  on  parle  en  France  de  nègres  qui  vivent  nus  dans  une 
forêt,  on  a  tôt  fait  que  de  les  accabler  d'un  mot  :  «  Quels  sau- 
vages !  »  dit-on,  et  le  sauvago,  par  définition,  est  un  être  qui  a 
des  plumes  dans  les  cheveux,  un  anneau  dans  le  nez,  mange  du 
tabac  et  des  lapins  vivants,  en  somme  une  variété  inférieure  de 
singe.  Je  crois  que  tout  ce  que  je  viens  de  dire  modifiera  tant 
soit  peu  cette  opinion.  Les  gens  de  la  forêt  sont  au  contraire 
réellement  intelligents  et  j'aurai  plus  loin  l'occasion  d'en  citer 
des  traits  qui  étonneraient  chez  les  blancs.  S'ils  n'ont  pas  une 
civilisation  plus  avancée,  c'est  que  la  nature  ne  leur  crée  pas  de 
besoins  :  lo  climat  est  tempéré,  tout  vêtement  est  inutile  et  la 
moindre  case  suffit  comme  abri  ;  le  sol  est  fertile  et  fournit  tout 


--  i)l   — 


MISSION     II  OS  TA  INS-D'OLLO  VE. 

ce  qu'on  veut,  riz  et  Légumes  divers,  bois  pour  le  feu  et  les  cons- 
tructions. Que  faut-il  de  plus?  Ils  jouissent  de  la  vie  et  passent 
volontiers  leurs  jours  à  fumer  nonchalamment  étendus  à 
l'ombre,  leurs  nuits  à  chanter  et  danser  en  jouant  delà  guitare 
et  du  tam  ta  m.  Gela  est  assez  naturel  et  il  n'y  a  pas  que  chez  les 
noirs  qu'on  trouve  des  lazzaroni.  Ils  sont  d'ailleurs  fort  capables 
de  travail  quand  ils  en  ('prouvent  le  besoin. 

On  veut  aussi  que  tous  les  noirs  aient  l'horrible  type  nègre 
qu'affectionnent  les  images  à  bon  marché  :  bouche  énorme  à 
lèvres  épaisses,  nez  écrasé,  yeux  petits  et  à  tleur  de  tête,  front 
déprimé,  face  glabre.  Il  existe  en  effet  ce  type,  mais  dans  cer- 
taines races  seulement,  beaucoup  d'autres  n'y  ressemblent  aucu- 
nement :  les  Somalis  ont  fréquemment  le  type  grec,  les  Peuhls 
le  type  sémitique.  Les  gens  de  la  forêt,  du  moins  les  plusbeaux', 
n'ont  aucun  des  caractères  du  type  nègre,  sauf  les  ailes  du  nez 
très  larges  —  mais  le  nez  est  droit,  quelquefois  même  aquilin 
—  ;  la  barbe  leur  vient  très  abondante,  tous  la  portent  et  elle 
leur  va  fort  bien  ;  les  vieillards  en  ont  souvent  d'immenses,  de 
plus  d'un  mètre,  qu'ils  portent  nouées  en  petites  tresses  sur  les 
joues,  en  grosses  nattes  roulées  en  forme  de  saucisson  sous  le 
menton,  ainsi  que  les  Egyptiens  d'autrefois. 

Quiconque  vit  chez  les  noirs  a  d'ailleurs  bientôt  découvert  en 
eux  une  beauté  perdue  depuis  les  Anciens,  car  nos  yeux  de 
modernes,  habitués  à  voir  des  êtres  habillés  ou  des  statues  im- 
mobiles, ne  la  connaissent  plus  :  celle  du  corps  humain  en  mou- 
vement. Bien  ou  mal  faits,  les  noirs  n'ont  point  la  démarche 
alourdie  par  les  travaux  des  champs,  la  poitrine  étriquée  et  les 
épaules  voûtées  parla  vie  de  bureau,  ils  passent  leur  temps  à 
chasser,  à  danser,  et  tous  leurs  mouvements  ont  une  aisance, 
une  souplesse,  une  harmonie  naturelle  qui  ravissent. 

Et  leur  peau  noire,  ou  plutôt  bronzée,  si  laide  dans  des  vête- 
ments et  sous  nos  ciels  gris,  est,  vêtue  seulement  de  soleil,  une 
beauté  déplus.  On  ne  peint  point  les  statues,  car  la  couleur 
détourne  l'attention  des  lignes   et  la  moindre  tare  dans  le  teint 

1.  Aucune  photographie  des  plus  beaux  types  n'a  malheureusement  réussi. 

—  92  — 


LES    FEMMES 


PILEUSES    DE    HIZ. 


déshonore  la  plus  belle  forme.  Il  en  est  de  même  pour  les  noirs  : 
sousleurcouleuruniforme,  naturellementpatinée  parla  lumière, 
les  lignes  apparaissent  seules  en  pleine  valeur.  Avec  le  teint 
chose  si  fragile,  si  changeante,  si  vivante,  disparaît  en  même 
temps  l'impression  de  nudité  :  ces  corps  de  bronze  sont  des  statues 
animées,  et  l'idée  ne  vient  pas  qu'ils  sont  nus  et  qu'ils  pour- 
raient être  autrement. 

Quand  aux  femmes,  on  va  envier  notre  sort  en  lisant  ce  pas- 
sage du  chevalier  des  Marchais  :  «  Toutes  les  femmes  de  Saint- 
André  (Sassandra)  sont  d'une  taille  assez  petite,  déliées  et  bien 
prises.  Elles  ont  les  plus  beaux  traits  du  monde,  les  plus  beaux 
yeux,  les  plus  vifs,  la  bouche  petite,  les  dents  d'une  blancheur  à 


93 


M I  s  S 1 0  Y     HOS  TA  /.Y  S-D'0 1. 1.  ONE. 

éblouir.  Elles  sont  enjouées,  elles  ont  l'esprit  fin,  beaucoup  de 
vivacité  et  surtout  un  air  tout  à  fait  coquet;  leur  physionomie 
est  libertineetn'cstpointtrompeuse.  M  Voyage  en  Guinée,  1730). 
Si  les  choses  n'ont  point  changé  depuis  l'inflammable  voyageur, 
que  n'avons-nous  choisi  le  bassin  de  la  Sassandra  au  lieu  de 
celui  du  Cavally  !  Voilà  des  porteuses  qu'il  eût  été  agréable  de 
regarder  tout  au  moins.  Hélas!  toutes  les  femmes  que  nous 
avons  vues,  sauf  deux  ou  trois,  sont  véritablement  affreuses, 
déformées  et  flétries  dès  l'enfance  par  les  travaux  de  force  aux- 
quels elles  se  livrent. 

Tout  ce  que  nous  avions  remarqué  chez  ces  naturels,  leur 
intelligence,  leur  douceur  entre  eux  et  envers  leurs  captifs, 
leurs  façons  polies  et  aisées,  était  si  inattendu  que  nous  riions 
bien  de  la  réputation  de  cannibalisme  qu'on  leur  avait  faite. 
Un  jour  que  nous  demandions  si  on  avait  entendu  dire  qu'il  y 
eût  quelque  part  des  anthropophages,  Ilyné  et  Tamhoui  nous 
regardèrent  avec  étonnement  :  «  Mais  tout  le  monde  l'est», 
dit  Hyné:  «  J'ai  mangé  de  l'homme  )>,  appuya  Tamboui  avec 
énergie,  devant  notre  incrédulité. 

Et  ils  m'expliquèrent  ceci  :  ils  ne  mangent  pas  leurs  sem- 
blables par  gourmandise  ni  par  férocité,  non,  c'est  par  esprit  de 
justice.  Quand,  dans  une  guerre,  un  homme  a  fait  beaucoup  de 
mal  et  que  ses  ennemis  arrivent  à  le  tuer,  ils  le  mangent  pour  le 
punir  de  sa  cruauté.  Ses  restes  ne  reposent  point  en  terre  comme 
ceux  des  honnêtes  gens,  ses  parents  ne  peuvent  allerpleurersur 
sa  tombe  ;  on  espère  aussi  que,  de  n'avoir  plus  de  corps,  cela 
doit  considérablement  le  gêner  dans  l'autre  monde,  et  peut-être 
même  empêcher  sa  seconde  vie. 

Cependant  il  paraît  que  les  Tabétouos  abandonnent  cette  cou- 
tume, si  sage  et  si  morale  soit-elle  :  ils  font  encore  cuire  le 
corps  de  leur  ennemi,  mais  au  lieu  de  le  manger,  ils  se  conten- 
tent ensuite  de  disperser  sa  chair  et  ses  ossements. 

Une  légende  pour  finir. 

Le  bon  Dieu  avait  deux  fils  :  l'aîné  était  noir,  le  cadet  blanc. 
Quand  ils  furent  en  âge  de  se  marier,  il  les  envoya    chercher 

—  94  — 


LEGENDE. 

femme  de  par  le  monde.  L'aîné  arriva  dans  le  village  du  Diable, 
et  demanda  la  main  de  sa  fille  qui  était  fort  jolie  :  celle-ci  con- 
sentit et  comme  gage  de  sa  foi  lui  donna  un  morceau  de  son 


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TA.MUOII    ET     SA    FA-MILLE. 


pagne.  Mais  quelque  temps  après,  le  jeune  blanc  étant  arrivé  à 
son  tour,  elle  le  trouva  si  jolie  qu'elle  l'épousa  incontinent. 

Le  cadet  revint  donc  cbez  son  père  avec  sa  femme  :  grande 
fut  la  colère  de  l'aîné  en  se  voyant  joué. 

Un  jour,  comme  il  était  un  chasseur  remarquable,  son  frère 
lui  demanda  de  le  conduire  à  la  chasse.  Il  l'emmena  dans  la 
forêt  et,  arrivé  devant  une  caverne,  il  lui  dit  qu'une  biche  s'y 
trouvait  :  mais,  dès  que  le  jeune  homme  y  fut  entré  pour  la 
prendre,  il  boucha  l'ouverture  avec  une  grosse  pierre,  et  le 
condamna  à  mourir  de  faim. 

Le  jeune  blanc  ne  se  découragea  pas  :  il  chercha  le  fond  delà 
caverne  et  marcha  longtemps  sous  terre,  si  longtemps  qu'à  la 
fin  il  découvrit  une  ouverture  et  fut  sauvé.  Il  se  trouva  dans  un 
pays  tout  à  fait  inconnu  ;  les  gens  l'accueillirent  bien,  et  toutes 
les  femmes  voulaient  l'épouser.  Il  vécut  là  sans  savoir  où  était 
sa  famille. 

Mais  un  jour  un  captif  du  bon  Dieu,   qui  s'était  égaré  à   la 

—  95  — 


1/  /  S  S  /  0  \     IIOS  T.  IINS-D'OLLONE. 

chasse,  arriva  là  par  hasard  et  reconnut  son  jeune  maître  :  le 
bon  Dieu  prévenu  par  lui  accourut  avec  toute  sa  famille,  et  ce 
fut  une  joie  générale.  On  demanda  au  blanc  ce  qui  lui  était 
arrivé,  car  son  frère  avait  raconté  qu'il  s'était  perdu  à  la  chasse 
le  crime  du  noir  fut  alors  dévoilé,  et  le  bon  Dieu  ordonna  de  le 
mettre  à  mort.  Le  blanc  retrouva  sa  chère  femme,  et  tous 
vécurent  très  heureux. 

Telle  est  l'origine  des  blancs  et  des  noirs. 

Mieux  que  toute  explication,  cette  légende  éclaire  l'âme  des 
gens  de  la  forêt.  Outre  une  analogie  frappante  et  singulière 
avec  l'histoire  de  Gaïn  et  d'Abel  et  une  façon  naïve  de  se  figurer 
la  divinité  qui  ne  diffère  guère  des  mythologies  antiques,  elle 
révèlechez  eux  plusicursnotions particulièrement  intéressantes  : 
d'abord  que  tous  les  hommes,  blancs  et  noirs,  sont  frères  et  fils 
de  Dieu,  ensuite  la  conscience  du  bien  et  du  mal,  enfin  la  recon- 
naissance de  la  supériorité  du  blanc,  comme  beauté  —  toutes 
les  femmes  l'aiment,  —  comme  intelligence  et  fermeté  d'âme  — 
voir  la  conduite  du  jeune  homme  dans  la  caverne,  —  enfin 
comme  vertu;  quant  au  noir,  il  est  vilain,  peu  réfléchi  et 
méchant. 

Pense-t-on  qu'il  n'y  ait  rien  à  tirer  dépopulations  qui,  d'elles- 
mêmes,  ont  conçu  de  telles  idées  ? 


CHAPITRE  VI 

Reconnaissance  chez  lesGraoros.  —  Retour  <niostains.  —  Départ  de  Fort-Binger. 

Depuis  le  départ  d'Hostains  la  pluie  n'avait  pas  cessé  de 
tomber  chaque  jour,  quelquefois  torrentielle;  le  fleuve  avait 
considérablement  monté,  inondant  ses  rives  ;  les  moindres 
dépressions  étaient  des  marais  profonds.  On  ne  pouvait  circuler 
qu'en  ayant  fréquemment  de  l'eau  jusqu'au  cou. 

Les  vivres  se  faisaient  rares  à  Fort-Binger,  malgré  la  dimi- 
nution du  nombre  des  rationnaires,  et  aussi  celle  de  la  ration  : 
500  grammes  de  riz  par  homme  et  par  jour.  Je  ne  trouvais 
plus  rien  dans  le  pays  et  la  situation  devenait  critique,  lorsque 
j'eus  la  surprise  de  voir  entrer  au  fort,  tout  seul,  un  blanc  '. 

C'était  M.  Vinet,  un  jeune  Français  établi  à  la  Côte  qui  s'était 
courageusement  chargé  de  m'amener  un  convoi  de  vivres.  L'ef- 
fet produit  par  notre  installation  dans  le  pays  était  si  grand, 
qu'il  n'avait  rencontré  aucun  obstacle.  Cependant  ses  gens,  dont 
l'effroi  augmentait  à  mesure  qu'ils  s'éloignaient  de  la  côte,  avaient 
nettement  refusé  de  dépasser  Youkou  :  l'idée  de  voir  le  Douo, 
selon  leur  croyance  plein  de  dragons  de  feu  et  autres  monstres 
fantastiques  et  au  delà  duquel  habitaient  les  féroces  Panions,  les 
avait  absolument  terrifiés.  M.  Vinet  arrivait  donc  seul,  conduit 
par  un  homme  de  Youkou. 

Je  fus  naturellement  très  heureux  de  lui  offrir  une  hospitalité, 
hélas!  bien  mesquine,  puisque  je  manquais  de  tout,  et  de  revoir 

1.  A  la  vérité,  les  indigènes  me  l'avaient  annoncé,  mais  cent  fois  ils  nous 
avaient  signalé  des  blancs  imaginaires. 

—  97  — 


MISSIO  \     HOSTA  I  WS-D'OLLONE. 

une  figure  blanche.  Après  trois  jours  de  repos',  pendant  les- 
quels je  fis  transporter  au  poste  le  riz  qu'il  avait  laissé  à  Youkou, 
il  regagna  la  mer  sans  incident  -. 

Le  11  juin  un  nouveau  convoi  arriva  à  Youkou  ;  les  porteurs 
étaient  des  gens  de  la  cùte  qu'Hostains  avait,  par  des  prodiges  do 
diplomatie,  su  décider  à  pénétrer  dans  ces  régions  terrifiantes. 
Mais  les  nouvelles  étaient  mauvaises  :  la  fièvre  jaune  ayant 
éclaté  à  Grand-Bassam,  les  bateaux  ne  touchaient  plus  nulle  part, 
et  Hostains  ne  trouvait  que  peu  de  riz  dans  le  pays;  sa  corres- 
pondance avec  le  Gouverneur  n'avançait  guère,  par  suite  d'acci- 
dents à  la  ligne  télégraphique;  bref  son  retour  était  différé. 

Ce  retard  forcé  était  des  plus  fâcheux.  Sitôt  commencée  la 
nouvelle  récolte,  en  fin  juillet,  nous  devrions  profiter  d'une 
courte  période  un  peu  moins  pluvieuse  pour  marcher  le  plus  vite 
possible.  Or,  avant  de  partir,  il  fallait  reconnaître  quel  cours 
d'eau  était  réellement  l'origine  du  fleuve  baptisé  Cavally  à  son 
embouchure  :  était-ce  le  Douo,  ou  le  Douobé  qui  conflue  avec  lui 
un  peu  plus  bas  et  dont  le  nom  signifie  «  pareil  au  Douo  »  ? 

De  plus,  j'avais  eu  l'heureuse  chance  d'attirer  à  Fort-Binger 
un  homme  d'une  tribu  inconnue  et  lointaine,  les  Sapos  ;  une  fois 
apprivoisé,  il  m'avait  fourni  les  renseignements  les  plus  pré- 
cieux sur  son  pays,  situé  sur  la  rive  droite  du  Douobé  et, 
d'après  l'orientation  présumée  du  fleuve  et  la  distance,  sans  doute 
peu  éloigné  du  Soudan.  Il  y  avait  donc  là  une  nouvelle 
route,  et  précisément  elle  traversait  les  régions  que  nos  instruc- 

1.  Ses  chaussures,  comme  toutes  les  nôtres,  étaient  complètement  pourries 
par  les  marécages  et  percées  par  1rs  branches  mortes  qui  jonchent  le  sol.  Pour 
repartir,  il  dut  s'en  faire  d'après  la  méthode  que  j'ai  vu  pratiquer  aux.  monta- 
gnards de  l'Asie  Mineure  :  on  place  le  pied  sur  une  peau  dont  les  bords  sonl 
relevés  el  taillés  de  manière  à  le  recouvrir,  puis  on  coud  à  cette  espèce  de 
chausson  une  bande  de  grosse  toile  qui  forme  guêtre;  l'ensemble  est  main- 
tenu serré  par  une  lanière  enroulée  autour  de  la  cheville  et  du  mollet;  on 
renforce  la  semelle  en  cousant  sous  le  pied  deux  ou  trois  épaisseurs  de  peau. 

2.  Cette  sécurité  n'était  due,  liélas  !  qu'à  notre  influence  :  M.  Vinet  revint  en 
effel  plus  tard  pour  conclure  des  achats  d'ivoire,  niais  nous  venions  de  quitter 
Fort-Binger;  non  seulement  il  ne  put  rien  obtenir,  niais,  à  son  retour,  quand 
les  indigènes  surent  que  nous  n'étions  plus  là  pour  le  protéger,  ils  le  traitèrent 
fort  mal  el  finalement  le  dépouillèrent  de  tout  ce  qu'il  possédait. 

—  08  — 


RECONNAISSANCE    CHEZ    LES     GRAOROS 


LA   FORET   VUE    DU   HAUT    DU   FORT-BI NGE  U. 


tions  nous  recommandaient  spécialement  d'étudier.  Mais,  pour 
la  suivre  comme  pour  reconnaître  le  Douobé,  il  fallait  com- 
mencer par  franchir  le  territoire  des  Graoros,  qui,  on  se  le 
rappelle,  avaient  refusé  de  nous  recevoir. 

Nous  comptions  néanmoins  y  aller  dès  le  retour  d'Hostains, 
mais  voici  que,  s'il  tardait,  il  faudrait  soit  sacrifier  cette  re- 
connaissance essentielle,  soit  reculer  fâcheusement  notre  départ 
définitif. 

Mon  parti  est  vite  pris  :  je  vais  aller  de  suite  chez  les  Graoros. 
Au  fond,  cela  est  moins  fou  qu'on  ne  pourrait  le  croire.  Venant 
presque  seul,  je  n'aurai  sûrement  pas  l'air  d'un  conquérant,  et 
ils  ne  m'attaqueront  pas,  comme  il  arrive  souvent,  par  crainte; 
ils  n'auront  pas  le  temps  de  délibérer,  si  je  les  surprends  par 
une  venue  inopinée  :  il  faut  très  longtemps  aux  noirs  pour 
décider  quelque  chose,  dès  qu'ils  n'agissent  pas  instinctivement, 
de  façon  réflexe  en  quelque  sorte;  enfin,  le  maintien  d'une  gar- 
nison à  Fort-Binger,  la  récente  venue  de  convois  importants,  le 
retour  prochain  d'Hostains,  tout  cela  les  détournera  d'attaquer 


—  99 


MISS  1 0  Y     //  OS  TA1  V  S   D'OL  L  0  Y  E. 

un  visiteur  à  la  fois  inoffensif  et  redoutable  '.  Je  laisse  au  fort 
les  hommes  les  plus  malades,  sous  le  commandement  de  l'in- 
firmier Samba  Diallo,  mon  meilleur  tirailleur,  qui  les  soignera. 
J'emmène  avec  Hyné  cinq  tirailleurs  et  cinq  porteurs  charges 
de  vivres.  Je  veux  prendre  comme  introducteur  Baoué,  le  chef 
du  petit  village,  ou  son  second  ;  mais  sous  prétexte  de  maladie, 
ils  refusent  nettement  de  m'accompagner.  Cette  résistance  n'est 
pas  un  très  bon  signe;  je  suis  obligé  d'employer  la  menace  pour 
qu'on  me  donne  deux  guides. 

A  peine  sommes-nous  partis  qu'une  pluie  diluvienne  se  met  à 
tomber.  Il  faudrait  trouver  un  nom  spécial  pour  désigner  de  tels 
cataclysmes  :  ce  n'est  plus  de  la  pluie,  les  gouttes  se  touchent, 
on  se  croit  dans  une  rivière  qui  coulerait  verticalement.  Le  sol 
se  recouvre  en  un  instant  d'une  nappe  d'eau  qui  monte  sans 
cesse  et  se  précipite  en  torrents  vers  les  fonds.  Distinguer  le 
chemin  est  tout  à  fait  impossible  ;  il  y  a  heureusement  une 
petite  rivière  qui  conduit  près  du  village  de  Baoulo  :  nous 
sommes  trop  contents  de  la  suivre,  et  c'est  en  marchant  dedans, 
avec  de  l'eau  jusqu'au  cou,  que  nous  gagnons  le  village. 

J'envoie  un  peu  en  avant  un  des  guides,  pour  que  les  habi- 
tants ne  soient  pas  trop  effrayés  de  notre  arrivée.  Quand  nous 
entrons  dans  le  village,  voilà  que  jaillissent  sur  moi  une  ving- 
taine d'hommes  qui  brandissent  leurs  fusils  d'un  air  furieux  et 
m'adressent  des  apostrophes  à  coup  sûr  virulentes  ! 

C'est  parfait  !  Puisqu'ils  n'ont  pas  tiré,  ils  ne  tireront  point  : 
ils  sont  vingt,  nous  sommes  douze,  ils  ne  se  sentent  pas  les 
plus  forts.  Hyné,  qui  connaît  le  village,  me  conduit  chez  le  chef. 
Celui-ci,  vieillard  timide  qui  se  tenait  prudemment  caché,  pro- 
teste de  son  amitié,  mais  excuse  ses  hommes,  irrités  que  je 
vienne  sans  la  permission  du  grand  chef.  Je  l'assure  qu'Ouoro 
nous  a  fait  dire  de  ne  pas  venir  uniquement  parce  qu'il  n'avait 

1.  Ainsi,  après  que  nous  nous  sommes  efforcés  de  rassurer  les  TalnHouos  en 
tes  prévenant  longtemps  à  l'avance  de  notre  arrivée,  voici  que  je  vais  chercher 
à  surprendre  les  Graoros !  Celle  conduite  est  exactement  calquée  sur  celle  du 
commandant  Toutée  passant  des  Xagos  chez  les  Baribas,  et  les  mêmes  moyens 
auront  mêmes  effets. 

-    100  — 


ARRIVÉE    A     MAKRA. 

pas  de  quoi  nous  nourrir,  que  j'ai  apporté  à  manger  et  n'aurai 
besoin  de  rien,  qu'ainsi  Ouoro  sera  sûrement  enchanté  de  ma 
visite. 

Ce  discours  ne  convainc  peut-être  pas  les  gens,  mais  ils 
jugent  commode  de  paraître  convaincus  :  du  moment  que  j'af- 
firme être  d'accord  avec  Ouoro,  que  celui-ci  se  débrouille  avec 
moi,  les  voilà  hors  de  cause.  On  me  donne  des  cases,  et  nous 
pouvons  tous,  devant  de  grands  feux,  sécher  nos  corps  et  nos 
vêtements  ruisselants. 

Baoulo  est  sur  la  rive  droite  du  Douo.  Le  fleuve  est  navi- 
gable, malgré  quelques  passages  difficiles,  en  amont  jusqu'au 
rapide  où  j'ai  chaviré,  en  aval  jusqu'à  son  confluent  avec  le 
Douobo.  Du  village  de  Podom,  sur  l'autre  rive,  part  une  route 
qui  bifurque  vers  Grabo  chez  les  Tépos  et  vers  Niépa  chez  les 
Tabétouos  ;  aussi  Baoulo,  point  de  passage,  voit-il  son  impor- 
tance croître. 

Le  lendemain,  supposant  bien  que  Ouoro  sait  déjà  mon  arri- 
vée, j'envoie  un  de  mes  guides  lui  expliquer  que  peut-être,  au 
retour  d'Hostains,  nous  partirons  dans  une  autre  directiou,  et 
que  je  n'ai  pas  voulu  quitter  le  pays  sans  faire  la  connaissance 
d'un  prince  si  important. 

A  l'entrée  de  Makra  toute  la  population  est  massée  :  elle  a 
l'air  non  pas  hostile,  mais  méfiante.  On  me  conduit  dans  une 
grande  case  où  les  notables  s'assemblent,  et  Ouoro  entre.  Agé 
de  cinquante-cinq  ans  environ,  il  a  les  traits  fins,  l'expression 
intelligente  et  énergique  ;  sa  tête  est  recouverte  d'une  étoffe  qui 
lui  ceint  le  front  et  retombe  derrière  les  oreilles  à  la  mode  des 
Égyptiens  antiques.  Il  s'assied  sur  un  fauteuil  d'acajou  et  me 
salue  trois  fois,  puis,  se  levant,  il  vient  à  moi  et  me  serre  dans 
ses  bras  '.  A  ce  touchant  spectacle,  la  joie  de  la  foule  éclate  en 
acclamations. 

1.  Partout  dans  la  forêt,  les  gens  se  serrent  la  main  tout  à  fait  comme  nous  ; 
en  signe  de  vive  amitié,  on  prend  la  main  d'un  homme  entre  les  deux  siennes  i 
enfin,  la  plus  grande  marque  d'affection  est  de  s'embrasser  à  la  façon  dite  des 
curés  en  se  serrant  dans  ses  bras.  Je  n'ai  jamais  vu  donner  de  baiser  véritable  ; 
il  est  vrai  cjue  les  épancbements  les  plus  tendres  sont  rarement  publics. 

—   101   — 


1/  /  >  >  /  ON    II  OS  1 . 1  INS-D'OL  L  Oh  E . 

Notre  amitié  ainsi  scellée  et  proclamée,  Ouoro  se  retire  de 
suite  :  les  entrevues  publiques,  surtout  les  premières,  sont  tou- 
jours très  courtes  ;  quand  on  a  des  choses  importantes  à  se  dire, 
il  faut  ensuite  les  traiter  en  secret,  par  le  moyen  d'intermé- 
diaires '. 

C'est  donc  Ilyné  que  je  charge  de  persuader  à  Ouoro  qu'il  doit 
prendre  notre  pavillon  et  reconnaître  le  protectorat  de  la  France. 
La  chose  peut  paraître  difficile  à  obtenir  d'un  homme  qui  hier  ne 
voulait  pas  que  nous  mettions  le  pied  sur  son  territoire,  mais 
je  compte  sur  son  sens  politique.  D'après  ce  que  je  sais,  son 
autorite'  est  combattue  par  plusieurs  chefs  de  villages  qui  sont 
plus  riches  et  commandent  à  plus  d'hommes  ;  cependant  il  est 
le  chef  légitime  de  toute  la  contrée,  comme  descendant  du  pre- 
mier conquérant  du  pays  ;  en  traitant  avec  les  blancs,  il  fera  par 
là-mème  reconnaître  sa  suprématie  sur  les  autres  chefs.  Ouoro 
comprend  parfaitement  la  chose,  et,  le  soir  même,  il  me  fait  dire 
qu'il  prendra  le  pavillon  français. 

Le  lendemain  matin,  son  frère  Kam}r,  guerrier  fameux, 
vient  m'inviter  à  la  chasse  :  en  réalité,  les  Graoros  ont  envie 
de  voir  ce  que  valent  nos  fusils,  et  ceux  qui  s'en  servent.  Une 
nuée  de  rabatteurs  se  répand  dans  la  forêt,  et  une  bande  de 
singes  est  bientôt  signalée.  Au  premier  que  je  tue,  tous  se 
précipitent  et  l'examinent,  puis  manifestent  une  joie  singulière. 
J'ai  la  chance  d'en  tuer  huit  à  hauteurs  considérables,  et  nous 
revenons   triomphalement  au  village. 

Le  soir  je  constate  chez  tous  une  cordialité  plus  grande  ;  je 
l'attribue  à  l'effet  de  nos  armes,  mais  il  y  en  a  une  raison  meil- 
leure, qu'IIyné  m'apprend  :  c'est  un  singe  mâle  que  j'ai  tué  le 
premier,  excellent  présage  !  Si  au  contraire  le  premier  animal 
tué  par  un  étranger  est  une  femelle,  c'est  l'annonce  de  querelles 
et  de  guerres.  Et  voyez  comme  ces  présages  sont  véridiques  : 
si  l'étranger  tue  une  femelle,  tous  lui  reprochent  aussitôt  d'être 

1 .  Les  explorateurs  cilent  partout  ce  même  trait.  Le  docteur  Crozat  raconte 
<|u'à  sou  arrivée  chez  le  Xaba  de  Ouagadougou,  lui  ayant  l'ait  un  long  discours, 
lr  Naba  partit  sans  en  attendre  la  fin. 

—  102  — 


LE    PAVILLON    FRANÇAIS, 


LE    DOUOBE    A   MAKT.A 


venu  avec  de  mauvaises  intentions,  il  proteste,  on  se  fâche,  on 
l'expulse,  et  souvent  la  guerre  en  résulte,  «  afin  que  s'accom- 
plisse la  parole  du  Prophète  »,  ainsi  que  dit  l'Ecriture. 

Les  destins  m'étant  favorables,  le  pavillon  français  est  planté 
le  soir  sur  la  place  du  village,  au  milieu  d'une  allégresse  géné- 
rale qui  tient  lieu  de  solennité,  car,  avec  mes  cinq  tirailleurs 
et  mes  cinq  porteurs,  il  m'est  difficile  de  donner  à  cette  cérémo- 
nie un  caractère  grandiose.  Il  est  convenu  qu'après  le  retour 
d'Hostains,  si  nous  le  désirons,  Ouoro  nous  enverra  ses  gens 
pour  transporter  nos  bagages  chez  lui  d'abord,  puis  jusqu'à 
la  tribu  suivante.  Hyné  mène  toutes  ces  négociations  avec 
l'adresse  la  plus  consommée. 

J'avais  l'intention  de  retourner  à  Fort-Binger  en  suivant  le 
cours  du  Douobé  jusqu'à  son  confluent,  puis  en  remontant  le 
Douo  jusqu'à  Baoulo.  Il  fallut  renoncer  à  ce  projet  :  les  rives 
du  Douobé  étaient   recouvertes  par  l'inondation  et   le  chemin 


103  — 


MISSION    Nos  TA  INS-D'OLLONE. 

absolument  impraticable.  Force  me  fut  de  prendre  la  même  route 
pour  revenir  à  Baoulo.  Ce  village  décidément  nous  portait  male- 
chanec,  et  une  pluie  épouvantable  nous  assaillit  de  nouveau  : 
«  Village  comme  ça,  n'y  a  pas  appelé  Baoulo,  y  a  appelé  Beau- 
coup l'eau,  »  déclara  un  tirailleur  qui,  on  le  voit,  maniait  agréa- 
blement l'à-peu-près. 

J'aurais  voulu  de  là  me  rendre  au  confluent  et  au  village  de 
Sro  qui  le  domine1.  Il  fallut  aussi  y  renoncer.  La  route  était  sous 
l'eau;  quant  à  descendre  en  pirogue  jusqu'au  confluent,  impos- 
sible :  les  rapides  commencent  en  amont.  Les  habitants  de  Sro 
ne  pouvaient  sortir  de  chez  eux  qu'en  gagnant  la  rive  droite  du 
Douobé  en  pirogue,  grâce  à  un  petit  bief  tranquille.  Ainsi,  en 
cette  saison,  le  confluent  était  absolument  invisible. 

Mais  en  somme  je  savais  ce  qu'il  importait  de  savoir.  Le 
Douobé  à  Makra  n'a  que  80  mètres  de  large,  tandis  que,  avec 
une  profondeur  égale,  le  Douo  en  a  200  à  Baoulo,  à  la  même 
distance  de  leur  confluent  :  il  semblait  donc  démontré  que  le 
Douo  —  que  les  Graoros  et  toutes  les  tribus  plus  au  Nord  appel- 
lent Voubou  —  était  bien  le  fleuve  principal  et  le  véritable  Ca- 
vally,  ainsi  que  nous  en  eûmes  la  preuve  plus  tard.  Néanmoins 
le  Douobé  apparaissait  comme  une  rivière  importante,  malheu- 
reusement coupée  elle  aussi  de  nombreux  rapides. 

Je  rentrai  sans  incident  à  Fort-Binger,  où  je  retrouvai  tout 
en  bon  état.  Ma  tentative  si  risquée  avait  complètement  réussi  : 
j'avais  résolu  la  question  du  Douobé,  levé  les  principaux  points 
du  pays  Graoro,  cette  tribu  était  dorénavant  sous  le  protectorat 
de  la  France,  et  la  route  des  Sapos  ouverte. 

Le  5  juillet  enfin,  Hostains  arriva  au  poste,  d'où  il  était 
parti  deux  mois  auparavant  et  où  je  le  revis  avec  la  joie  qu'on 
devine.  Exposer  la  peine  qu'il  avait  eue  à  rassembler  des  vivres 
et  à  me  les  envoyer,  ses  marches  continuelles  sous  la  pluie  et 
dans  l'eau,  les  difficultés  créées  par  la  fièvre  jaune  de  Bassam 
qui   avait  supprimé   toutes   les   communications,  l'habileté   et 

1.  J'insiste  sur  ce  nom  de  Sro  :  quelques  cartes  portent,  d'après  un  rensei- 
gnement inexact,  Bahora,  nom  complètement  inconnu. 

—  104  — 


RETOUR    D' HOSTAINS. 

l'énergie  avec  lesquelles  il  était  venu  à  bout  des  obstacles,  ne 
serait  que  justice.  Mais  ce  voyage  dans  des  régions  déjà  par 
courues  par  nous  n'aurait  guère  d'intérêt  pour  le  lecteur  ;  que 
celui-ci  m'excuse 
donc  de   lui  parler 
trop    souvent   de 
moi  :  ce   n'est  pas 
ma  faute  si  Hostains 
a  toujours  pris  pour 
lui   ce   qui   était  le 
plus  pénible  à  faire 
et  le  moins  intéres- 
sant à  conter,  par- 
tant  le   plus    méri- 
toire. 

Hostains  avait  su 
faire  une  acquisition 
inestimable,  celle 
d'un  second  inter- 
prète :  on  verra  si 
elle  fut  utile! 
C'était  un  indigène 
de  Béréby,  sur- 
nommé François, 
que  l'aventure  avait 
tenté.     Son     départ 

avait  été  tout  à  fait  curieux  :  toute  la  population  des  environs, 
qui  le  considérait  comme  perdu,  était  venue  lui  faire  des  adieux 
éternels.  Malheureusement,  son  habileté  n'était  pas  à  la  hauteur 
de  sa  force  d'âme. 

Pour  remplacer  M.  Bruneau,  Hostains  amenait  M.  Fabre, 
administrateur  de  Béréby,  qui  avait  déjà  mis  à  nous  rendre  ser- 
vice beaucoup  de  zèle  et  d'activité.  Chargé  des  fonctions  les 
plus  fastidieuses  et  les  plus  fatigantes,  acheter  les  vivres,  au 
prix  d'interminables  discussions  avec  les  indigènes,  assurer  les 


M.    FABRK 
ADMINISTRATEUR    DES    AFFAIRES    INDIGÈNES 


105  — 


MISSIOI\     HOSTAINS-D  OLLON E . 

distributions,  veiller  à  l'emballage  des  charges  et  à  la  marche 
du  convoi,  il  s'en  acquitta  fort  habilement. 

Il  s'appliqua  aussi  ingénieusement  à  améliorer  notre  modeste 
table,  chose  importante,  car  il  faut  craindre  que  l'estomac 
débilité  par  le  climat  ne  se  prenne  de  dégoût.  J'ai  dit  que  nous 
n'avions  emporté  aucune  espèce  de  provisions,  sauf  du  sel,  du 
sucre,  du  café  et  du  thé,  et  une  petite  quantité  d'aliments  légers, 
légumes,  confitures,  Champagne,  réservés  pour  le  cas  de  mala- 
die '.Que  le  lecteur  ne  croie  pas  que  je  vais  l'attendrir  par 
l'exposé  de  nos  privations  :  bien  au  contraire,  je  déclare  que, 
sauf  la  quantité  toujours  insuffisante2,  nous  sommes  arrivés  à 
faire  assez  bonne  chère.  Les  Européens  ont  presque  tous  le  tort 
d'apporter  aux  colonies  des  préjugés  vraiment  absurdes  contre 
les  produits  du  pays  :  on  peut  en  tirer  le  plus  heureux  parti. 

Notre  plat  de  résistance  était  le  foutou,  assaisonnement  très 
pimenté  dé  poulet  (ou  de  poisson,  ou  de  viande  quelconque 
quand  on  en  a)  avec  une  sauce  épaisse  d'amandes  de  palme  : 
c'est  véritablement  délicieux  et  rendrait  l'appétit  à  un  mort.  Les 
patates  frites  à  l'huile  de  palme  3  remplaçaient  les  pommes  de 
terre.  Avec  le  manioc  4  nous  faisions  des  croquettes  savou- 
reuses, et  ses  feuilles,  ainsi  que  du  pourpier  sauvage,  remplaçaient 
les  épinards;le  riz  entrait  dans  mille  combinaisons   et  tenait 

1.  Naturellement  ni  pain  ni  vin,  et  on  verra  que  café  et  thé,  sucre  et  sel  vien- 
dront aussi  à  manquer. 

•2.  Nous  n'avions  pas  assez  de  marchandises  pour  marcher  longtemps,  à 
moins  de  nous  rationner  strictement.  Nous  n'avons  donc  jamais  eu,  par  per- 
sonne, qu'un  demi-poulet  et  uOO  grammes  de  riz  ou  manioc  par  jour.  .Mais  il 
est  très  sain  de  manger  peu  aux  pays  chauds:  si  on  s'anémie  à  la  longue,  on 
évite  en  revanche  rembarras  gastrique  et  la  fièvre  qui  en  résulte. 

3.  L'huile  de  palme  s'extrait  soil  du  sarcocarpe  de  l'amande  du  palmier  à 
huile,  soit  de  la  petite  amande  contenue  dans  le  noyau  de  la  première.  Bien  des 
coloniaux  déclarent  ne  pouvoir  supporter  le  goût  de  cette  huile  :  nous  n'avons 
jamais  eu  autre  chose  pour  taire  notre  cuisine. 

i.  Le  manioc  est  un  arbuste  qui  atteint  deux  mètres  de  hauteur.  Ses  racines, 
qui  ont  la  forme  de  grosses  raves,  sont  comestibles  et  leur  goût  ressemble,  en 
moins  bon,  à  celui  de  la  pomme  de  terre;  on  peut  les  manger  en  robe  de 
chambre,  ou  bouillies,  ou  eous  mille  autres  formes.  C'est  avec  la  farine  de  ma- 
nioc qu'est  l'ail  le  tapioca. 

—  100  — 


NOURRITURE. 

lieu  de  pain.  Enfin,  des  bananes  frites,  Lien  meilleures  que  les 
bananes  crues,  et  surtout  des  beignets  de  chou-palmiste  ',  avec 
du  miel  parfois,  constituaient  un  dessert  exquis. 

Gomme  boisson,  de  l'eau.  Celle-ci  serait  excellente,  sources  et 
cours  d'eau  se  rencontrant  à  chaque  pas,  si  les  pluies  conti- 
nuelles, lavant  le  sol  et  entraînant  les  débris  végétaux,  ne  trou- 
blaient sa  pureté.  Nous  lui  donnions  une  saveur  agréable  par 
quelques  grains  de  glyzino  (réglisse).  Quant  à  la  faire  bouillir, 
il  n'y  faut  pas  songer,  on  n'a  jamais  le  temps  de  la  laisser 
refroidir. 

Cependant,  la  récolte  approchait.  Les  Tépos  venaient  de  faire 
leur  soumission,  et  les  Français  étaient  entrés  à  Grabo,  leur 
capitale,  succès  qui  nous  délivrait  d'un  danger  constant  et  assu- 
rait nos  derrières2.  Nous  attendions  encore  la  réponse  du  Gou- 
verneur, qu'Hostains  n'avait  pu  obtenir  à  Béréby,  au  sujet  de 
Woelffel  et  de  l'occupation  de  Fort-Binger,  mais  il  fallait  tout 
arrêter  pour  le  départ. 

Depuis  deux  mois  la  situation  s'était  modifiée.  Tandis  qu'une 
nouvelle  route  s'ouvrait  par  le  pays  des  Graoros  et  des  Sapos, 
celle  des  Niépos  semblait  se  fermer.  Les  fils  de  Dia,  qui  devaient 
nous  emmener  chez  leur  père,  étaient  repartis  sans  môme  nous 
prévenir,  et  des  bruits  concernant  un  grand  massacre  de  blancs 
dans  les  pays  du  Nord-Est  nous  étaient  répétés  avec  insistance. 
Vrais  ou  faux,  ces  bruits  révélaient  chez  les  habitants  de  ces 
régions  des  dispositions  peu  amicales  à  notre  endroit. 

Le  25  juillet  nous  arriva  enfin  la  réponse  du  nouveau  Gouver- 

1.  On  appelle  chou-palmiste  le  cœur  du  palmier  à  l'endroit  où  les  palmes  se 
séparent  du  tronc  ;  en  enlevant  la  partie  fibreuse  du  bois,  on  trouve  une  sorte 
de  moelle  ferme,  mais  tendre,  d'un  goût  de  noisette.  On  le  mange  habituelle- 
ment  en  salade,  mais,  privés  de  vinaigre,  nous  avons  trouvé  beaucoup  d'autres 
receltes  agréables. 

2.  Les  forces  imposantes  envoyées  contre  les  Tépos,  deux  compagnies  de 
tirailleurs  et  près  de  cent  miliciens,  avaient  enlevé  brillamment  le  village 
d'Olodio,  mais  les  pertes  avaient  été  telles  qu'on  fut  heureux  de  traiter.  Après 
deux  mois  de  négociations  les  Tépos  cédèrent.  On  voit  que  nous  avions  bien 
fait  de  découvrir  un  nouvel  itinéraire,  au  lieu  de  suivre  le  Cavally  depuis  son 
embouchure,  comme  il  paraissait  naturel. 

—  107  — 


MISSION    HOSTA  INS-D'OLLO  \/.\ 

neur,  M.  Gapest.  Il  déclarait  n'avoir  point  de  forces  disponibles 
pour  occuper  Fort-Binger,  et  nous  apprenait  qu'on  n'avait  au 
Sénégal  aucune  nouvelle  de  la  mission  "Woelffel  '.  Nous  n'avions 
plus  à  compter  que  sur  nous-mêmes  ! 

Notre  parti  fut  pris  sur  le  champ:  notre  ami  le  Sapo  fut  envoyé 
dans  son  pays  pour  annoncer  notre  arrivée,  et  Hyné  partit  deman- 
der aux  Graoros  les  porteurs  promis. 

Quant  à  notre  pauvre  fort,  qui  nous  avait  coûté  tant  de  peines, 
nous  allions  l'abandonner.  Nous  y  laisserions  notre  récolte  arri- 
vée à  maturité,  notre  potager  plein  de  légumes  -,  tout  ce  que 
nous  avions  créé  en  vue  de  nos  successeurs  et  qui  devenait  inu- 
tile. 

Mais  ce  qui  nous  affligeait  surtout,  c'était  d'abandonner 
les  résultats  obtenus  par  notre  établissement  dans  le  pays.  Sans 
violence,  sans  à  coup,  nous  avions  acquis  une  autorité  qui  se 
manifestait  chaque  jour  :  on  venait  soumettre  les  différends  à 
notre  arbitrage,  on  nous  proposait  de  faire  sous  notre  direction 
de  nouveaux  chemins  et  de  les  jalonner  de  villages  ;  la  sécurité 
régnant,  l'activité  commerciale  s'était  développée.  Tout  cela 
allait  être  perdu  —  ce  qui  arriva  à  M.  Vinet  le  prouve  suffisam- 
ment —  et  quand  dans  l'avenir  on  se  résoudrait  à  reprendre  notre 
œuvre,  les  indigènes  croiraient  à  une  nouvelle  tentative  pro- 
visoire et  s'en  désintéresseraient  :  tout  abandon  d'une  tâche 
commencée  compromet  l'avenir. 

Le  30  juillet  des  fanfares  joyeuses  éclatèrent  sur  l'autre  rive  : 
c'était  Kamy,  le  frère  d'Ouoro,  qui  venait  nous  chercher  avec 
cinquante  Graoros. 

Le  1er  août,  en  présence  de  tous  les  chefs  et  notables  du  pays 

1.  Ceci  était  étrange  :  à  moins  d'un  massacre  complet,  difficile  à  admettre 
pour  une  si  forte  mission,  comment  expliquer  que  Woelffel  fût  assez  loin  à 
la  fois  du  Soudan  et  de  Fort-Binger  pour  que  nulle  part  on  n'eût  de  ses  nou- 
velles? Ce  renseignement,  qui  en  nous  laissant  ignorer  la  direction  prise  par 
Woelffel  empêcha  la  jonction  des  deux  missions,  n'était  pas  exact. 

2.  Détail  amusant  :  un  des  messagers  qui  furent  plus  tard  envoyés  pour  nous 
remettre  l'ordre  de  rappel  et  ne  purent  nous  rejoindre,  rapporta,  comme  preuve 
qu'il  avait  tenté  de  remplir  sa  mission,  un  chou  de  notre  potager,  ohjet  tout  à 
fait  inconnu  à  la  Côte  d'Ivoire. 

—  108  — 


DÉPART    DE     FORT-BINGER. 

Krépo  venus  nous  dire  adieu,  aidés  par  ces  Panions  célèbres 
pour  leur  férocité  accourus  avec  tant  d'empressement  afin  de  nous 
servir  de  porteurs,  nous  quittions  Fort-Binger  avec  solennité, 
mais  non  sans  regret. 


CHAPITRE  Vil 
Graoros.  —  Paloubés.  —  Sapos. 

Nous  avions  le  cœur  un  peu  serré  en  traversant  le  Douo.  Il 
était  bien  certain  qu'aucun  courrier  n'oserait  jamais  le 
passer  pour  nous  rejoindre,  c'était  un  fossé  infranchissable 
entre  le  monde  civilisé  et  nous  :  nous  étions  désormais  comme 
seuls  sur  la  terre. 

Mais  nous  n'avions  pas  le  temps  de  nous  laisser  aller  à  la 
mélancolie  :  nous  voulions  aller  coucher  le  soir  même  à  Makra, 
et  c'était  une  étape  assez  dure.  La  marche  fut  difficile  :  nos  por- 
teurs Graoros,  ignorants  de  toute  discipline,  s'arrêtaient,  posaient 
leur  charge  dans  le  fourré,  envoyaient  promener  les  tirailleurs 
qui  les  surveillaient;  des  conflits  s'élevaient  à  tous  moments.  Il 
fallut  de  fréquents  et  longs  arrêts  pour  remettre  toutes  choses 
en  ordre.  Bref,  tout  à  coup  Kamy  déclara  qu'il  était  impossible 
d'atteindre  Makra  et  qu'il  fallait  coucher  sur  place. 

Déjà  la  nuit  venait:  la  pluie  s'étant  mise  à  tomber,  l'obscurité 
se  fit  subitement.  Et  nous  nous  trouvions  au  milieu  du  sentier 
transformé  en  torrent,  sans  place  pour  camper,  sans  abri,  sans 
feu,  sous  une  pluie  battante,  ne  voyant  rien,  n'entendant  rien, 
ne  pouvant  faire  un  pas.  De  telles  situations  sont  vraiment 
indescriptibles  :  elles  sont  si  parfaitement  affreuses  que,  quand 
on  s'y  trouve,  le  mieux  est  d'en  rire. 

La  pluie  finit  par  cesser  ;  chaque  homme  sabrant  au  hasard 
devant  lui,  un  certain  espace  fut  débroussaillé,  dans  lequel  on 

—  110  — 


TE MP E TE    NOCT UR NE 


DEPAKT    DE    FORT-BWGER. 


put  se  grouper.  Le  plus  pressant  était  d'avoir  du  feu  et  de  la 
lumière,  mais  toutes  nos  allumettes  étaient  mouillées,  et  l'homme 
qui  portait  notre  provision  dans  une  caisse  de  fer  était  resté  en 
arrière  :  il  arriva  à  huit  heures  du  soir  !  Ce  fut  une  affaire  ter- 
rible que  d'allumer  du  feu,  le  bois  mouillé  refusant  de  brûler. 
Il  était  dix  heures  quand  nous  pûmes  avaler  un  peu  de  thé  et  de 
manioc  grillé.  Naturellement  aucune  mesure  de  sécurité  n'avait 
pu  être  prise,  sauf  bien  entendu  un  poste  de  garde  ;  tous  nos 
hommes  étaient  couchés  pêle-mêle  avec  les  Graoros  dans  un 
désordre  complet  :  si  par  hasard  un  guet-apens  était  préparé, 
nous  aurions  grand'peine  à  nous  en  tirer  '. 

1.  Qu'on  no  s'étonne  pas  si  cette  idée  de  guet-apens  revient  souvent,  sans  que 
nos  rapports  avec  les  indigènes,  tels  que  je  les  dépeins,  semblent  la  justifier  :  il 
est  certain  que  tous  ces  peuples  avaient  l'arrière-pensée  de  nous  surprendre  s'ils 
trouvaient  une  circonstance  favorable,  et  c'est  parce  que  nous  en  étions  con- 
vaincus qu'ils  ne  l'ont  pas  trouver  ;  ce  qui  n'a  pas  empêché...  mais  on  verra 
plus  loin. 


—   111    — 


MISSION     lios  TA  INS-D'OLLONE. 

Vers  deux  heures  du  matin,  la  pluie  recommença  de  plus 
belle.  Sous  ce  déluge,  tout  le  monde  se  tenait  serré  autour  des 
énormes  feux,  formés  de  montagnes  de  bois,  qu'on  entretenait 
à  grand'peine  en  tisonnant  furieusement.  Les  Graoros  avaient 
entonné  un  chœur  signifiant  :  «  Nous  sommes  de  vaillants  guer- 
riers qui  n'ont  peur  de  rien.  »  Oui,  c'étaient  de  vaillants  guer- 
riers, pour  chanter  en  un  pareil  moment  :  quelle  nuit  épouvan- 
table! Mais  aussi  quelle  vision  pittoresque!  Cette  forêt  sinistre- 
ment  éclairée,  ces  chants  bizarres,  tous  ces  corps  noirs  et  nus 
grouillant  au  milieu  de  ces  torrents  d'eau  et  de  ces  brasiers 
qu'ils  avivaient  avec  de  longues  perches,  tout  cela  semblait  sorti 
d'un  des  cercles  de  l'Enfer. 

En  arrivant  à  Makra  le  lendemain,  nous  avons  la  joie  de  voir 
le  pavillon  remis  par  moi  flotter  au-dessus  d'un  magnifique  mât 
peint  en  plusieurs  couleurs.  Nous  sommes  très  bien  reçus,  trop 
bien  même,  car  il  ne  semble  pas  qu'il  soit  question  que  nous 
repartions  jamais.  La  récolte  est  à  peine  commencée,  tout  le 
monde  profite  des  moments  de  soleil  pour  y  travailler  '  ;  quand 
nous  parlons  de  porteurs  pour  aller  jusqu'à  la  tribu  suivante,  on 
nous  dit  qu'il  y  a  trop  à  faire  aux  champs.  Les  jours  passent,  et 
notre  pacotille  diminue. 

Nous  saisissons  le  calcul  des  Graoros.  Ayant  reconnu  que  nous 
n'avons  point  d'intentions  belliqueuses,  ils  sont  volontiers  venus 
nous  chercher,  afin  d'amener  chez  eux  nos  marchandises  qu'ils 
achètent  contre  des  vivres  ;  mais  jamais  ils  ne  nous  aideront 
à  partir  :  ce  serait  se  priver  d'une  aubaine  si  extraordinaire. 
Eh  bien!  la  même  cause  produira  les  mêmes  effets  sur  la  tribu 
suivante  :  nous  envoyons  Hyné  chez  les  Paloubés  pour  leur  per- 
suader de  venir  nous  chercher. 

Pendant  ce  temps,  nous  pouvons  à  loisir  étudier  les  Graoros. 
C'est  une  peuplade  très  intéressante  et  rien  n'est  plus  ridicule 
que  le  sens  «  sauvage  »  attaché  par  les  gens  du  littoral,  qui  se 
croient  très  civilisés,  au  surnom  de  Panion,  qu'ils  appliquent  à 

1.  C'est  excessivement  long;  on  ne  connaît  pas  la  faux,  il  faut  couper  épi  par 
épi  avec  une  machette. 

—  112  — 


GOUTS    ARTISTIQUES. 

tous  les  peuples  de  l'intérieur  '.  On  y  observe  des  goûts  artis- 
tiques que  les  Tabétouos,  plus  à  portée  de  la  côte  et  séduits  par 
les   nouveautés  européennes,  ont  cessé  de  cultiver.  La  plupart 


CASES   PEINTES   A   MAKRA. 


des  cases  sont  recouvertes  à  l'intérieur  et  à  l'extérieur  d'un  enduit 
blanc  sur  lequel  sont  représentés  naïvement  des  hommes  et  des 
animaux;  quelques-unes  sont  entièrement  tapissées  de  dessins 
d'ornement  fantaisistes  ou  géométriques  en  plusieurs  couleurs. 
Les  poteries  sont  de  forme  gracieuse  et  chargées  d'arabesques. 
Hommes  et  femmes  portent  volontiers  des  bracelets  finement 
ouvragés,  obtenus  en  coulant  du  cuivre  dans  des  moules  d'argile 
durcie  au  feu;  quelques-uns  sont  munis  de  grelots.  Les  ouvrages 
de  vannerie  .sont  très  soignés  ;  les  femmes  font,  en  fibres  de  bam- 
bous coloriées,  divers  objets  servant  d'étuis,  de  pochettes,  etc. 
La  musique  est  aussi  en  faveur,  ainsi  qu'on  l'a  vu  par  le  Chœur 
des  Soldats  exécuté  sous  la  tempête  nocturne  :  tous  savent  jouer 
de  la  cithare  et  du  petit  balafon  à  six  touches. 

La  similitude  des  enfants  avec  les  nôtres  est  curieuse  :  comme 

1.  Panion,  littéralement  «  homme  qui  a  du  sel  gemme  »:  du  Nord  arrive  un 
peu  de  sel  de  provenance  saharienne,  tandis  qu'à  la  cote  on  a  du  sel  marin. 

—  113  — 


MI.SSIO  \     IIOSTAINS-D'OLLO  VE. 


ceux-ci,  ils  ont  des  arcs  et  des  fusils  de  bois  que  leur  fabriquent 
leurs  pères;  rien  ne  les  amusait  plus  que  déjouer  au  soldat  en 
imitant  les  tirailleurs,  et  même  ils  pratiquent  le  jeu  du  «  chat 
perché  »  suivant  toutes  les  règles.  Les  plantations  sont  grandes 
et  bien  entretenues,  mais,  par  une  imprévoyance  qui  surprend 

chez  eux.  les  Graoros  ne  culti- 
vent que  le  riz,  dont  la  moisson 
n'a  lieu  qu'une  fois  l'an,  et  dé- 
daignent le  manioc,  les  patates, 
les  bananes,  qui  mûrissent  en 
toute  saison  :  aussi,  le  produit  de 
la  récolte  étant  toujours  gaspillé 
dans  les  premiers  temps,  se  trou- 
vent-ils dans  la  disette  à  la  fin  de 
chaque  année. 

J'ai  raconté  la  légende  qui  veut 
que  l'ancêtre  des  Graoros,  Ouoro, 
ait  échappé  au  déluge  de  pierres 
du  Niénokoué.  En  arrivant  à  l'em- 
placement qu'occupe  actuellement 
sa  tribu,  il  y  trouva  les  Guétépos: 
il  leur  fit  la  guerre  et  les  battit. 
Les  Guétépos  pour  s'enfuir  durent  franchir  le  Douobé  :  ils  instal- 
lèrent un  pont  flottant  avec  quelques  troncs  d'arbres  reliés  par  des 
lianes.  Pendant  le  passage,  les  Graoros  survinrent,  coupèrent 
les  amarres,  le  pont  se  rompit  et  la  plupart  des  Guétépos  se 
no}'èrent  :  aussi  cette  tribu  est-elle  très  peu  nombreuse  et  a-t-elle 
gardé,  malgré  l'ancienneté  de  l'injure,  une  rancune  persistante 
contre  les  descendants  de  ceux  qui  ont  coupé  la  corde. 

C'est  à  Matoua  chez  les  Guétépos  que  Hostains  était  parvenu 
en  1897,  et  nous  eussions  vivement  voulu  relier  notre  itinéraire 
actuel  à  ce  point,  mais,  sous  peine  de  nous  brouiller  avec  les 
Graoros,  il  fallut  y  renoncer. 

Les  Graoros  sont  d'humeur  batailleuse,  ils  ne  font  pas  un  pas 
dans  leur  propre  village  sans  avoir  le  fusil  chargé   à    la  main. 


FRAGMENT   DE    FBESOl  \  . 


-  114 


CASQUES 


CASOUES   DE    GUERRE. 


Ils  sont  divisés  en  deux  fractions  souvent  en  mésintelligence,  et 
la  guerre  éclate  même  au  sein  de  chacune  d'elles.  Plusieurs 
chefs1  essaient  de  s'affranchir  de  la  suzeraineté  héréditaire 
d'Ouoro,  mais  celui-ci,  par  son  habileté  et  plusieurs  guerres 
heureuses,  a  su  la  maintenir. 

Son  frère  Kamy  s'est  rendu  illustre  par  ses  exploits,  aussi 
porte-t-il  le  casque  à  peau  de  panthère.  Un  homme  tué  à  la 
guerre  confère  à  son  vainqueur  le  droit  de  porter  un  casque  en 
poils  de  chèvre;  pour  deux  hommes, le  casque  est  orné  déplumes 
d'oiseau  ;  pour  trois  hommes,  de  cauries2;  pour  quatre  hommes, 
un  bandeau  de  peau  de  panthère  le  décore,  et,  pour  cinq,  il  est 
surmonté  de  cornes  de  buffle.  Chaque  village  a  un  chef  de  guerre, 
et  parmi  ceux-ci  la  hiérarchie  s'établit  suivant  l'insigne  du  casque. 

1.  Notamment  ceux  de  Bala  et  de  Yubo,  gros  villages  de  plus  de  cent  cases 
(400  à  .'100  habitants),  tandis  queMakra  n'en  a  que  cinquante- deux. 

2.  Petits  coquillages  servant  de  monnaie  au  Soudan  ;  très  rares  dans  la  forêt, 
elles  y  sont  employées  comme  ornement. 


115 


M I  S  s  i  ON    HO  S  Tu  1  /  Y  S  -D'OLLO  N  E . 

Un  immense  pavillon  fut  remis  solennellement  à  Ouoro,pour 
couronner  dignement  son  magnifique  mât.  Quand  nos  quarante 
tirailleurs  et  porteurs  armés  '  furent  formés  en  carré,  je  me  pré- 
parais à  faire  rendre  les  honneurs,  lorsque  Kamy  me  pria  d'at- 
tendre un  instant,  puis,  courant  à  sa  case,  il  en  revint  en  costume 
de  guerre,  peau  de  glé  (singe  gris,  blanc,  noir  et  feu),  cartou- 
chières, couteau,  fétiches,  nombreuses  chaînettes  de  fer2,  casque, 
et  brandissant  son  fusil,  commença  autour  du  pavillon  une 
impressionnante  danse  de  guerre,  tandis  qu'à  côlé  de  lui  un  barde 
inspiré  l'excitait  en  exaltant  sa  vaillance  et  ses  exploits.  Voulait-il 
prendre  part  à  sa  manière  à  notre  cérémonie,  ou  montrer  à  son 
peuple  qu'il  n'avait  pas  peur?  Quoiqu'il  en  soit,  ce  fut  un  spec- 
tacle curieux  :  il  simulait  un  combat,  bondissant  et  frappant,  les 
yeux  fixes  et  presque  hors  de  la  tête,  comme  gouverné  par  un 
pouvoir  surnaturel. 

Ilyné  revint  de  chez  les  Paloubés  avec  la  promesse  que  ceux- 
ci  viendraient  nous  chercher  dans  quelques  jours.  En  attendant, 
nous  acceptâmes  les  offres  du  village  de  Guilika,  situé  sur  la 
route,  qui  désirait  nous  posséder  à  son  tour,  et  le  12  août  nous 
passions  le  Douobé  pour  nous  y  établir. 

C'est  un  joli  village  sur  une  terrasse  au-dessus  de  la  rivière, 
avec  de  nombreux  hameaux  tout  autour.  Trois  envoyés  des 
Paloubés  viennent  d'y  arriver  pour  voir  qui  nous  sommes  et 
comment  nous  nous  comportons;  notre  aspect  leur  agrée,  et 
l'un  d'eux  part  rassurer  ses  compatriotes  et  les  ramener  au-devant 
de  nous. 

Hyné  nous  porte  alors  un  coup  très  rude  en  refusant  de 
s'éloigner  davantage  de  son  pays.  Il  nous  a  vraiment  servis 
avec  un  zèle  et  une  adresse  extrêmes,  et  sa  perte  sera  pour  nous 

1.  Pour  augmenter  le  prestige  de  nos  porteurs,  guerriers  un  peu  ridicules, 

Ilostains  avait  eu  une  idée  de  génie  :  avec  nos  étoffes,  chacun  d'eux  avait  dû  se 
faire  une  culotte  bleue  et  une  veste  rouge,  et,  avec  la  peau  des  singes  que  nous 
tuions,  un  bonnet  à  poil!  Ils  étaient  superbes  ainsi,  et  nous  ne  les  appelions 
que  «  les  Grenadiers  anglais  ». 

2.  Ce  pacifique  insigne  de  nos  huissiers  est  un  ornement  très  à  la  mode  chez 
les  guerriers  de  là-bas. 

—  116  — 


DANSE  DE  KAMY.  —  DESSIN  DE  MADAME  CRAMPEI.  -D'APRÈS  DES  PHOTOGRAPHIES,). 


DEPART    D'HYNE. 

irréparable,  mais  il  n'est  pas  engagé  envers  nous,  et  d'ailleurs 
nous  n'avons  aucun  moyen  de  le  retenir.  Nous  lui  remettons 
un  dernier  courrier  pour  la  Franco. 

Nous  avons  encore  par  bonheur  le  second  interprète  ramené 
par  Hostains,  mais  le  pauvre  François  est  loin  de  pouvoir  tenir 
la  place  d'Hyné,  il  n'a  pas  le  don  de  persuasion  et  tout  le 
monde  l'envoie  promener;  quand  nous  le  chargeons  d'insister 
pour  obtenir  quelque  chose  :  «  Moi  fatigué  de  parler,  »  dit-il 
découragé.  Il  n'est  absolument  bon  qu'à  traduire;  encore  se 
fait-il  assez  mal  comprendre  des  Graoros,  dont  le  dialecte  est 
déjà  différent.  Heureusement,  un  jeune  garçon  qui  sait  un 
peu  d'anglais1,  Tiayo,  consent  à  nous  accompagner  avec  son 
frère  jusqu'au  pays  desSapos:  c'est  lui  qui  sera  notre  agent  diplo- 
matique. 

Les  Paloubés  n'arrivant  pas,  nous  nous  décidons  le  21  août  à 
partir  avec  nos  seules  forces,  en  faisant  des  va-et-vient  pour 
reprendre  les  charges  laissées  en  arrière.  Ce  sont  de  rudes 
journées.  Le  sentier,  très  rarement  fréquenté,  est  presque  fermé 
par  la  végétation  :  nos  porteurs,  comme  tous  les  Soudanais, 
tiennent  leur  fardeau  sur  la  tête,  et  ils  ne  pourraient  faire  un  pas, 
si  huit  tirailleurs,  avec  leurs  coupe-coupe,  ne  taillaient  sans  cesse 
la  piste  devant  eux,  ce  qui  permet  de  constater  l'extraordinaire 
abondance  du  caoutchouc  :  le  latex  jaillit  à  chaque  coup-. 

Nous  partons  dès  l'aurore  et  marchons  toute  la  journée  sans 

1.  C'est  une  chose  extraordinaire  que  la  facilité  avec  laquelle  les  noirs 
apprennent  l'anglais.  Quand  un  homme  va  à  la  côte,  il  l'apprend  auprès  des 
autres  noirs  qui  le  savent,  et  de  retour  chez  lui,  il  l'enseigne  à  sa  famille  et  à 
ses  amis  :  nous  avons  trouvé  des  femmes  et  des  enfants  sachant  quelques  mois 
d'anglais  dans  des  villages  dont  aucun  habitant  n'avait  été  à  la  cote.  «  Anglais 
parler  même  chose  Xoirs  »,  nous  disaient  nos  gens,  «  Français  parler  licite  ».  Cette 
ardeur  à  apprendre  une  langue  de  blancs  chez  des  gens  qui  ne  veulent  pas  rece- 
voir de  blancs  indique  bien  leur  élal  d'âme  :  vivre  indépendants,  mais  com- 
mercer.  Et  cela  appelle  des  mesures  pour  répandre  le  français  au  lieu  de 
l'anglais. 

2.  Les  femmes  du  pays  portent  aussi  sur  la  tête,  mais  les  hommes  se  font 
avec  des  lianes  des  bol  les  à  trois  brelelles  d'écorce,  dont  l'une  repose  sur  le 
Iront  :  cela  leur  permet  de  marcher  courbé  et  exige  un  chemin  bien  moins 
élevé  :  mais  nos  gens  n'ont  pu  s'habituer  à  ce  procédé. 

-  119  - 


M I s  s  1 0 N    HOSTAINS-D'O  I.  LOh  E . 

arrêt,    même    pour  manger.    Nous  savons  trop   bien,  par   nos 
\  entures   avant  Néka  et  Makra,  combien  il  est  dangereux 


LA   PLACE    DU   L  ARRIVÉE    DES   BLANCS. 


d'être  surpris  par  la  nuit;  or  rien  ne  dit  qu'à  l'heure  voulue  on 
trouvera  un  endroit  propice  pour  camper  et  que  les  marais  ou 
terrains  détrempés  ne  se  prolongeront  pas  indéfiniment  :  il  est 
donc  prudent  de  marcher  jusqu'à  ce  qu'on  trouve  une  place 
favorable.  Ainsi  donc,  entre  six  heures  du  matin  et  six  heures 
du  soir,  moment  vers  lequel  tout  est  à  peu  près  installé,  il  faut 
désormais  se  passer  de  manger. 

Au  quatrième  jour,  au  matin,  débouche  enfin  une  nombreuse 
cohorte  de  Paloubés  venant  au-devant  de  nous.  Quoique  un  peu 
effrayés,  ils  sont  pleins  de  fierté  de  nous  voir  chez  eux.  Ils 
défrichent  aussitôt  un  vaste  espace  circulaire  et  font  des  mar- 
ques à  tous  les  arbres  :  telle  est  dans  la  forêt  la  façon  de 
commémorer  un  grand  événement  '.  Ce  sera  dorénavant  la  Place 
de  l'arrivée  des  Blancs. 

Grâce  à  leur  aide,  nous  atteignons  le  soir  même  le  village  de 

I .  On  marque  de  celle  façon  tous  les  endroits  de  la  forêl  où  s'esl  passé  unfail 
hnportanl . 


120 


CHEZ     L ES     PA E 01  DES 


Hirébo.  L'accueil  est  bon;  les  habitants,  battus  dans  une  guerre 
récente,  sont  craintifs,   ce  qui  nous  vaut  des  porteurs  et  tout  ce 
que  nous  voulons.  A  travers  une  suite   de  villages,  nous  tra- 
versons  tout   le  territoire    des 
Paloubés.  Cette  tribu  ne  se  dif- 
férencie guère  de  ses  voisines  ; 
mais  il  faut  citer  un  détail  co- 
mique. 

De  loyaux  sujets  de  la  reine 
Victoria  onteul'idée  de  répandre 
chez  les  noirs  l'image  de  leur 
gracieuse  souveraine  et  ils  l'ont 
imprimée  sur  des  mouchoirs  de 
cotonnade,  sans  prévoir  l'usage 
qui  en  serait  fait.  Un  stock  de 
ces  mouchoirs,  débarqué  sur  la 
côte.,  a  pris  le  chemin  des  Pa- 
loubés, et  nous  ne  pouvons 
nous  empêcher  de  rire  aux 
larmes  en  voyant  tous  les  indi- 
gènes arborer  le  portrait  de  la 
reine  d'Angleterre  à  une  place  où 

on  n'a  pas  l'habitude  d'en  mettre  :  ce  n'est  pas  sur  leur  cœur, 
oh  non!  Pauvre  QueeD  !  Shocking,  en  vérité  ! 

Nous  atteignons  le  29  août  Yubébo,  gros  village  de  75  cases, 
au-dessus  d'une  colline  de  300  mètres  d'altitude,  d'où,  pour  la 
première  fois,  nous  découvrons  un  peu  de  vue.  Quelle  jouis- 
sance pour  des  malheureux  enfermés  dans  des  cavernes  de  ver- 
dure! Nous  ne  nous  lassons  pas  de  regarder  les  nombreuses 
collines  qui  s'étagent  jusqu'à  l'horizon,  car  le  pays  est  très  mou- 
vementé. 

Nous  avons  la  joie  de  trouver  là  notre  ami  le  Sapo,  Tobrou, 
accompagné  de  plusieurs  notables  de  sa  tribu,  qui  sont  venus 
voir  si  réellement  on  peut  nous  recevoir  sans  danger.  Il  nous 
faut  plusieurs  jours   pour   les  apprivoiser;  enfin  notre  charme 


l'Ai S 


123  - 


i  /  s >•  / o x  nos  i  a  i  \  .s  D'OLL  o  v /: . 

opère:  ils  font  dire  d'envoyer  des  porteurs.  Ainsi  continue  à  se 
manifester  l'effet  produit  par  notre  bonne  renommée,  lente- 
ment acquise  :  ce  sont  ces  tribus  impénétrables  qui  viennent 
elles-mêmes  nous  chercher. 

I.  î  septembre  arrivent  à  son  de  trompe  cinquante  Sapos, 
et  dès  le  lendemain  nous  reprenons  notre  marche.  La  route  est 
épouvantable  :  elle  contourne  un  massif  montagneux  d'où  sortent 
une  foule  de  rivières,  et  ne  trouve  rien  de  mieux  que  do  suivre 
leur  lit;  d'ailleurs  tout  est  inondé,  car  il  pleut  sans  trêve.  Peo 
dant  quatre  interminables  jours,  nous  marchons  continuellement 
dans  l'eau,  heureux  quand,  pour  passer  la  nuit,  nous  pouvons 
trouver  un  plateau  où  le  sol  ne  soit  pas  détrempé. 

Ces  plateaux  sont  connus  des  indigènes,  qui  ont  sur  chacun 
d'eux  construit  des  hangars  afin  d'abriter  les  voyageurs.  Pour 
ne  pas  se  charger  de  vivres,  nos  porteurs  Sapos  ont,  à  l'aller, 
emporté  des  provisions  de  manioc  qu'ils  ont  enterrées  près  de 
ces  abris  et  qu'ils  retrouvent  au  passage.  Ce  sont  là  des  indices 
d'une  certaine  prévoyance. 

Enfin,  le  9,  nous  atteignons  Paoulo,  village  de  100  cases,  le 
plus  grand  que  nous  ayons  encore  vu.  Toute  la  population  est 
massée  à  l'entrée  et  nous  salue  de  joyeuses  acclamations;  de 
belles  cases  sont  préparéos  pour  nous,  et  on  voit  que  notre  arri- 
vée est  considérée  comme  un  honneur  pour  le  village. 

A  peine  installés,  un  grand  palabre  a  lieu  :  nous  expliquons 
notre  voyage  et  recevons  les  compliments  de  bienvenue.  Plu- 
sieurs hommes  apparaissent  alors,  tenant  dans  leurs  mains  des 
vipères  cornues  et  d'immenses  najas  '  :  ce  sont  les  dieux  lares 
du  village,  sans  doute  on  les  prend  à  témoin  des  serments 
d'amitié  que  nous  échangeons 

Puis  le  chef  se  tourne  vers  Tobrou,  et,  pour  le  récompenser 
du  service  éminent  qu'il  vient  de  rendre  en  nous  amenant,  il 
le  nomme  premier  ministre  !  Ivre  d'orgueil  et  de  joie,  le  nou- 
veau vizir  court  chercher  deux  cabris,  tout  ce  qu'il  possède, 
et  nous  en  fait  hommage  comme  aux  auteurs  de  sa  fortune. 

I .  Serpent  noir  venimeux  qui  atteint  doux  mètres  cinquante  de  longueur. 

—  124  — 


DIFFICULTÉS    D'OBIFXTA  TION. 

Dans  toute  la  forêt  chaque  chef  a  un  ministre  qui,  non  seule- 
ment traite  les  affaires  courantes,  mais  encore,  dans  les  occa- 
sions solennelles,  prend  la  parole  en  son  nom.  Il  est  très  rare 
qu'un  chef  parle  lui-même,  il  se  contente  d'indiquer  d'avance 
son  opinion  :  c'est  au  ministre  à  mener  la  discussion  à  bonne 
fin  par  ses  propres  ressources,  en  présence  du  chef  et  des  nota- 
bles muets  et  en  apparence  indifférents  au  débat  '. 

Nous  venions  de  faire  de  Fort-Binger  à  Paoulo  un  bond  considé- 
rable, environ  150  kilomètres,  et  nous  ne  savions  plus  rien  des  pays 
situés  au  delà  :   force  nous  était  donc  de  stationner  de  nouveau. 

Il  est  essentiel,  pour  s'intéresser  à  ce  récit,  de  bien  com- 
prendre  quel    problème  nous   avions  à   résoudre  sans    cesse. 

On  ne  peut  marcher  dans  la  forêt  qu'en  suivant  les  sentiers. 
Où  conduisent-ils  ?  On  répondait  à  nos  questions  par  des  noms 
de  tribus  complètement  inconnus,  qui  ne  nous  avançaient  en 
rien  :  où  étaient  ces  tribus,  au  Nord,  au  Sud,  à  l'Est  ou  à 
l'Ouest?  Les  directions  qu'on  nous  montrait  étaient  douteuses, 
car  souvent  le  sentier  change  d'orientation.  Nous  ne  pouvions 
donc  jamais  avancer,  sous  peine  d'erreur  grossière,  avant  de 
nous  être  rendu  compte  des  emplacements  respectifs  de  toutes 
les  peuplades,  c'est-à-dire  avant  d'être  arrivés  à  établir  par  ren- 
seignements la  carte  du  pays  à  traverser.  C'était,  on  peut  le 
croire,  une  besogne  passablement  difficile. 

Précisément  nous  venions  d'être  victimes  de  ces  changements 
d'orientation  inattendus  qu'imposent  les  chemins  :  partis  de 
Fort-Binger  en  voulant  marcher  vers  le  Nord-Ouest,  nous  étions 
allés  en  réalité  presque  vers  l'Ouest.  Nous  croyions  par  suite 
avoir  laissé  loin  dans  l'Est  le  Douo  ou  Youbou,  le  Douobé,  et 
toutes  les  tribus  riveraines.  Or  voilà  qu'on  nous  assura,  à  notre 
profonde  surprise,  que  le  Youbou  et  le  Douobé  passaient  au  Nord 
de  Paoulo,    venant   de  l'Ouest;  toutes  les  peuplades   au  Nord 

t.  Cependant  Tobrou  étant  assez  novice  dans  son  rôle  d'orateur  il  fallut 
plusieurs  fois  que  son  prédécesseur  L'assistât  dans  les  palabres  ;  c'est  ainsi 
qu'on  peut  voir  sur  la  photographie  le  ministre  honoraire  parlant  le  bras 
étendu,  tandis  que  Tobrou,  reconnaissable  au  bâton  du  chef,  insigne  de  sa 
dignité,  l'écoute  modestement. 

—  127  —  - 


MISSION     HOS  IA/\  S-D'OLLO  \  /.'. 

de  Fort-Binger  s'étaient  pareillement  déplacées  pour  nous  sui- 
vre. Tout  cela  nous  déconcertait  fort,  et  chaque  nouveau  ren- 
seignement, ne  pouvant  être  concilié  avec  les  anciens,  ne  faisait 
que  nous  embrouiller  davantage.  I)'où  venait  donc  le  Cavally  ? 
Où  allions-nous  arriver  en  le  remontant  ?  Et  même,  où  étions- 
nous  '  !  Ne  nous  étions-nous  pas  trompés  dans  nos  levés  d'itiné- 
raire, si  difficiles  dans  de  tels  fourrés?  Les  jours  s'écoulaient, 
et  nous  étions  moins  avancés  qu'à  notre  arrivée. 

Cependant  ce  long  séjour  nous  permit  de  faire  force  obser- 
vations intéressantes. 

Les  Sapos  forment  une  peuplade  très  considérable  partagée 
en  plusieurs  tribus,  qui  s'étend  presque  jusqu'à  la  côte  libé- 
rienne. Leurs  villages  sont  riches  et  très  rapprochés,  si  bien  que 
nous  arrivâmes,  non  sans  de  grands  efforts,  il  est  vrai,  à  nous 
procurer  le  riz  nécessaire,  et  plus  de  400  poulets  ou  canards. 

On  trouve  chez  eux  à  côté  des  cases  rondes  ordinaires,  des 
cases  rectangulaires  à  pilotis  d'une  forme  toute  nouvelle.  Elles 
sont  élevées  de  50  centimètres  au-dessus  do  terre  ;  une  cloison 
les  sépare  en  deux  chambres  ;  le  plancher  et  les  parois  sont  en 
clayonnages  très  bien  tressés  ;  les  toits  sont  soit  coniques 
soit  diédriques,  dans  ce  dernier  cas  ils  forment  deux  auvents 
profonds,  sous  lesquels  sont  installés  à  l'ombre  des  bancs  en 
lattes  de  bambou  semblables  à  nos  bancs  de  jardin.  Ces  cases 
sont,  par  suite  de  leur  fragilité  qui  oblige  à  un  entretien  parfait, 
excessivement  propres  et  soignées  :  on  y  entre  par  une  petite 
porte  pareille  à  une  chatière,  et  rien  n'est  drôle  comme  de  voir 
leurs  habitants,  couchés  sur  le  ventre  à  l'intérieur,  passer  leur 
tète  par  ce  trou  pour  regarder  au  dehors  ;  elles  ont  l'air  de  grands 
jouets. 

Les  serpents  fétiches  habitent,  dans  des  caisses,  deux  cases 
entourées  d'une  enceinte  sacrée.  On  les  sort  assez  souvent, 
et  même  quelquefois  on  les  lâche  dans  le  village,  tout  en  les  sur- 

1.  11  avait  fallu  réexpédier  de  Fort-Binger  à  la  côle  noire  théodolite  com- 
plètement détraqué  par  les  changements  de  température  et  par  les  chocs  que  les 
porteurs  lui  avaient  infligés  malgré  toute  surveillance. 

—  128  — 


COSTUME. 


LES    SERPENTS    SACRES   ET    LEUH    CASE. 
DESSIN    DE    MADAME   PAULE    CRAMPEL  (D'APRÈS    DES   PHOTOGRAPHIES). 

veillant.  Bien  entendu,  ces  serpents  excessivement  dangereux, 
capturés  par  un  homme  qui  sait  les  charmer  l,  ont  été  privés  de 
leurs  crochets,  mais  tout  le  monde  l'ignore,  et  c'est,  croit-on, 
par  une  faveur  spéciale  envers  les  gens  de  Paoulo  qu'ils  se  mon- 
trent inoffensifs  :  aussi  le  village  passe-t-il  pour  honoré  de  la 
protection  divine. 

Le  costume  reste  en  principe  le  môme  que  chez  les  Tabé- 
touos,  un  caleçon  à  la  manière  égyptienne,  mais  le  manque 
d'étoffes  oblige  à  se  contenter  le  plus  souvent  d'un  lambeau  pas- 
sant entre  les  jambes.  Aussi  nos  tissus  font-ils  prime,  on  neveut 
que  cela  ;  on  montre  le  plus  parfait  mépris  pour  les  perles  et 
toute  la  verroterie  si  prisée  partout  ailleurs  en  Afrique.   C'est 


I.  Il  en  prend  autant  qu'il  veut,  tout  près  du  village.  Et  cependant  nous 
n'en  avons  jamais  rencontré  un  seul,  et  personne  n'est  jamais  piqué  :  Le  danger 
des  serpents  dans  la  forêt  est  une  fable. 

—  131  — 


M I s SIO  V    // 0 S  T. UNS-D'OLLO NE . 

grand  dommage,  car  c'est  là  une  marchandise  excellente, 
précieuse  sous  un  faible  poids  et  un  petit  volume  ;  tout  notre 
stock  nous  restera  pour  compte. 

Si  le  costume  est  simplifié,  la  coiffure  au  contraire  s'est 
cxtiaordinaircment  compliquée  ;  je  ne  saurais  décrire  les  mer- 
veilles d'art  qui  font  ressembler  certainestêtes  à  des  jardins  à  la 
française,  avec  des  parterres  et  des  ronds-points,  de  grandes 
avenues  et  de  petites  allées;  ce  sont  des  prodiges.  Ainsi  se  mani- 
feste le  goût  inné  de  l'homme  pour  la  toilette  :  même  quand  il 
n'a  pas  de  vêtement,  il  trouve  mo}ren  de  faire  des  chefs-d'œuvre 
avec  sa  chevelure. 

Beaucoup  de  Sapos  ont  encore  la  marque  usitée  sur  la  Côte  : 
une  barre  noire  verticale  au  milieu  du  front  formée  de  nom- 
breuses petites  stries.  Mais  ce  qui  les  distingue  des  tribus  précé- 
dentes, c'est  la  pratique  delà  circoncision,  également  en  usage 
dans  les  peuplades  plus  au  Nord.  Nous  avons  cru  d'abord  que 
c'était  une  importation  d'origine  musulmane,  venue  du  Soudan, 
mais  les  indigènes  nous  ont  assuré  que  c'était  chez  eux  un  usage 
immémorial,  et  de  fait  ils  n'ont  aucun  rapport  avec  les  peu- 
ples mahométans  dont  ils  ignorent  l'existence. 

Rien  de  plus  curieux  que  les  soins  donnés  par  les  mères  aux 
bébés.  Tous  les  matins  chacune  lave  son  enfant,  puis  le  couche 
sur  ses  genoux,  et  puisant  avec  sa  main  de  l'eau  dans  une  cale- 
basse, la  fait  couler  le  long  de  son  index  dans  la  bouche  du 
petit.  Celui-ci,  la  tète  renversée,  étouffé  par  le  liquide,  crie  et 
se  débat  en  vain  :  il  faut  que  tout  le  contenu  de  la  calebasse  y 
passe.  Ensuite,  sans  doute  pour  combattre  la  congestion,  la  mère 
lui  donne,  en  soufflant  par  un  trou  dans  une  petite  calebasse  dont 
la  tige  creuse  sert  de  canal,  un  lavement  au  piment  !  Et  cela  se 
reproduit  chaque  jour  partout,  en  vertu  de  coutumes  éternelles. 
Voilà  un  traitement  à  recommander  aux  mères  françaises  '. 

Nous  avons  la  bonne  fortune  d'assister  à  l'enterrement  d'un 
homme.  Sitôt  qu'il  est  mort,  ses  femmes  parcourent  le  village 
en  poussant  des  chants  funèbres   assez  impressionnants,    bro- 

1.  Bingcr  a  observé  lem'nic  traitement  chez  les  Nonouma  dans  le  Gouronsi. 

—  132  — 


EXTEBREMENT. 


TOILETTE    DES   ENFANTS. 
DESSIN  DE    MADAME   PAULE  CRAMPEL  (d'aPRÈS  PHOTOGRAPHIES). 

deries  autour  de  notes  descendant  chromatiquement.  Les 
hommes  s'assemblent  et  tirent  quelques  coups  de  fusil. 

Le  lendemain,  les  gens  des  environs  apportent  leurs  condo- 
léances. Le  troisième  jour  a  lieu  l'enterrement.  Chaque  habiiant 
offre  un  morceau  d'étoffe,  avec  lequel  on  confectionne  une  bande- 
lette pour  le  corps,  qui  en  est  recouvert  delà  tête  aux  pieds. 
Puis ,  dans  une  natte,  on  le  porte  à  la  tombe,  profonde  d'un  mètre , 
creusée  sur  la  lisière  du  village  ;  les  femmes  marchent  devant, 
pleurant  et  chantant,  les  guerriers  derrière,  tirant  des  coups 
de  fusil  ;  tout  le  monde  a  un  rameau  à  la  main. 

Au  moment  de  descendre  le  corps  dans  la  fosse,  la  scène  la 
plus  inattendue  se  produit.  Le  poison  n'a-t-il  été  pour  rien  dans 
la  mort?  Pour  s'en  assurer,  il  n'y  a  qu'un  moyen:  l'autopsie. 
Et  elle  est  faite  aussitôt,  d'une  façon  fort  experte  !  Les  intestins 
sont  examinés,  et  rien  de  suspect  n'y  étant  remarqué,  le  corps 


—  133  — 


MISSION    HOSTAINS-D'OLLONE. 

est  mis  en  terre.  A  la  réflexion,  de  telles  pratiques  sont  moins 
stupéfiantes  chez  des  anthropophages  qui  ont  déjà  eu  l'occasion 
d'ouvrir  des  corps  et  pu  y  constater  les  effets  du  poison.  Néan- 
moins, qui  aurait  pu  prévoir  que  le  cannibalisme  préparait  les 
voies  à  l'anatomie? 

La  case  du  mort  est  ensuite  démolie,  sage  mesure  pour  empê- 
cher les  cases  de  devenir  trop  vieilles  et  de  s'écrouler. 

Le  chef  de  Paoulo,  Falé,  faisait  exception  à  la  règle  qui 
veut  que  les  chefs  se  déchargent  sur  leur  ministre  du  far- 
deau des  affaires  :  relativement  jeune,  il  aimait  à  exercer  son 
autorité.  Chaque  nuit,  il  circulait  dans  le  village  en  proclamant 
à  haute  voix  ses  volontés.  Gela  avait  généralement  rapport  à 
nous  et  aux  vols  assez  fréquents  dont  se  plaignait  notre  person- 
nel; Falé,  rejetant  tout  sur  les  gens  des  autres  villages,  criait  : 
«  Je  suis  ravi  de  voir  des  étrangers  chez  moi,  mais  je  ne  veux 
pas  qu'on  vole  les  blancs  ;  ceux  qui  sont  venus  pour  voler  peu- 
vent rester  ici  cette  nuit,  mais  ils  devront  partir  demain  dès 
l'aurore.  »  Hélas  !  on  constatait  le  lendemain  quelque  nouveau 
vol.  Le  soir,  Falé  recommençait:  «  J'ai  cependant  bien  défendu 
de  voler  »,  hurlait-il.  «  Que  les  voleurs  s'en  aillent,  gare  à  eux 
si  je  les  vois  demain.  »  On  aurait  cru  vraiment  qu'il  les  connais- 
sait parfaitement  et  qu'ils  avaient  un  signe  distinctif.  Malgré 
les  difficultés  et  les  querelles  que  ces  vols  engendraient,  nous 
ne  pouvions  nous  empêcher  de  rire  de  la  façon  dont  Falé  enten- 
dait la  police. 

Notre  présence,  coïncidant  avec  la  fin  de  la  récolte  et  des  tra- 
vaux, était  la  cause  de  réjouissances  perpétuelles  :  tous  les 
soirs  filles  et  garçons  venaient  devant  notre  case  danser  au 
son  du  tam-tam.  Le  coup  d'œil  à  la  lueur  des  torches  était 
pittoresque,  bien  qu'en  elles-mêmes  les  danses  fussent  médio- 
cres :  qu'on  se  figure  des  monômes  interminables  de  gens  qui, 
les  coudes  au  corps  et  remuant  les  hanches  et  les  jambes,  font 
semblant  d'aller  au  pas  gymnastique,  sans  presque  que  leurs 
pieds  quittent  le  sol  et  en  se  déplaçant  à  peine  ;  quelquefois 
cependant,  les  jeunes  hommes  exécutent  des  pas  plus  intéres- 

—  134  — 


l  enterrement.  —  dessin  de  madame  paule  crampe l. 
d'après  i>k-  photographies.) 


SÉJOUR    DANS    LES     VILLAGES. 

sants,  surtout  quand  les  chœurs,  qui  ne  cessent  pas,  entonnent 
des  motifs  guerriers.  Nous  nous  retirions  bientôt,  mais  le  tam- 
tam  continuait  jusqu'au  matin,  nous  empêchant  impitoyablement 
de  dormir. 


Ces  séjours  dans  les  villages 
sont  d'ailleurs  odieux.  Pas 
d'arbres  à  l'intérieur,  partant 
pas  d'ombre,  ironie  cruelle  au 
milieu  d'une  ceinture  de  végé- 
tation qui  vous  étouffe  ;  impos- 
sible de  se  promener  sans  tra- 
verser des  fondrières  ou  des 
marigots.  On  est  donc  obligé, 
en  dehors  des  reconnaissances 
nécessaires,  de  rester  tout  le 
temps  dans  sa  case,  où  il  fait 
sombre  au  point  de  ne  pouvoir 
ni  lire  ni  écrire  pour  peu  que 
le  soleil  soit  voilé  —  or  il  l'est 
souvent  :  il  pleut  sans  cesse  ! 
—  On  vit  dans  un  cachot  obs- 
cur et  étouffant. 

Les  tirailleurs,  eux,  trouvaient  des  consolations.  Chaque  fois 
que  nous  arrivions  dans  un  village,  le  chef  nous  prévenait  que, 
si  nos  hommes  désiraient  les  faveurs  du  beau  sexe,  il  fallait  les 
mériter...  par  des  cadeaux.  Nous  répondions  invariablement  que 
nos  hommes  ne  possédaient  rien  et  que,  s'ils  plaisaient  aux 
femmes,  eh  bien  !  ils  seraient  aimés  pour  eux-mêmes.  Ceci  bien 
posé,  il  n'y  avait  plus  de  réclamation.  Or,  par  tous  pays,  la 
femme  subit  le  prestige  du  beau  militaire,  et  à  Paoulo  les  con- 
quêtes furent  nombreuses. 

Il  n'était  point  malaisé  de  s'en  apercevoir.  Bien  loin  de  la 
dissimuler,  les  jeunes  filles  tenaient  à  proclamer  leur  flamme  : 
avec  de  la  couleur  blanche,  elles  peignaient  des  ronds,  des  car- 
rés, des  étoiles,  sur  la  figure  de  celui  qu'elles  avaient  distingué, 


EN   BONNE    FORTUNE. 


137 


M I  s  SIO  N    II  (  >  S  TAINS-D'O  L  L  ON  E 

et  le  marquaient  ainsi  à  leur  chiffre.  Telles  les  dames  du  moyen 
âge    brodant  à  leurs  couleurs  l'éeharpe  de  leur  chevalier  !  Et 


JAVELOT,   SABRE,    CITHARE    ET    GUITARE. 

nos  tirailleurs,  affreusement  burlesques  avec  leurs  faces  noires 
géométriquement  barbouillées  de  blanc,  promenaient  orgueil- 
leusement ce  signe  de  leur  victoire. 

Les  Sapos  sont  industrieux  et  travaillent  assez  bien  le  fer 
qu'ils  recueillent  en  abondance  dans  le  sol;  dans  chaque  vil- 
lage est  un  petit  hangar  circulaire  servant  de  forge  ;  les  hommes 
habiles  à  forger  sont  très  estimés,  contrairement  à  ce  qui  a  lieu 
au  Soudan  '.  Le  soufflet  est  formé  d'une  pièce  de  bois  creu- 
sée, d'où  partent  deux  tuyaux  de  bambou  ;  sur  deux  ouver- 
tures très  rapprochées  sont  appliquées  des  peaux  qu'au  moyen 
d*une  poignée  un  aide  agite  alternativement  pour  produire  le  vent. 

Il  faut  signaler  un  jeu  qui  se  joue  à  deux,  avec  des  fiches 
qu'on  plante  dans  une  sorte  de  damier  en  croix,  et  analogue  aux 

1.  Ils  Fabriquent  surtoul  des  bracelets,  des  haches,  des  sabres  el  des  jave- 
lots. Ceux-ci  sont  presque  abandonnés  pour  le  fusil,  cependant  quelques 
hommes  les  préfèrent  parce  qu'ils  tuent  sans  liruit.  Ce  sont  des  cannes  de  un 
mètre  vingt  environ,  recouvertes  de  peau  et  terminées  d'un  côté  par  un  bout 
ferré,  de  l'autre  par  une  lance.  Ils  sont  souvent  munis  d'une  corde,  pour 
qu'on  puisse  les  ramener  après  les  avoir  lancés. 

—  138  — 


LE    MONT    NI  ETE. 


LA   FORCE    A   PAOULI. 


dames,  à  l'assaut.  Il  exige  des  combinaisons  réellement  savantes. 

Au  centre  du  pays  Sapo  s'élève  le  mont  Niètè,  qui  domine 
Paoulo.  C'est  un  massif  important,  d'une  altitude  maxima  de 
700  mètres  environ,  mais  qui  couvre  une  vaste  surface.  Il  donne 
naissance  à  deux  fleuves,  dont  les  embouchures  figurent  sur  les 
cartes  de  la  côte  libérienne,  mais  dont  le  cours  était  jusqu'ici 
entièrement  ignoré  :  le  Douhoué  (Dewah  des  caries)  et  le  Sino 
(Sinoë).  Le  mont  Niètè  est  célèbre  dans  tous  les  pays  Kroumen, 
comme  le  Niénokoué.  Lui  aussi  a  sa  légende  :  c'est  sur  son  som- 
met que  demeurent  les  morts.  Aussi  nous  fut-il  impossible  d'y 
monter,  sous  peine  d'offenser  nos  hôtes  ;  cependant  nous  avions 
exprimé  le  désir  de  faire  cette  ascension  :  cela  suffit  pour  que, 
après  notre  départ,  le  bruit  se  répandit  au  loin,  et  jusqu'à 
Béréby,  que  nous  étions  montés  sur  la  montagne  et  avions  dis 
paru,  tués  par  les  morts. 

Notre  présence  à  Paoulo  y  attira  des  gens  de  toutes  les  tri- 


139 


MISSIO  \     HOSTA  INS-D'OLLONE. 

bus  :  nos  bons  rapports  avec  nos  botes  et  l'aspect  de  nos 
marchandises  leur  inspiraient  bientôt  le  désir  de  nous  conduire 
chez  eux,  et  nous  en  profitions  pour  nous  renseigner.  Ainsi  ce 
nouveau  séjour  produisait  les  mûmes  effets  que  notre  long  arrêt  à 
Fort-Binger  :  dissiper  les  appréhensions  et  par  suite  l'hostilité. 
Mais,  malgré  tous  nos  efforts,  nous  n'arrivions  pas  à  éclaircir 
L'énigme  géographique,  et  notre  embarras  pour  choisir  une  route 
était    grand  '. 

In  des  étrangers,  un  Pérabo  nommé  Tooulou,  était  parti- 
culièrement intelligent.  Un  jour  nous  lui  demandons  de  repré- 
senter sur  le  sol  avec  du  charbon  la  position  des  différents 
peuples  :  nous  avons  alors  la  surprise  profonde  de  voir  cet 
homme  nous  tracer,  après  réflexion,  une  véritable  carte,  sur 
laquelle  il  porte  tout  ce  que  nous  voulons  connaître,  rivières, 
montagnes,  tribus,  villages,  et  tout  cela  est  si  logique,  tout 
s'accorde  si  bien  avec  les  distances  indiquées,  les  routes  signa- 
lées d'un  point  à  un  autre,  etc.,  que  l'exactitude  en  est  évidente. 
Les  jours  suivants,  nous  lui  faisons  refaire  cette  carte  en  essayant 
de  l'embarrasser  :  peine  perdue,  toujours  il  recommence  le 
même  croquis,  identique,  et  réfute  toutes  les  objections. 

Or  cette  carte  était  pour  nous  un  trait  de  lumière  :  le  Youbou 
et  le  Douobé  au  lieu  de  couler  du  Nord  au  Sud,  comme  nous 
l'avions  cru,  venaient  en  réalité  de  l'Ouest,  où  le  Douobé  avait  sa 
source; le  Youbou  se  recourbait  ensuite  de  nouveau  vers  l'Est, 
et  finalement  vers  le  Nord,  il  traçait  donc  une  sorte  d'S  et  décri- 
vait une  boucle  considérable  vers  l'Ouest.  Cette  forme  expli- 
quait l'enchevêtrement,  jusque-là  incompréhensible,   des  popu- 

1.  Comme  pour  l'augmenter,  ces  étrangers  apportaient  des  nouvelles  extra- 
ordinaires: uue  grosse  troupe  de  blancs  approchait  venant  de  l'Ouest.  Etait-ce 
Woelffel  ?  Puis  ce  furent  après  d'autres  blancs  venant  de  L'Est  ;  bientôt  il  en  \  in t 
iln  Sml  et  du  Nord,  il  \  en  eut  de  campés  dans  chaque  village,  el  ils  en  cou- 
vrirent le  pays:  c'était  une  vraie  Fantasmagorie.  Et  on  nous  servait  tout  cela 
le  pin-  sérieusement  du  monde,  avec  force  détails  vraisemblables.  Plusieurs  fois 
ces  nouvelles  nous  causèrent  de  l'émotion,  tant  elles  étaient  précises;  vérifica- 
tion faite,  ce  n'était  que  l'écho  du  bruit  que  notre  arrivée  causait  partout.  Ce 
phénomène  de  cime  en  retour,  de  récits  dout  on  est  soi-même  l'origine  et  qui, 
déformés,  vous  reviennent  appliques  à  d'autres,  est  fréquent  dans  le  pays  où 
les  nouvelles  se  transmettent  oralement. 

—  140  — 


SohUie.  tù/A. . 


&a   v 


CARTE     INDIGÈNE. 

lations  riveraines.  Tout  étant   éclairci,    nous  pouvions  choisir 
notre  route.   Mais  alors  eut  lieu  le  plus  étonnant  concours  de 
géographie  :   pour  nous  décider   à    venir  chez    eux,  les  gens 
des  autres  tribus  se 
mirent  à  leur  tour  à 
dessiner  la  carte,  en 
la  modifiant  de  ma- 
nière que  leur  pays 
se  trouvât  juste  dans 
la  direction  du  Nord; 
et  ils  le  faisaient  si 
habilement  que  nous 
ne  pouvions  discer- 
ner qui  nous  trom- 
pait. 

Nous  étions  vrai- 
ment confondus 
d'admiration,  et  cha- 
cun le  sera  s'il 
pense  à  ce  qu'il  ob- 
tiendrait d'un  pay- 
san quelconque  au- 
quel il  demanderait 

la  carte  du  pays  à  100  kilomètres  autour  de  son  village,  et 
môme  à  moins.  Et,  qu'on  y  songe,  dans  la  forêt  jamais  la  moindre 
échappée  ne  permet  de  se  rendre  compte  du  terrain  :  seul  un 
effort  considérable  de  raisonnement,  appliqué  aux  observations 
faites  le  long  des  chemins  sur  les  cours  d'eau,  les  montagnes, 
etc.,  peut  arriver  à  donner  une  idée  d'ensemble  d'une  contrée 
qu'on  n'a  jamais  vue,  puis  enseigner  à  représenter  cette  idée 
par  une  carte  '. 

Je  crois  donc  que  ce  trait,  mieux  que  tout  ce  que  j'ai  pu  dire, 

1.  Comme,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  les  gens  circulent  très  peu,  ils  se  transmettent 
les  uns  aux  autres  ce  qu'ils  ont  appris,  et  depuis  j'ai  vu  deux  fois  des  indigènes 
tracerune  carte  à  d'autres  pour  leur  indiquer  une  position  :  en  somme,  de 
vrais  cours  de  géographie  ! 


(KL&) 


0  f0Jiu*Uc) 


CARTE    DESSINEE   PAR  TOOILOI. 


1  il 


MISSION    IIOSTALVS  D'OLLONE. 

contribuera  à  détruire  cette  opinion  presque  universelle  que  le 
nègre  privé  de  nos  lumières  est  un  être  borné  et  voisin  de 
l'animal.  C'est  là  un  préjugé  ridicule,  du  à  notre  vanité.  Parce 
que  ces  gens  vont  tout  nus,  ils  ne  sont  pas  forcément  stupides  : 
les  Gaulois  nos  pères  n'allaient  pas  autrement,  au  temps  de  César, 
et,  il  y  a  quatre  mille  ans,  les  Grecs  n'étaient  guère  plus 
avancés  sous  aucun  rapport  ;  le  monde  cependant  était  déjà 
vieux.  La  civilisation  des  noirs  est  en  retard,  parce  qu'ils  n'ont 
pas  de  besoins,  grâce  à  la  douceur  de  leur  climat  et  à  la  fécon- 
dité de  leur  sol  ;  des  siècles  d'existence  facile  leur  ont  fait  par 
atavisme  un  caractère  indolent  et  léger  ;  ils  n'éprouvent  pas  le 
désir  d'un  progrès  qu'il  faudrait  payer  plus  cher  qu'il  ne  vaut. 
Mais  de  là  à  être  dépourvus  d'intelligence  naturelle  il  y  a  loin. 

D'ailleurs,  il  faut  se  garder  d'identifier  tous  les  nègres,  qui  se 
divisent  en  une  foule  de  races  très  différentes.  Ceux  de  la  forêt 
sont  vraiment  bien  doués,  et  c'est  pourquoi  est  passionnante 
l'étude  de  ces  êtres  qui,  grâce  à  leur  complet  isolement,  n'ont 
rien  appris  que  par  eux-mêmes  et  donnent  une  idée  de  ce  que 
furent  nos  ancêtres,  et  de  ce  que  nous  serions  peut-être  restés 
dans  les  mêmes  conditions. 

Le  Pérabo  sortit  vainqueur  du  tournoi  :  sa  tribu  fut  reconnue 
comme  la  plus  septentrionale  de  toutes  les  concurrentes,  donc 
la  plus  proche  du  Soudan  ;  bien  mieux,  Tooulou  s'engageait  à 
nous  conduire  dans  des  peuplades  situées  encore  plus  au  nord, 
nommées  les  Gons. 

Notre  décision  d'aller  chez  les  Pérabos  mécontenta  fort  les 
Sapos,  peu  pressés  de  voir  partir  nos  marchandises. 

Un  soir,  une  contestation  pour  un  motif  insignifiant  s'élève  au 
marché.  Aussitôt  les  Sapos  appellent  au  secours  ;  subitement 
tous  les  hommes  sortent  des  cases  en  brandissant  leurs  fusils  et 
les  femmes  disparaissent  dans  la  brousse.  Mais_  nous  sommes 
toujours  sur  nos  gardes  :  trois  coups  de  sifflet,  et  tout  notre  monde 
en  armes  se  rassemble  aux  emplacements  de  combat  fixés 
d'avance.  La  situation  est  tendue  au  dernier  point.  Les  indi- 
gènes, qui  croyaient  nous  surprendre,  ont  bien  reculé  en  nous 

—  142  — 


M      II0STA1NS  AU   MILIEU   DES    INDIGENES.   —   DESSIN   DE   -MADAME    PAULE    CRAMPEL. 


TENTATIVE     DE    SURPRISE. 

voyant  sitôt  prêts  à  la  lutte,  mais  ils  se  disposent  à  l'attaque  : 
réunis  au  fond  du  village,  ils  se  concertent,  et  de  petits  groupes 
voat  se  poster  dans  la  brousse  tout  autour  de  nous.  Des  hommes 
se  détachent  pour  nous  crier  des  injures  et  des  menaces.  Qu'un 
coup  de  feu  parte  d'un  côté  ou  de  l'autre,  et  c'est  la  fin  de  notre 
mission,  car,  même  si 
nous  sommes  vain- 
queurs, il  nous  sera 
impossible  de  continuer 
notre  route  sans  guide  à 
travers  des  populations 
dorénavant  toutes  hos- 
tiles, et  il  faudra  rega- 
gner la  côte  en  combat- 
tant sans  cesse. 

Heureusement  la  dis- 
cipline de  notre  person- 
nel est  admirable  :  tous 
attendent  ,  insensibles 
aux  provocations,  le  si- 
gnal du  combat  qui  les 

comblerait  de  joie.  Les  vieillards  du  village,  qui  d'abord 
s'étaient  tenus  à  l'écart,  finissent  par  comprendre  que  peut-être 
leurs  guerriers  ne  seront  pas  les  plus  forts.  Falé  s'avance,  prend 
Hostains  par  la  main  et  l'emmène  vers  ses  gens,  en  proclamant 
qu'il  est  son  ami  et  qu'on  ait  à  déposer  les  armes. 

Mais  les  Sapos  sont  fort  excités,  et  ce  blanc  tout  seul  au  bout 
de  leurs  fusils  prête  à  un  exploit  bien  tentant  :  plusieurs  mettent 
enjoué  à  bout  portant  Hostains,  qui  ne  fait  pas  un  mouvement. 
Les  gens  sages  désarment  ces  forcenés,  et  tous,  impressionnés 
par  cette  tranquillité  impassible  en  même  temps  que  par  l'attitude 
de  nos  hommes,  se  décident  un  à  un  à  regagner  leurs  cases. 
Hostains,  seul  et  sans  armes,  fait  ainsi  avec  Falé  le  tour  du 
village  jusqu'à  ce  que  tous  soient  rentrés  chez  eux;  son  retour 
vient  enfin  nous  délivrer  d'une  mortelle  inquiétude. 


MASOTE    EN    BOIS    SCULPTE. 


—  145  — 


10 


MISSIOIS     HOS  l'Ai  VS-D'OLLONE. 

Le  calme  ne  se  rétablit  pas  tout  de  suite,  il  nous  faut  veiller 
toute  la  nuit.  Les  femmes  sont  toujours  absentes,  et  c'est  un 
indice  caractéristique  de  mauvaises  dispositions  ;  enfin,  au 
matin,  elles  rentrent  successivement. 

Peu  après,  les  notables  viennent  en  corps  nous  trouver  :  «  Il 
ne  faut  plus,  disent-ils,  que  pareille  chose  se  reproduise.  Nous 
voulons  être  amis  et  proclamer  notre  amitié  :  donnez-nous  un 
pavillon.  »  On  envoie  aussitôt  des  messagers  convoquer  les  chefs 
des  villages  voisins;  un  màt  immense  est  coupé  et  planté  sur  la 
grande  place.  Le  lendemain,  en  grande  pompe,  le  drapeau 
français  est  hissé  sur  Paoulo.  C'était  là  le  résultat  de  la  tentative 
d'agression  des  Sapos  :  grâce  au  calme  courage  d'Hostains  et 
à  la  discipline  de  notre  troupe,  nous  avions,  sans  effusion  de 
sang,  remporté  la  victoire,  et  tous  la  reconnaissaient. 

Nous  avons  su  plus  tard  que  le  coup  de  main  avait  été  pré- 
paré :  les  Sapos  croyaient  que  leur  prise  d'armes  suffirait  pour 
terrifier  tout  notre  monde  et  le  mettre  en  fuite  ;  ils  n'auraient 
plus  qu'à  se  partager  nos  marchandises  et  à  garder  comme  cap- 
tifs ceux  qu'ils  no  voudraient  pas  tuer.  Du  reste,  il  ne  faut  pas 
se  le  dissimuler,  tous  les  peuples  que  nous  avons  traversés 
n'ont  cessé  de  chercher  une  occasion  favorable  pour  nous  sur- 
prendre; mais,  en  gagnant  à  nos  intérêts  quelques  hommes 
influents,  nous  avons  toujours  empêché  l'accord  de  se  faire 
contre  nous,  et  d'ailleurs  nous  nous  gardions. 

Le  pavillon  hissé  et  un  traité  en  règle  signé  avec  les  Sapos, 
nous  n'avions  qu'à  partir.  Mais  nos  nouveaux  amis  entendaient 
bien  utiliser  notre  alliance  :  une  antique  querelle  avec  un  vil- 
lage voisin,  Toulibli,  s'étant  ranimée,  ils  voulurent  aussitôt 
commencer  la  guerre.  Nous  ne  pouvions  les  abandonner  juste 
au  moment  où  ils  venaient  de  se  proclamer  Français  ;  cependant, 
nous  n'avions  nulle  envie  de  nous  battre  pour  le  compte  d'autrui, 
même  au  prix  de  trois  boeufs  que  les  gens  de  Paoulo  nous  offri- 
rent si  nous  voulions  prendre  Toulibli  ! 

Tous  nos  efforts  tendirent  à  amener  une  réconciliation,  en  inti- 
midant l'ennemi.  Cette  tactique  réussit.  Les  négociations  furent 

—  146  — 


DÉPART    DE    PAOULO. 

conduites  par  les  femmes  de  Toulibli  :  chez  ces  chevale- 
resques cannibales,  les  femmes  sont  respectées  pendant  la 
guerre  tout  comme  en  Europe,  et,  bel  exemple  pour  nos  fémi- 
nistes, ce  sont  elles  qui  servent  de  parlementaires  et  d'ambas- 
sadeurs l.  Mes  lecteurs  connaissent  trop  la  diplomatie  fémi- 
nine pour  douter  qu'elles  ne  s'acquittent  fort  bien  de  telles 
fonctions,  si  différentes  du  rôle  de  bête  de  somme  auxquelles 
on  les  croit  soumises.  Mais  ici  toute  la  finesse  des  négocia- 
trices fut  vaine,  et  nos  alliés  obtinrent  gain  de  cause  sur  tous 
les  points. 

Ils  n'en  furent  que  plus  mécontents  de  notre  départ,  puisque 
leur  puissance  s'en  allait  avec  nous,  aussi  nous  refusèrent-ils 
toute  aide.  Gomme  chez  les  Graoros,  il  nous  fallut  partir  seuls, 
conduits  par  Tooulou,  en  opérant  des  va-et-vient  avec  nos  por- 
teurs, et  non  sans  prendre  des  précautions  :  les  Sapos  étaient 
si  furieux  que,  pour  un  peu,  ils  nous  auraient  attaqués,  par 
affection  ! 

Le  22  octobre  nous  quittions  Paoulo,  après  un  mois  et  demi 
de  séjour. 


1.  Partout  ailleurs  que  chez  les  Sapos,  les  femmes  sont  tuées  comme  de  sim- 
ples hommes;  on  ne  les  réduit  pas  eu  captivité,  les  captifs  autochtones  étant 
impossihles  à  garder. 


CHAPITRE  VIII 
Kopos  et  Péraoos.  -    Incidents,  —  Boos  el  Booniaos. 

A  travers  de  nombreux  petits  villages,  nous  atteignîmes  Doué- 
bli.  C'est  le  village  Sapo  le  plus  septentrional  ;  nous  devions 
ensuite,  d'après  Tooulou,  marcher  quatre  jours  en  forêt  déserte 
pour  gagner  son  pays.  Les  gens  de  Douébli  déclarèrent  que  Toou- 
lou nous  trompait,  qu'il  n'y  avait  pas  de  chemin  pour  aller  direc- 
tement chez  lui,  et  qu'il  nous  fallait  passer  chez  les  Kiés,  puis- 
sante tribu  voisine.  Mais  les  dispositions  des  Kiés  étaient 
mauvaises,  ils  s'étaient  vantés  que  nous  ne  sortirions  pas  de 
chez  eux,  et  ils  avaient  arrêté  des  gens  que  Tooulou  avait 
cnvoj'és  chez  lui  pour  annoncer  notre  venue.  Nous  voulions 
donc  les  éviter,  et  le  seul  moyen  était  de  nous  fier  à  Tooulou. 

Devant  notre  résolution  de  partir  de  suite,  en  brûlant  au 
besoin  notre  surplus  de  bagages,  les  gens  de  Douébli  consenti- 
rent, afin  de  retirer  quelque  bénéfice  de  notre  passage,  à  nous 
fournir  des  porteurs  pour  trois  jours,  au  bout  desquels,  suivant 
Tooulou,  nous  rencontrerions  les  Pérabos  venant  au-devant  de 
nous. 

Le  28  octobre,  après  des  cadeaux  généreux,  nous  partons  avec 
24  porteurs.  Au  bout  d'une  heure,  à  un  signal  donné,  plusieurs 
Sapos  jettent  leurs  charges  et  disparaissent  dans  la  brousse. 
Heureusement,  grâce  à  la  pluie  qui  tombait  à  verse,  leur  signal 
n'est  pas  entendu  de  tous,  et  nos  hommes  empoignent  les  autres 
avant  qu'ils  aient  pu  s'enfuir  :  on  les  prévient  qu'on  tirera  sur 
tout  fuyard.  Plusieurs  de  nos  porteurs,  qui  avaient  été  déchargés 

—  148  — 


DANS    LA     FORÊT    DESERTE. 

comme    malades,    doivent    prendre  les    fardeaux   abandonnés. 

Rien  ne  peut  donner  une  idée  de  la  route.  Sous  la  pluie 
torrentielle,  la  forêt  inondée  n'était  qu'un  immense  marécage 
où  nous  avancions  péniblement  plongés  dans  l'eau  jusqu'à  mi- 
corps.  Le  moindre  ruisseau  était  infranchissable  :  il  fallait  faire 
un  pont  en  abattant  un  arbre,  ou,  comme  des  singes,  passer  d'une 
branche  à  l'autre  dans  les  airs,  système  commode  pour  des 
hommes  chargés  !  Nous  campions  où  nous  pouvions  sous  des 
abris  en  feuilles  de  palmiers,  nos  tentes  étant  depuis  longtemps 
pourries.  Et,  après  de  telles  marches,  sait-on  la  question  qu'on 
nous  a  le  plus  souvent  posée  depuis  notre  retour  en  France  ? 
«  Vous  avez  dû  bien  souffrir  du  manque  d'eau,  n'est-ce  pas?  » 
Non,  nous  n'en  souffrions  pas,  hélas  ! 

Au  bout  de  trois  jours,  nous  n'avions  point  rencontré  les  gens 
de  Tooulou.  Les  Sapos  refusèrent  d'aller  plus  loin;  ils  avaient 
notre  parole,  il  fallut  bien  les  laisser  partir.  Nous  restions  seuls 
avec  notre  excédent  de  charges.  Heureusement,  notre  personnel 
fit  assaut  de  bonne  volonté,  tout  le  monde  s'offrit  pour  les 
prendre,  Tooulou,  les  interprètes,  les  boys,  et  même,  ce  qui 
étonnera  surtout,  les  tirailleurs  :  ils  ne  pouvaient,  pour  qui 
connaît  leur  orgueil  de  guerriers,  donner  plus  éclatante  preuve 
de  dévoùment. 

Trois  longs  jours  s'écoulèrent  encore.  En  réalité,  les  Sapos 
n'avaient  pas  menti,  il  n'y  avait  point  de  route.  Nous  suivions 
par  moments  quelques  sentiers  de  chasse  percés  au  hasard, 
plus  souvent  encore  des  trouées  faites  par  des  éléphants,  puis 
nous  nous  ouvrions  un  chemin  dans  le  fourré,  devenu  heureu- 
sement moins  dense.  Plusieurs  fois  Tooulou,  désorienté,  car  le 
soleil  restait  invisible,  nous  conduisit  vers  le  Sud  :  ce  fut  la 
boussole  qui  indiqua  l'erreur,  et  les  blancs  qui  remirent  l'indi- 
gène dans  la  bonne  voie,  à  son  grand  étonnement.  Mais  nos 
provisions  de  riz  touchaient  à  leur  fin  i,  et  aussi  les  forces  de 

1.  Il  y  avait  longtemps  que  notre  provision  de  café  était  épuisée,  le  sucre  vin 
à  manquer  aussi.  Du  thé  moisi  était  tout  ce  qui  nous  restait,  avec  un  peu  de  sel, 
et  quinze  jours  plus  tard  cela  manquera  aussi. 

—  149  - 


MISSION    HOS  TA  INS-D'OLLO  \  E. 

tout  le  monde,  à  marcher  ainsi  surchargé  de  six  heures  du 
matin  à  cinq  heures  du  soir,  dans  l'eau  ou  dans  la  boue.  Notre 
inquiétude  était  grande  :  où  nous  menait  Tooulou  '.' 

Enfin,  le  sixième  jour  au  soir,  nous  atteignîmes  le  Douobé. 
Ce  n'était  plus  maintenant  qu'une  petite  rivière  de  15  à  20  mètres 
de  large,  mais  profonde  encore  de  près  de  \  mètres  à  cause  des 
pluies.  Un  grand  arbre  servit  de  pont,  et  nous  passâmes  de 
même  la  rivière  C»',  de  dimensions  presque  égales,  qui  conflue 
de  là  avec  le  Douobé.  Le  lendemain  (3  novembre),  nous 
revoyions  enfin  des  êtres  humains  et  arrivions,  complètement 
épuisés,  chez  les  Kopos. 

Les  Kopos  sont  une  peuplade  alliée  aux  Pérabos,  et  un  grand 
nombre  de  ceux-ci,  venus  au-devant  de  nous,  se  trouvaient  là. 
Tous  ces  gens  nous  regardaient  avec  un  profond  étonnement  : 
jusqu'alors,  clans  toutes  les  tribus,  quelques  hommes  étaient  allés 
à  la  côte  et  y  avaient  vu  des  blancs;  ici,  c'est  à  peine  si  on 
avait  entendu  parler  de  ces  êtres  étranges. 

Mais,  phénomène  singulier!  si  les  gens  avaient  l'air  plus 
farouche,  les  choses  avaient  pris  un  aspect  plus  riant  et  plus  civi- 
lisé. Les  villages  régulièrement  bâtis,  très  bien  entretenus, 
étaient  décorés  de  massifs  fleuris  de  tabac  ou  d'autres  plantes 
utiles,  avec  des  bordures  de  bois  ;  d'immenses  plantations 
ouvraient  de  larges  clairières,  et,  chose  admirable!  les  che- 
mins presque  droits,  débarrassés  d'obstacles,  larges  quelquefois 
de  plusieurs  mètres,  étaient  devenus  praticables.  Les  pluies 
ayant  cessé  sur  ces  entrefaites,  la  marche  nous  semblait  main- 
tenant un  plaisir. 

Malheureusement  les  cases,  fort  soignées  d'ailleurs,  pré- 
sentaient une  nouvelle  disposition  bien  incommode  :  sauf  dans 
un  carré  de  deux  mètres  devant  la  porte,  on  ne  peut  s'y  tenir 
debout,  le  plafond  n'étant  qu'à  un  mètre  de  terre.  C'est  sur 
ce  plafond,  formant  premier  étage,  que  les  gens  couchent  quand 
il  fait  froid.  Les  cases  sont  entourées  d'une  véranda  circulaire 
très  étroite;  plusieurs  sont  décorées  de  peintures;  à  l'intérieur, 
un  mur  de  terre  les  sépare  en  deux  chambres.  Les  toits  coniques 

—  150  — 


LES    KOLAS. 


TYPES    ET    CASES    KOPCK. 


sont  très  pointus.  Mais  ce  qui  caractérisait  surtout  la  région, 
c'était  l'abondance,  qui  désormais  ne  cesserait  plus,  des  kolatiers 
jusqu'alors  très  rares  '.  On  sait  que  la  kola,  fruit  extrêmement  re- 
cherché au  Soudan  et  qui  y  fait  l'objet  d'un  commerce  considé- 
rable, provient  delà  forêt.  Binger,  d'après  un  de  ses  hommes  qui 
avait  été  captif  chez  les  Los,  peuplade  près  du  Bandama,  a 
décrit  une  fort  curieuse  association  secrète  ayant  pour  but  de 
transporter  les  kolas  au  Soudan  sans  que  le  mystère  de  la 
forêt  pût  être  pénétré.   Nous    désirions  contrôler  le  fait,   mais 

1.  Qu'on  ne  croie  pas  cependant  qu'ils  poussent  au  hasard  dans  la  forêt  :  on 
n'en  trouve  guère  qu'aux  alentours  des  villages  où  ils  ont  élé  une  fois  plantes 
et  où  ils  se  reproduisent.  Ils  ne  semblent  pas  un  produit  spontané  du  sol. 


151 


MISSION    IIOS  TA  INS-D'OLL  ONE. 

pour  découvrir  de  tels  secrets,  il  nous  eût  fallu  un  agent  habile, 
qui  nous  manquait.  Je  dois  signaler  seulement  que  dorénavant 
tous  les  villages  sont  précédés  d'une  place  circulaire  taillée  dans 
la  brousse  et  servant  à  des  réunions,  peut-être  à  des  marchés,  et 
que  nous  avons  trouvé  dans  des  cases  des  ballots  de  kolas 
bien  empaquetés  comme  pour  un  long  voyage,  avec  des  marques 
peintes,  peut-être  celles  du  propriétaire  ou  du  destinataire. 

A  travers  une  suite  de  villages,  nous  arrivâmes  le  7  novembre 
à  Sooudi,  capitale  des  Pérabos,  dont  le  père  de  Tooulou  était 
chef.  Une  fête  fut  donnée  en  notre  honneur  :  un  homme  portant 
un  masque  à  immense  barbe,  une  coiffure  de  plumes  gigantes- 
que, une  sorte  de  longue  jupe  en  feuilles  de  bambou  et  une 
camisole,  exécuta  des  danses  bizarres,  avec  privilège  de  battre 
à  son  gré  les  spectateurs.  On  trouve  presque  en  tous  pays  le 
pendant  de  nos  carnavals,  avec  masques,  déguisements,  licence 
de  tout  faire,  mais  le  fait  est  particulièrement  curieux  au  fond 
de  cette  forêt  sans  communication  avec  le  reste  du  monde,  et 
un  déguisement,  presque  pareil  aux  nôtres,  n'est-il  pas  singulier 
chez  des  gens  qui  ignorent  tout  costume? 

Des  hommes  de  toutes  les  tribus  limitrophes  étaient  accourus 
à  Sooudi  et  nous  les  interrogions  avidement,  espérant  enfin 
entendre  parler  du  Soudan;  et  en  effet  deux  hommes  du  Nord, 
des  Zouos,  se  mirent  à  nous  raconter  qu'ils  avaient  entendu 
parler  des  blancs  et  d'une  grande  guerre.  Enfin!  le  voile  se 
soulevait,  on  se  décidait  à  parler,  et  sans  doute  nous  touchions 
au  but.  Mais  hélas!  la  nuit  retomba  plus  obscure  :  les  autres 
indigènes  écoutaient  ces  récits  d'un  air  manifestement  incrédule 
qui  montrait  bien  qu'ils  ne  les  avaient  jamais  entendus,  et  des 
questions  sur  la  fin  de  la  forêt,  sur  les  sources  du  Cavally,  trou- 
vèrent en  défaut  nos  donneurs  de  renseignements.  Que  nous 
étions  donc  loin  encore,  pour  qu'une  telle  ignorance  fût  possible! 

Cependant,  on  nous  signala  les  Ouabos  (sans  doute  les  gens  de 
Oua)  et  les  Blons,  noms  recueillis  par  le  commandant  de  Lar- 
tigue  et  Blondiaux.  Même  une  grosse  troupe  de  blancs  aurait 
récemment   fait   la  guerre  aux  Blons  et  fondé  un  poste  appelé 

—  152  — 


ABANDON    DE     TOOULOU. 

Blontrouyé  (traduction:  au  pied  de  la  montagne  des  Blons). 
Tout  cela  était  si  confus,  si  plein  de  réticences,  que  le  mystère 
semblait  augmenter. 

Quoi  qu'il  en  fût,  Tooulou  avait  promis  de  nous  conduire  au 
Nord  de  la  boucle  du  Cavally  jusque  chez  les  Gons.  Ce  peuple 
dont  on  nous  parlait  depuis  la  côte  comme  appartenant  à  une 
race  tout  à  fait  différente,  avec  une  langue  et  des  mœurs  nou- 
velles, devait  être  d'origine  Bambara  '  :  ils  avaient  les  trois 
raies  sur  la  joue  qui  sont  la  marque  distinctive  des  Bambaras; 
les  gens  tissaient  des  étoffes  et  portaient  des  vêtements;  enfin, 
ce  qui  était  significatif,  on  nous  avait  présenté  comme  des  Gons 
tous  les  captifs  Soudanais  que  nous  avions  rencontrés.  Nous 
serions  là  en  pays  ami. 

Après  avoir  hissé  le  drapeau  français  sur  Sooudi,  nous  repre- 
nons la  marche  le  13  novembre.  Malheureusement  les  deux 
Graoros,  Tiayo  et  son  frère,  ne  veulent  pas  nous  accompagner 
plus  loin  :  engagés  jusqu'à  Paoulo  seulement,  c'est  merveille  de 
les  avoir  décidés  à  aller  au  delà.  Mais  s'écarter  davantage  de 
chez  eux,  où  déjà  ils  auront  tant  de  peines  et  de  dangers  à  revenir, 
est  au-dessus  de  leur  courage  ,  et  ils  avouent  qu'on  ne  leur  dit 
rien  de  bon  de  ce  qui  va  nous  advenir  :  nous  serons  sûrement 
mangés.  Leur  départ  rend  la  chose  assez  probable,  car  François 
n'arrive  plus  guère  à  se  faire  entendre. 

Les  difficultés  commencent  de  suite.  Nous  devions  le  soir 
même  franchir  le  Cavally,  mais  Tooulou,  mécontent  de  notre 
prompt  départ  de  Sooudi,  veut  s'arrêter  en  route.  Nous  refusons, 
et  à  son  tour  il  refuse  de  nous  accompagner  :  d'un  air 
moqueur,  il  nous  regarde  continuer  notre  marche  sans  guide. 

Nous  trouvons  le  fleuve  à  trois  quarts  d'heure  de  là.  Il  a  en- 
core de  80  à  100  mètres  de  large  et  8  de  profondeur.  Les  indi- 
gènes ont  organisé  un  mode  de  passage  fait  pour  nous  surpren- 
dre :  plus  de  pirogue,  mais  un  ba c,  radeau  triangulaire  se  mouvant 

1.  Je  prends  ce  mot  dans  le  sens,  évidemment  impropre,  avec  lequel  tout 
le  monde  l'emploie  dans  l'Afrique  Occidentale,  pour  désigner  l'ensemble  des 
populations  que  Binger  appelle  Mandés. 

—  155  — 


MISSION    HOS  TAIN  S-D'OLL  ONE. 

le  long  d'une  immense  corde  de  lianes,  que  maintiennent  lendue 
d'autres  cordes  ingénieusement  disposées.  Ce  procédé,  à  ma 
connaissance,  n'a  été  signalé  nulle  part  en  Afrique.  Le  passage 
nous  occupe  jusqu'au  soir  et  nous  couchons  sur  l'autre  rive. 

Or,  voici  pourquoi  Tooulou  s'était  montré  si  narquois  en  nous 
quittant:  il  nous  avait  engagés  sur  une  fausse  route,  ce  n'était 
qu'un  sentier  de  chasse  qui  se  perdait  assez  loin  dans  une  contrée 
déserte;  nous  allions  nous  égarer  et  mourir  de  faim,  à  moins  de 
revenir.  Il  nous  croyait  à  sa  merci. 

Mais,  je  l'ai  déjà  dit,  jamais  nous  ne  marchions  sans  avoir 
d'avance  dressé  par  renseignements  la  carte  du  pays;  nous 
savions  donc  qu'il  y  avait  un  petit  village  à  peu  de  distance  du 
passage.  Ne  l'ayant  pas  trouvé,  nous  faisons  le  lendemain  matin 
des  reconnaissances  qui  le  découvrent  à  3  kilomètres  en  amont, 
près  d'un  autre  bac,  sur  la  bonne  route  cette  fois. 

Nous  demandons  là  un  guide  pour  nous  mener  jusqu'à  la  tribu 
suivante.  Sans  paraître  refuser,  les  habitants  font  traîner  les 
choses  en  longueur  ;  d'autres  indigènes  arrivent  successivement 
et  se  concertent  avec  eux;  enfin,  comme  si  c'eût  été  le  bon  chemin, 
ils  nous  conduisent  au  fleuve. 

Un  spectacle  pittoresque  et  imprévu  nous  y  attendait.  Do 
l'autre  côté  des  eaux  étincelantes  de  lumière,  dans  la  gigan- 
tesque et  sombre  muraille  de  verdure  qui  nous  faisait  face, 
s'ouvrait  comme  une  caverne  une  voûte  profonde;  une  multitude 
s'y  tenait  assemblée,  le  peuple  assis  en  rangs  étages  depuis  le 
niveau  du  fleuve  jusqu'au  sommet  de  la  berge,  au-dessus  de 
lui  un  aréopage  de  vieillards  en  demi-cercle  assis  sur  leurs 
chaises,  présidés  par  un  homme  à  grande  barbe  blanche  sur  un 
trône  :  une  vraie  scène  de  théâtre. 

Nous  nous  arrêtons  étonnés.  Aussitôt  Tooulou  sort  des  cou- 
lisses et,  s'avançant  près  de  la  rampe,  nous  apostrophe  par- 
dessus le  fleuve,  nous  reprochant  de  façon  pathétique  de  n'avoir 
pas  payé  ses  services.  A  tue-tête  et  avec  de  grands  gestes  lui 
aussi,  notre  interprète  lui  réplique  qu'il  s'est  engagé  à  nous 
conduire  chez  les  Gons  et  qu'il  manque  à  ses  serments.  Ce  dia- 

—  156  — 


palabre  a  travers  i-e  cavally.  —  dessin  de  madame  paule  crampe  l. 
(d'après  u.ne  photographie. 


CHEZ    LES    BOOS. 

logue  homérique  à  travers  le  large  fleuve  se  poursuit  avec  feu. 

En  réalité,  il  ne  sert  qu'à  dissimuler,  à  décorer  le  marché  qui 
se  négocie  en  sous-main  :  par  le  bac  a  lieu  un  va-et-vient  inces- 
sant de  propositions  et  de  contre-propositions  secrètes.  Des  deux 
côtés,  on  a  intérêt  à  s'entendre  :  Tooulou  craint  de  perdre  tout 
ce  qui  lui  a  été  promis,  nous  désirons  éviter  son  hostilité  et 
retrouver  en  lui  un  guide  vers  les  tribus  lointaines.  La  foule 
s'est  divisée  en  deux  camps,  dont  l'un  prêche  les  mesures 
extrêmes  contre  nous,  l'autre  conseille  à  Tooulou  de  céder.  Enfin 
on  trans'ge  :  Tooulou  consent  à  nous  conduire,  et  nous  à  lui 
remettre  de  suite  une  partie  de  la  récompense  promise.  Il  est 
trois  heures  du  soir,  la  journée  presque  entière  s'est  écoulée 
dans  ces  péripéties  orageuses. 

Le  soir  même,  au  bivouac,  notre  interprète  François  est  pris 
d'une  fièvre  ardente,  et  nous  pouvons  bientôt  reconnaître  une 
pneumonie  grave  :  c'est  la  quatrième  que  nous  avons  à  soigner 
dans  notre  personnel,  dont  une  telle  existence  épuise  manifes- 
tement les  forces1.  Il  faut  cependant  admirer  notre  bonheur: 
si  la  maladie  avait  frappé  François  un  jour  plus  tôt,  il  nous  eût 
été  impossible  de  traiter  avec  Tooulou,  c'est  à  coups  de  fusil 
que  la  querelle  se  fût  terminée  et  que  serait-il  advenu  de  nous  ? 
En  ce  moment  le  mal  était  moins  grave,  Tooulou,  habitué 
depuis  Paoulo  à  notre  façon  d'agir,  pouvant  de  lui-même  nous 
assurer  bon  accueil  et  nous  procurer  le  nécessaire. 

Deux  jours  de  marche  en  pays  désert  nous  paraissent  char- 
mants :  les  eaux  se  sont  écoulées  rapidement  depuis  quinze 
jours  qu'il  ne  pleut  plus,  les  fourrés  moins  épais  laissent  le 
regard  pénétrer  plus  loin  sous  la  voûte  majestueuse  des  grands 
arbres,  et  c'est  délicieux  de  ne  plus  barboter  dans  l'eau  entre 
deux  murs,  les  pieds  pris  par  des  racines,  la  tête  et  les  bras  par 
des  lianes.  François  est  porté  en  hamac,  ce  que  permet  la  piste 
plus  large  et  mieux  tracée. 

La  traversée  de  la  tribu  des  Boos    s'effectue  sans   incident 

1.  Sur  60  hommes,  il  y  en  avait  tous  les  jours  vingt  à  la  visite,  et  il  fallait 
bien  que  les  pauvres  diables  marchassent  tout  de  même. 

—  159  — 


MISSION    HOSTAINS-D'OLLONE. 

notable,  quoique  à  la  muette,  Tooulou  arrangeant  toutes  les 
affaires. 

Subitement,  à  leur  dernier  village,  Troya,  Tooulou  déclare 
qu'il  ne  peut  aller  plus  loin,  étant  au  plus  mal  avec  la 
tribu  suivante,  les  Booniaos,  mais  son  ami  Zola,  qu'il  nous  pré- 
sente, nous  conduira  cbez  son  oncle,  important  chef  des  Booniaos, 
et  celui-ci  nous  introduira  chez  les  Gons.  Nous  essayons  de 
retenir  Tooulou  ;  c'est  inutile,  il  dit  qu'on  le  tuerait  chez  les 
Booniaos.  Force  nous  est  donc  de  subir  sa  combinaison,  dont 
nous  n'augurons  rien  de  bon,  mais  nous  ne  lui  donnons  qu'un 
fusil  au  lieu  des  trois  promis  :  les  deux  autres  seront  pour 
ceux  qui   nous    mèneront  à  sa   place  chez  les  Gons. 

Le  lendemain,  quand  nous  sommes  prêts  à  partir,  toute  la 
population  en  armes  nous  entoure:  Tooulou  exige  ses  trois  fusils, 
et  sur  notre  refus  s'emporte  et  nous  menace.  Tous  les  indigènes 
nous  quittent  précipitamment  et  se  réunissent  à  l'autre  bout  du 
village  pour  se  concerter:  ils  paraissent  fort  excités.  La  situation 
est  grave.  Cependant  Zola  craint  de  perdre  le  fusil  que  nous 
lui  avons  promis,  il  s'entremet  pour  nous,  quelques  vieillards 
l'appuient,  de  menus  cadeaux  nous  font  des  partisans,  et  la 
foule  retournée  prie  poliment  Tooulou  d'aller  revoir  son  pays. 
Il  part  furieux,  en  nous  jetant  l'anathème. 

Par  deux  fois  cet  homme  nous  a  mis  à  deux  doigts  des  pires 
éventualités.  «  Si  les  blancs  reviennent,  il  faudra  lui  couper 
la  tète  »,  dit  François  qui,  presque  mourant,  a  fait  un  suprême 
effort  pour  mener  toute  cette  affaire.  Et  cependant  c'est  à  Toou- 
lou que  nous  devons  l'énorme  bond  que  nous  avons  fait  depuis 
Paoulo  ;  bien  plus,  c'est  grâce  aux  mesures  qu'il  a  prises  que 
nous  allons  pouvoir  atteindre  les  Gons.  Avec  lui  disparaît  le  seul 
homme  dont  François  se  fasse  à  peu  près  comprendre,  grâce 
au  patois  Sapo  qu'ils  savent  tous  deux  :  notre  situation  sera 
dorénavant  bien  précaire  '. 

I.  J'ai  déj  i  expliqué  que,  bien  que  la  languereste  la  même  au  fond,  1rs  patois 
changent  au  point  que  notre  interprète  ne  peut  >e  faire  comprendre  dans  une 
nouvelle  tribu  qu'au  bout  de  plusieurs  jours  de  travail. 

—  ICO  — 


LES    BOOM  A  OS. 


Devant  le  premier  village  Booniao,  Guéizouobli,  une  partie  de 
la  population  nous  attend  avec  des  mines  inquiètes  et  farouches. 
Cependant  trois  enfants  armés  de  flûtes  —  les  premières  que 
nous  voyons  —  se  mettent  en  tête 
de  notre  cortège.  Ils  jouent  des  mé- 
lodies   à  trois  parties  étrangement 
combinées  ;  l'effet  est  charmant,  il 
le  sera  plus  encore  dans  la  mélan- 
colie de  la  nuit. 

Quand  nous  sommes  tous  réunis 
sur  la  place,  le  chef  Guéizouo  fait 
une  entrée  sensationnelle.  Agé  de 
cinquante  ans,  grand  et  fort,  vêtu 
d'une  blouse  et  d'une  tiare  en  toile 
du  Soudan,  la  barbe  tressée  à  la 
mode  assyrienne,  des  bracelets  aux 
bras  et  aux  pieds,  il  se  précipite  sur 
la  place  et  en  fait  trois  fois  le 
tour,  jetant  son  nom  comme  un  cri 
de  guerre  :  «  Guéizouo  !  Guéizouo  !  » 

et   proclamant   sa   force  et   ses  exploits.    Ce    n'est    qu'ensuite 
qu'il  vient  à  nous  et  nous  serre  la  main. 

Il  faut  répondre  dans  le  même  style  :  nous  faisons  signe  à 
Abdul-Salam,  notre  cuisinier.  On  sait  que  les  noirs  sont  très 
moqueurs  et  saisissent  vite  les  ridicules  :  nos  hommes  adorent 
imiter  do  façon  burlesque  les  manières  de  nos  hôtes,  et  il  faut 
souvent  les  en  empêcher.  Abdul-Salam,  ancien  spahi  sénégalais, 
est  un  géant  de  deux  mètres  de  haut,  musulman  assez  instruit 
et  très  orgueilleux,  qui  méprise  tous  ces  sauvages  ;  aussi  juge- 
t-il  inutile  d'user  pour  eux  sa  dernière  culotte  qu'il  garde  pour 
le  Soudan:  il  marche  vêtu  seulement  d'une  petite  hotte  qui  la 
renferme,  costume  propre  à  faire  valoir  ses  formes  colossales. 
A  notre  signal,  il  se  précipite  en  brandissant  son  fusil  et  son 
sabre,  les  frappant  l'un  contre  l'autre,  les  lançant  en  l'air  et  les 
rattrapant,    poussant  des  cris  effroyables  avec  des   mines  ter- 


JEU.SK    GCERKIElt    BOONIAO. 


101 


1 1 


M I  s  s  1 0  N    II  o  S  I  AI  N  S  -ir()Ll.<)\  /■: . 

ribles.  Quand  il  s'est  rassis,  nous  serrons  à  notre  tour  les 
mains  de  Guéizouo  de  l'air  le  plus  naturel  du  monde,  comme 
des  gens  qui  viennent  d'observer  les  règles  élémentaires  du 
savoir-vivre.  Guéizouo  et  ses  gens  paraissent  impressionnés. 

Zola  fait  un  discours  pour  nous  présenter  et  charge  les  Boo- 
niaos  de  nous  conduire  chez  les  Gons  comme  les  Ooos  nous  ont 
conduit  chez  eux.  Il  est  piquant,  maintenant  que  nous  sommes 
brouillés  avec  Toolou,  de  voir  fidèlement  suivre  et  transmettre 
les  instructions  qu'il  avait  auparavant  données  en  notre  faveur. 

Guéizouo  demande  sans  façon  ce  que  nous  voulons  lui  donner 
pour  nous  introduire  chez  les  Gons  :  quoiqu'un  tel  marché  ne  soit 
pas  dans  nos  habitudes  ',  nous  lui  offrons  un  fusil,  un  grand 
couteau  et  quelques  menus  objets.  Il  se  déclare  satisfait,  cl 
trois  jours  plus  tard  il  nous  amène  le  fils  du  chef  des  Vayas, 
la  première  tribu  Gon. 

C'est  pour  nous  un  moment  décisif  :  est-ce  un  bambara?  Si 
oui,  nous  entrons  au  Soudan,  notre  tâche  est  terminée  et  notre 
succès  complet.  Si  non,  notre  situation  devient  subitement  ter- 
rible :  une  couche  de  populations  inconnues,  avec  lesquelles 
nous  n'aurons  plus  aucun  moyen  de  nous  entendre,  s'étend 
encore  devant  nous. 

Nos  gens  s'adressent  au  (ion  en  Bambara,  il  ne  comprend 
rien  ;  ils  essayent  successivement  tous  les  dialectes  :  peine  per- 
due, ce  n'est  pas  un  Bambara. 

Nous  sommes,  il  faut  l'avouer,  passablement  découragés.  Où 
donc  est  ce  Soudan  que  nous  croyions  toucher  ?  Comment 
obtiendrons-nous,  sans  pouvoir  dire  un  mot,  vivres,  guides, 
etc.,  tout  ce  qui  a  exigé  jusqu'à  présent  d'épineuses  et  intermi- 
nables négociations?  Comment  supposer  même  qu'on  nous 
accorde  libre  passage,  ce  que  n'eussent  pas  fait  les  Kroumen 
sans  notre  lente  préparation  à  la  Côte,  à  Fort-Binger,  à  Paoulo, 
et  sans  des  palabres  continuels  ? 

1.  Nous  avons  toujours  tenu,  je  l'ai  déjà  dit,  à  obtenir  gracieusemenl  des 
chefs  tous  les  services  qu'on  est  en  droit  d'exiger  de  ses  amis,  quitte  à  les  en 
rpmercier  ensuite  par  des  cadeaux  spontanés.  Mais  la  maladie  de  François  nous 
enlevai!  toul  moyen  de  discuter. 

—  162  — 


L  A     M  0  N  TA  G  NE    DE    ZO  UA  Y  A  . 


FANTASIA   D  ABDUL-SALAM. 


A  la  grâce  de  Dieu  !  François,  d'une  voix  mourante  explique 
comme  il  peut  nos  intentions  à  Guéizouo,  qui  les  traduit  au 
jeune  Gon.  Celui-ci  nous  promet  bon  accueil  et  va  nous  annoncer 
à  son  père. 

Le  22  novembre,  avec  quelques  Booniaos  envoyés  comme 
ambassadeurs  par  Guéizouo,  nous  repartons.  Tout  le  pays 
depuis  notre  dernier  passage  du  Gavally  est  très  mouvementé, 
et  nous  ne  cessons  d'escalader  et  de  redescendre  des  collines. 

Nous  arrivons  le  soir  à  un  petit  village,  Zouaya,  au  sommet 
d'un  piton  rocheux  de  250  mètres  de  hauteur,  presque  entièrement 
déboisé.  Et  là,  pour  la  première  fois  depuis  notre  départ,  nous 
avons  une  vue  merveilleuse  :  devant  nous  s'étend  une  immense 
contrée  assez  accidentée;  de  l'horizon  fermé  par  des  collines 
lointaines  émergent  à  l'Ouest  et  au  Nord,  à  100  kilomètres  pour 
le  moins,  deux  massifs  isolés  énormes;  à  l'Est,   des  montagnes 


10:5 


M I s  s  l  0  Y    //  0 S  TAINS-D'OLL  0 N E . 

moins  hautes.  C'est  un  hasard  providentiel  que  d'avoir  ainsi 
sous  les  yeux  le  pays  dans  lequel  nous  allons  nous  engager  en 
aveugles,  sourds  et  muets. 

Hélas!  cette  vue  si  belle  nous  cause  une  cruelle  déception: 
la  forêt  toujours  pareille  recouvre  tout  l'immense  horizon,  rien 
n'indique  sa  fin  ni  l'approche  du  Soudan.  Ce  massif  si  lointain 
au  Nord,  sont-ce  les  monts  Niénimba  signalés  parle  lieutenant 
Blondiaux  comme  au  Sud  de  Nzo  ?  Sommes-nous  encore  si 
loin?  C'est  impossible  si  les  cartes  du  Soudan  sont  exactes.  Ne 
nous  sommes-nous  pas  plutôt  trop  avancés  dans  l'Ouest,  laissant 
Nzo  à  notre  droite? 

Comme  pour  confirmer  cette  hypothèse,  les  gens  nous  montrent 
de  la  main,  à  environ  40kilomètres,  une  ligne  de  hauteurs  allant 
du  Nord-Est  au  Sud-Ouest,  et  nous  disent  qu'elle  borde  le  fleuve 
Nipoué.  Il  n'y  a,  à  l'Ouest  du  Cavally,  qu'une  embouchure  assez 
importante  pour  appartenir  au  fleuve  qu'on  nous  montre  si  loin 
de  la  mer,  c'est  celle  de  la  rivière  Saint-Paul  :  il  faut  donc 
admettre  que  c'est  là  le  Saint-Paul,  tout  au  moins  un  des  cours 
d'eau  qui  le  forment.  Mais  alors  c'est  vers  l'Est  qu'il  faudrait 
marcher  et  non  au  Nord1. 

A  l'idée  que,  si  près  du  but,  après  un  succès  si  complet 
jusque-là,  nous  allons  peut-être,  faute  de  ne  pouvoir  nous  faire 
comprendre,  succomber  à  notre  tour  dans  cette  région  mysté- 
rieuse, et  que  le  fruit  de  nos  efforts  sera  anéanti,  une  sorte  d'an- 
goisse nous  saisit. 

Réunissant  mes  hommes  au  sommet  du  roc,  je  leur  commente 
l'ordre  du  jour  du  colonel  Audéoud,  véritable  Evangile  des 
tirailleurs  sénégalais,  racontant  le  massacre  de  la  mission  Caze- 
majou  et  l'admirable  conduite  de  l'escorte  :  qu'ils  en  fassent 
autant,  et  si  nous  sommes  tués,  Hostains,  Fabre  et  moi,  qu'ils 

1.  Le  Saint-Paul  a  sur  les  cartes  un  cours  absolument  fantaisiste,  car  on  ne 
doit  ajouter  aucune  foi  à  la  soi-disant  exploration  du  noir  libérien  Ânderson,  et 
le  nom  de  Dé  que  les  indigènes  lui  donnent  à  son  embouchure  n'est  pas  connu 
dans  l'intérieur.  Quant  au  Nipoué,  bien  que  je  n'eu  aie  pas  parlé,  on  nous  en 
a  entretenus  sans  cesse  comme  d'un  très  grand  cours  d'eau  voisin  du  Cavally, 
ce  qui  n'a  pas  peu  contribué  à  nous  embarrasser. 

—  164  — 


VUE    DU    PAYS    DES    GOXS. 


VUE    DU    HAUT   DE    T.A    MONTAGNE    DE    ZOUAYA.    DESSIN    DE    BOUDIER 

d'après  UNE  photographie). 

sauvent  à  tout  prix  nos  documents.  Je  leur  montre  de  la  main  le 
Nipoué,  le  Youbou  :  ils  n'auront  qu'à  marcher  vers  le  Nord 
entre  ces  deux  fleuves,  et  en  quelques  jours  ils  finiront  bien  par 
sortir  de  la  forêt. 

Et  maintenant  le  sort  en  est  jeté,  il  faut  nous  confier  à  nos 
guides  et  nous  abandonner,  muets  impuissants,  au  destin  qui 
nous  entraîne. 


CHAPITRE  IX 
Les  Gons.  —  Guet-Apens. 

LE  23  novembre,  nous  franchissons  le  Cavally  sur  un  nouveau 
bac.  Le  fleuve  n'a  plus  que  70  mètres  environ  et  sa 
profondeur  n'est  que  de  deux  à  trois  mètres;  cette  diminution 
considérable  de  débit  depuis  notre  précédent  passage  confirme 
la  longueur  de  la  boucle  décrite. 

Le  lendemain  matin,  nous  arrivons  à  un  joli  petit  village 
habité  par  deux  frères  de  Maa,  le  chef  des  Yayas.  Ils  nous 
reçoivent  en  grande  tenue  de  cérémonie,  et  cette  tenue  est  un 
indice  encourageant  :  c'est  une  couverture  rouge,  dans  laquelle 
un  trou  a  été  percé  pour  passer  la  tête  et  qui  retombe  par 
devant  et  derrière,  serrée  à  la  taille  par  une  ceinture;  voilà 
qui,  à  n'en  pas  douter,  vient  de  Samory. 

Un  jeune  garçon  qui  sait  le  Booniao  sert  d'interprète,  nous 
pouvons  donc  causer  très  facilement  :  François  traduit  nos 
paroles  aux  Booniaos,  qui  les  traduisent  au  jeune  Vaya,  qui  les 
traduit  aux  autres;  seulement  je  serais  curieux  de  connaître 
notre  discours  quand  il  parvient  à  destination.  Nous  deman- 
dons des  renseignements  sur  les  tribus  au  delà  des  Vayas,  et  spé- 
cialement sur  celle  des  Bolos  que  nous  espérons  être  les  Mboros 
dont  ou  a  entendu  parler  au  Soudan;  mais  nos  hôtes  ne  tiennent 
manifestement  pas  à  nous  instruire  et  nous  en  tirons  peu  de 
chose. 

Les  cases  sont  peintes  en  blanc,  noir  et  rouge,  elles   n'ont 

—  160  — 


A     BIEN-HYA. 


DISCOURS   DK    MNIA. 
DESSIN    DE    MADAME    PAL'LE    CRAMPEL   (D'APRÈS  UNE    PHOTOGRAPHIE;. 

plus  de  séparation  intérieure  ni  de  plafond  bas  comme  chez  les 
tribus  précédentes;  devant  chacune,  des  pierres  sont  disposées 
en  cercle  :  c'est  là  qu'on  se  réunit  pour  causer,  c'est  le  salon1. 
L'arbre  fétiche,  qu'on  trouve  depuis  la  côte  dans  chaque  village 
et  qui  jusqu'ici  était  un  certain  arbre  à  feuillage  rare,  est  main- 
tenant d'une  espèce  touffue  et  ombreuse. 

Le  lendemain,  conduits  par  les  frères  du  chef,  nous  gagnons 
Bien-Hya,  sa  résidence,  village  d'une  cinquantaine  de  cases,  le 
seul  mal  disposé  et  mal  tenu  que  nous  ayons  vu  chez  les  Gons. 
On  nous  fait  asseoir  sur  des  nattes  à  l'ombre  du  bosquet  fétiche 
et  on  nous  offre  des  kolas  et  de  l'eau:  la  population  s'amasse 
autour  de  nous,   mais  nous  ne  voyons  pas  venir  le  chef.   Son 

1.  Cette  mode  existe  aussi  dans  quelques  villages  Boos  et  Booniaos  et  nous 
la  retrouverons  dans  certains  villages   soudanais  près  du  Fouta  Diallon. 


—  169 


1/  /  S  S  ION    II  0  S  TA  I  VS-D'OL  LOXL  . 

frère  aine,  Mnia,  se  met  à  faire  un  immense  discours  en  arpentant 
l'espace  vide  qui  nous  sépare  de  la  foule;  à  ses  côtés  marchent 
son  frère,  qui  l'approuve  de  la  voix  et  du  geste,  et  un  crieur, 
lequel  répète  à  tue-tête  chacune  de  ses  phrases  et  les  scande  en 
agitant  une  grosse  clochette  indigène.  Ce  discours  à  trois  pro- 
noncé en  marchant  et  avec  de  grands  gestes,  d'une  façon  tantôt 
méditative,  tantôt  pathétique,  est  fort  pittoresque,  mais  qu'est-ce 
que  cela  signifie  et  que  se  passe-t-il  ?  Nous  interrogeons  :  on  nous 
répond  que  comme  Maa  n'arrive  pas,  son  frère  parle  pour  pas- 
ser le  temps  et  faire  prendre  patience. 

Pour  le  coup  nous  la  perdons  :  il  y  a  plus  de  deux  heures  que 
nous  sommes  là,  on  se  moque  de  nous.  Nous  réclamons  des 
cases  de  suite,  et  on  se  décide  à  nous  en  donner.  Nous  avons 
aussi  besoin  de  vivres,  mais  avant  l'arrivée  de  Maa,  personne 
ne  veut  rien  nous  vendre.  Décidément,  ce  n'est  pas  commode 
de  ne  pouvoir  se  faire  comprendre  que  par  le  canal  de  trois  inter- 
prèles :  nous  n'obtenons  déjà  plus  rien,  que  sera-ce  quand  les 
Booniaos  seront  partis? 

Le  soir  et  le  lendemain,  des  hommes  de  plus  en  plus  nombreux 
arrivent  dans  le  village,  armés  de  fusils,  de  javelots  ;  ils  se 
tiennent  sans  cesse  massés  autour  de  nous,  au  nombre  de  trois 
à  quatre  cents. 

Ce  n'est  qu'à  midi,  et  sur  notre  menace  de  partir  immédiate- 
ment, que  Maa  se  décide  à  apparaître  ;  il  se  tenait  jusque-là 
caché  dans  un  village  voisin.  Lui  aussi  est  vêtu  d'une  couver- 
ture, mais  bien  plus  belle  que  celle  de  ses  frères  :  c'est  une  imi- 
tation de  peau  de  tigre.  Plusieurs  des  seigneurs  qui  l'entourent 
ont  des  blouses,  en  étoffes  soit  européennes  soit  originaires  du 
bas  Soudan  et  évidemment  prises  à  Sainory. 

Ce  simple  trait  indique  un  changement  de  race  :  jusqu'ici  ceux 
qui  avaient  une  pièce  d'étoffe  la  portaient  enroulée  autour  de  la 
taille  et  retombant  sur  les  jambes,  maintenant  ils  s'en  font  une 
tunique  en  passant  la  tète  au  travers  ;  les  Kroumen  ont  le  torse 
nu,  et  les  Gons  les  jambes  —  je  ne  parle  que  des  richards, 
les   pauvres    diables  sont  vêtus  partout  de  la  même  manière  : 

—  170  — 


CÉRÉMONIAL     COMIQUE. 

rien  sur  les  jambes  ni  sur  le  torse.  —  Plusieurs  hommes  ont, 
gravés  sur  la  poitrine,  des  dessins  compliqués  représentant 
vaguement  des  fleurs,  tatouage  nouveau  ;  beaucoup  ont  la  tête 
rasée,  mode  soudanaise. 

Nous  n'apercevons  aucun  captif  bambara  :  il  y  en  a  cependant 
certainement,  puisque  nous  en  avons  vu  plus  près  de  la  côte, 
mais  sans  doute  on  les  a  cachés  pour  que  nous  ne  trouvions  pas 
en  eux  des  interprètes  et  des  guides.  C'est  là  un  fâcheux  indice. 

Maa  a  lui  aussi  un  crieur,  et  chaque  fois  qu'il  a  fait  une  phrase 
et  qu'elle  a  été  hurlée  par  ce  héraut  avec  accompagnement  de 
clochettes,  son  jeune  frère  se  lève,  se  tourne  sucessivement 
vers  chaque  fraction  de  l'assemblée,  et  crie  :  «  Sacabonbon  »  ; 
à  quoi  l'assistance  répond  par  un  vigoureux  «  Ao  »'  Ce  céré- 
monial comique  témoigne  d'un  prestige  beaucoup  plus  grand 
chez  les  chefs. 

On  paraît  savoir  qu'il  y  a  des  blancs  au  Nord,  mais  si  vague- 
ment !  Naturellement  on  ne  connaît  aucune  route  dans  cette 
direction.  Quand  nous  demandons  qu'on  nous  mène  chez  les 
Bolos,  tout  le  monde  prend  l'air  embarrassé  ;  on  se  concerte 
longuement,  puis  on  nous  questionne  :  connaissons-nous  le 
chef  des  Bolos?  pourquoi  voulons-nous  aller  chez  eux?  pour- 
quoi pas  plutôt  chez  les  Déos,  peuplade  que  nous  croyons  établie 
au  Nord-Ouest?  Il  semble  qu'on  ait  envie  de  nous  détourner  de 
notre  chemin  et  de  nous  égarer  :  il  faut  éviter  le  piège.  Nous 
prouvons,  en  citant  des  noms  déjà  appris  de  villages  et  de  chefs 
Bolos,  que  nous  sommes  ferrés  sur  le  pays,  et  les  Vay as  cèdent  : 
ils  nous  conduiront  où  nous  voulons. 

Le  chef  nous  offre  un  panier  de  riz,  mais  nous  n'arrivons  pas  à 
en  acheter  d'autre  :  on  assure  qu'il  y  en  a  très  peu  et  que  la  princi- 
pale culture  est  le  manioc.  Voilà  qui  va  être  fort  gênant,  car  le 
manioc  est  bien  plus  lourd  et  plus  encombrant  à  porler. 

Maa  demande  à  voir  nos  soldats  :  ils  exécutent  quelques  manœu- 
vres et  des  feux  sans  cartouches  pour  montrer  la  rapidité  de 

1.  Formule  approbative  commune  avec  les  Kroumeu,  quoique  la  langue  soil 
absolument  différente. 

--  171  — 


MISSIO  V    HOSTAINS-D'OLLO  \  /.'. 

Leur  tir.  Il  est  difficile  de  savoir  l'effet  produit  :  sitôt  nos  rangs 
rompus,  tous  les  guerriers,  serrés  à  s'écraser  les  uns  contre  les 
autres,  Les  fusils  élevés  au-dessus  des  tètes,  font  en  chantant 
des  chants  de  guerre  le  tour  du  village  à  plusieurs  reprises. 
Veulent-ils  aussi  nous  montrer  leurs  talents  militaires,  ou  bien 
est-ce  une  bravade?  Ces  gens  ont  un  air  singulier  :  ils  paraissent 
consentir  à  tout  ce  que  nous  désirons,  mais  il  y  a  comme  de  l'iro- 
nie dans  leur  condescendance. 

Le  lendemain,  27  novembre,  on  nous  fournit  un  guide  ainsi  que 
des  porteurs,  huit  de  nos  hommes  portant  M.  Fabre  très  malade 
à  la  place  de  François  qui  va  beaucoup  mieux  et  essaye  de  mar- 
cher. 

Tout  étant  réglé,  les  Booniaos  prennent  congé  de  nous. 
Avec  eux  disparaissent  les  derniers  représentants  de  la  race 
des  Kroumen  à  laquelle  appartient  François  et  avec  laquelle.de 
tribu  en  tribu,  nous  nous  sommes  familiarisés.  Nous  voici  main- 
tenant livrés  à  cette  race  inconnue  des  Gons,  à  l'amitié  des- 
quels nous  n'avons  aucun  titre,  dont  nous  n'avons  aucun  moyen 
de  nous  faire  comprendre,  et  qui  s'est  déjà  opposée  par  la 
force  et  avec  succès  au  passage  des  missions  venues  du  Soudan. 

Beaucoup  d'hommes  nous  escortent.  Nous  rencontrons  une 
série  de  villages;  à  l'entrée  de  chacun  notre  guide  nous  arrête 
et  va  parler  aux  habitants,  sous  prétexte  de  les  rassurer,  puis 
tous  se  joignent  à  notre  cortège  qui  grossit  sans  cesse.  Nous 
avons  beaucoup  de  peine  à  empêcher  notre  file  d'être  coupée,  à 
chaque  instant  il  faut  faire  une  halte  pour  rétablir  l'ordre.  11  va 
sans  dire  que  tous  les  Vayas  sont  armés. 

Nous  avons  déjà  traversé  cinq  villages  lorsque  notre  guide 
nous  fait  arrêter  :  nous  allons  entrer  chez  les  Bolos,  et  il  faut 
qu'il  aille  prévenir  le  chef  de  notre  arrivée.  Le  temps  s'écoule  ; 
au  bout  d'une  demi-heure,  les  huit  porteurs  auxiliaires  récla- 
ment leur  payement  :  ils  ne  peuvent  pénétrer  chez  les  Bolos 
qui  sont  leurs  ennemis.  Quelle  est  celte  nouveauté,  et  comment 
alors  notre  guide  a-t-il  pu  s'y  rendre?  On  nous  répond  qu'il 
n'y  est  nullement  allé  et  qu'il  s'est  sauvé. 

—  172  — 


ATTITUDE    HOSTILE    DES     VA  VA  S. 

Ces  procédés  deviennent  énervants,  et  Hostains  donne  l'ordre 
de  reprendre  la  marche  de  suite.  Aussitôt  c'est  une  bousculade 
générale,  les  auxiliaires  se  jettent  dans  le  fourré  en  poussant  de 
grands  cris,  les  guerriers  s'abritent  derrière  les  arbres  et  ont  l'air 
prêts  à  tirer.  Cependant  quelques  hommes  restent  plus  calmes, 
ilsvontde  groupe  en  groupe,  et  voici  les  porteurs  qui  reviennent 
prendre  leurs  charges, les  guerriers  qui  rentrent  paisiblement  sur 
le  chemin,  et  nous  nous  remettons  en  marche  comme  s'il  ne 
s'était  rien  passé.  Voilà  un  conflit  bien  subitement  apaisé! 

Nous  traversons  bientôt  un  village  plein  d'hommes  armés  ; 
certainement  nous  ne  sommes  pas  chez  les  Bolos,  car  nous 
reconnaissons  plusieurs  notables  vus  la  veille  à  Bien-Hya.  On 
nous  a  donc  menti.  Quand  nous  sommes  de  l'autre  côté,  il  faut 
encore  nous  arrêter  :  la  foule  nous  entoure  et  les  porteurs 
réclament  de  nouveau  leur  payement.  Nous  refusons, puis  qu'ils 
doivent  venir  jusque  chez  les  Bolos,  et  nous  voulons  reprendre 
la  marche  :  les  porteurs  disparaissent.  Tous  les  Vayas  vocifèrent 
et  font  mine  de  nous  barrer  la  route. 

La  situation  se  gâte,  lorsque  quatre  notables  s'avancent  et 
s'assoient  en  face  de  nous  pour  palabrer  :  une  discussion  très 
longue  s'engage  sur  le  cas  des  porteurs.  Tout  à  coup  le  Vaya 
parlant  booniao  qui  toute  la  journée  a  servi  d'interprète  se  lève 
et  court  au  village  en  faisant  signe  qu'il  va  revenir.  Nous  cons- 
tatons alors  avec  étonnement  que  toute  la  foule  a  disparu  :  seuls, 
les  quatre  notables  qui  occupaient  notre  attention  sont  devant 
nous.  A  leur  tour,  voilà  qu'ils  se  lèvent  et,  sans  prendre  congé, 
se  dirigent  vers  le  village,  en  tournant  de  temps  en  temps  la  tête 
avec  inquiétude  pour  voir  ce  que  nous  faisons. 

Nous  restons  seuls,  fort  surpris.  Les  Vayas  se  sont-ils  retirés 
pour  palabrer  entre  eux,  ou  bien  cet  abandon  est-il  définitif? 
Dans  cocas,  c'est  l'annonce  d'hostilités,  très  probablement  de 
leur  part,  et  certainement  de  la  part  des  Bolos  qui,  non  pré- 
venus de  notre  arrivée,  nous  recevront  à  coups  de  fusils. 

Personne  ne  revient.  Nous  entendons  sur  nos  flancs  des  cla- 
meurs qui  indiquent  que  des  bandes  d'indigènes  nous  dépassent 

—  173  — 


MISSION    HOSTAI  VS-D'OLLONE; 

sous  bois  :  vont-ils  se  poster  sur  notre  route?  Nous  n'avons  déjà 
que  trop  attendu  :  en  marche!  Fabre,  quoique  toujours  malade, 
quitte  son  hamac,  et  ses  porteurs  prennent  les  charges  aban- 
données. Je  marche  en  tête  avec  douze  tirailleurs,  Hostains  reste 
à  l'arrière-garde  avec  les  huit  autres  ;  Fabre,  avec  les  deux  mili- 
ciens, se  tient  au  milieu  des  porteurs  armés  '. 

I>ix  minutes  plus  tard  -une  détonation  de  fusil  à  pierre 
retenlit  en   arrière,  puis  la   sonnerie   de  Halte  2. 

Je  me  porte  en  queue,  sans  appréhension,  puisque  personne 
de  chez  nous  n'a  tiré.  Je  trouve  Hostains  en  train  de  relever  trois 
de  nos  hommes  baignant  dans  leur  sang  :  ce  seul  coup  de  fusil 
parti  du  fourré  a  jeté  à  terre,  tous  trois  blessés  aux  jambes,  le 
caporal,  le  clairon  Samba  Diallo  et  le  boy  d'Hostains  atteint 
de  deux  projectiles  :  c'estmiracle  qu'IIostains  qui  marchait  entre 
eux  n'ait  pas  été  touché. 

Immédiatement,  protégés  par  un  rideau  de  tireurs,  nous  fai- 
sons confectionner  deux  brancards  pour  le  caporal  et  le  boy; 
le  brave  Samba  Diallo,  qui  déjà  a  eu  la  présence  d'esprit  de  son- 
ner halte  après  sa  blessure,  ne  veut  pas  se  laisser  porter  et, 
après  s'être  lui-même  bandé  avec  son  paquet  de  pansement, 
reprend  sa  place  en  boitant  fortement.  Il  faut  détruire  ou  répar- 
tir plusieurs  charges  pour  rendre  libres  des  porteurs. 

Pendant  que  ces  opérations  s'effectuent,  les  Vayas  nous  atta- 
quent de  tous  les  côtés.  Mais  nous  sommes  sur  nos  gardes,  et 
l'avantage  ne  reste  pas  aux  assaillants  :  une  fois  leurs  fusils  à 
pierre  déchargés,  ils  se  trouvent  désarmés  devant  notre  tir 
rapide  ;  ils  n'ont  pas  assez  de  discipline  pour  se  ruer  tous  sur 
nous  avec  ensemble  et  nous  submerger  sous  leur  nombre  ;  nos 
balles,  qui  traversent  les  arbres  derrière  lesquels  ils  s'abritent, 
les  épouvantent,  nous  les  chargeons,  et  ils  s'enfuient. 

Plusieurs  fusils  restent  à  terre,   d'abondantes  taches  de  sang 

1.  Os  deux  miliciens  avaient  été  ramenés  il'1  la  Côte  par  Hostains,  quand  il 
s'y  •'•(ait  rendu  en  niai. 

2.  Je  faisais  toujours  marcher  le  clairon  en  queue  pour  signaler  les  incidents, 
utile  précaution  empruntée  au  commandant  Toutée, 

—  17  i  — 


GUET-APENS. 

couvrent  le  sol,  mais  nous  n'avons  pas  le  loisir  de  chercher 
dans  le  fourré  ceux  qui  y  sont  tombés,  et,  sauf  un  homme  tué 
raide  par  Hostains  à  bout  portant,  nous  ne  connaissons  pas  leurs 
pertes.  Pour  nous,  nous  n'en  avons  aucune.  Voilà  qui  est  plus 
rassurant  :  si  le  pour  cent  obtenu  par  les  indigènes  à  leur  premier 
coup  de  feu  s'était  maintenu,  nous  ne  serions  pas  allés  loin. 

Nous  profitons  de  notre  succès  pour  reprendre  rapidement  la 
marche.  A  quelque  cent  mètres,  nous  trouvons  des  abattis  der- 
rière lesquels  certainement  les  indigènes  s'étaient  embusqués 
pour  nous  attendre;  ils  les  ont  quittés  en  nous  voyant  arrêtés 
pour  relever  nos  blessés.  Sans  doute,  si  nous  étions  venus  donner 
à  l'improviste  dans  cette  embuscade,  nous  aurions  difficilement 
échappé  au  feu  bien  ajusté  de  tireurs  à  l'abri  :  c'est  ce  premier 
coup  de  fusil,  si  terrible,  qui  nous  a  sauvés. 

Vingt  minutes  plus  tard,  nouvelle  barricade  occupée  celte  fois. 
Quelques  salves  en  chassent  les  défenseurs  ;  pendant  que  nous 
les  poursuivons  dans  une  plantation  de  manioc,  le  convoi  est 
assailli  en  flanc,  Abdul-Salam  est  blessé  au  bras  ;  mais  Fabre 
résiste  vaillamment  avec  les  porteurs  et  repousse  l'attaque. 

Le  chant  du  coq  révèle  un  village  barrant  le  sentier  devant 
nous.  Faut-il  l'attaquer?  Il  est  cinq  heures  et  demie  du  soir,  une 
fois  le  village  pris  —  et  peut-être  est-il  fortement  occupé  —  nous 
n'aurons  pas  le  temps  de  nous  en  éloigner  avant  la  nuit,  tout  le 
pays  saura  où  nous  sommes,  et  les  indigènes  pourront  nous  cer- 
ner. Voilà  précisément  ce  qu'il  faut  éviter  :  abandonnant  le  che- 
min, nous  traversons  rapidement  la  plantation  dont  les  arbustes 
nous  dissimulent,  nous  ouvrons  à  coups  de  machettes  une  percée 
dans  le  fourré  et,  à  quelque  distance,  nous  établissons  notre 
camp.  Ainsi  cachés,  nous  aurons  peut-être  une  nuit  tranquille. 

Elle  nous  sera  bien  nécessaire  :  tout  le  monde  est  harassé, 
nous  marchons  depuis  huit  heures  du  matin  sans  avoir  mangé, 
et  cette  dernière  heure  de  combat  a  été  rude.  Et  au  lieu  de  nous 
reposer,  nous  allons  passerune  nuit  sans  feu,  presque  sans  eau  et 
sans  nourriture,  occupés  à  détruire  tout  ce  qui  ne  nous  est  pas 
indispensable,  afin  d'alléger  nos  porteurs  et  de  les  rendre  dispo- 

—  175  — 


M/ss/0\     HOSTAINS  D'OLLONE. 

nibles  pour  porter  de  nouveaux  blessés.  Les  fusils  do  traite 
sont  brisés,  la  poudre  et  les  étoffes  brûlées,  les  perles  disper- 
sées dans  la  brousse.  Nos  porteurs  voient  avec  désespoir  détruire 
ces  trésors  qui  seraient  pour  eux  des  fortunes,  et  ils  essayent 
d'en  sauver  quelques  débris,  mais  nous  sommes  sans  pitié  :  à 
peine  pourrons-nous  emporter  le  strict  nécessaire,  et  nous  fai- 
sons même  jeter  à  nos  hommes  leurs  vêtements  en  loques 
pour  leur  faire  porter  un  plus  grand  poids  de  cartouches. 
Nous  ne  gardons  que  les  munitions,  la  pharmacie,  nos  papiers 
et  nos  photographies. 

Le  camp  est  fortifié  cemme  de  coutume  avec  des  fils  de  fer 
et  des  abattis  ;  le  sentier  d'accès  est  barré  d'une  liane  portant 
une  clochette  :  si  celle-ci  tinte,  une  sentinelle  placée  derrièru 
n'a  qu'à  lâcher  son  coup  de  fusil  pour  tuer  l'arrivant.  Le  feu 
nécessaire  pour  cuire  le  repas  est  caché  entre  les  immenses 
contreforts  d'un  arbre  géant;  malgré  le  froid,  on  l'éteint  sitôt 
que  possible,  pour  ne  pas  révéler  notre  emplacement.  Nous 
pensions  avoir  de  l'eau  à  proximité,  ayant  remarqué  certains 
arbres  qui  ne  poussent  qu'auprès  des  ruisseaux,  mais  hélas!  ce 
n'est  qu'une  mare  presque  vide,  d'où  on  retire  quelque  chose 
d'innommable,  plus  solide  que  liquide,  noir  et  fétide.  C'est  tout 
ce  que  nous  avons  pour  faire  cuire  le  riz  et  pour  boire,  et  la 
soif,  suprême  ironie  clans  un  pays  constamment  inonde,  vient 
ajouter  à  l'agrément  de  notre  situation  ! 

Elle  n'est  pas  brillante,  vraiment!  Quand  vers  minuit,  notre 
besogne  achevée,  nous  nous  étendons  pour  prendre  un  peu  de 
repos,  nous  avons  enfin  le  loisir  d'y  songer.  Nous  avons  échappé 
à  la  destruction  aujourd'hui,  mais  demain?  Nous  voici  soixante 
hommes,  dont  quarante-cinq  armés  et  vingt  seulement  libres  pour 
le  combat,  sans  guide,  sans  interprète,  sans  vivres,  en  pays 
complètement  inconnu,  au  milieu  de  populations  hostiles  dont 
la  force  n'est  pas  douteuse,  puisqu'elles  ont  repoussé  toutes  les 
autres  missions  :  le  lieutenant  Blondiaux  a  estimé  ses  assail- 
lants à  plusieurs  milliers,  et  cependant  il  était  sur  la  lisière  de 
la  forêt  et  ses  ennemis  n'avaient  eu  qu'un  jour  pour  se  réunir. 

-  170  — 


SITUATION    CRITIQUE. 

Gomment  nous  dirige  1?  comment  manger?  comment  porter  nos 
blessés?  comment  enfin  espérer  vaincre?  Nous  avons  déjà  qua- 
tre blessés  :  encore  dix  de  ces  succès  à  la  Pyrrhus,  et  tout  sera 
fini. 

Et,  comme  je  m'endors,  me  reviennent  en  mémoire  quelques 
phrases  du  commandant  Toutée,  attaqué  lui  aussi  dans  des  con- 
ditions extrêmement  périlleuses1  :  «  C'est  le  propre  de  l'officier 
de  n'exciter  jamais  l'intérêt  dramatique.  Il  va  où  on  lui  dit  d'al- 
ler, il  fait  ce  qu'il  a  l'ordre  de  faire;  chez  lui  point  d'hésitation, 
de  combat  intérieur,  partant,  rien  de  ce  qui  fait  le  drame.  » 
Tudieu  !  mon  Commandant,  que  voilà  du  drame  bien  psychologi- 
que! Et  le  mélodrame,  s'il  vous  plait?  Il  me  semble  que  nous 
y  sommes  en  plein,  et  j'avoue  que  le  dénoûment  me  paraîtrait 
intéressant  à  connaître. 

1.  Da/iomé,  Niger,  Touareg.  Je  ne  cite  pas  le  texte  exact,  mais  bien  ce  qui 
me  revenait  à  l'esprit. 


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CHAPITRE  X 

Combats. 

Di:s  l'aube,  sans  avoir  été  dérangés  pendant  la  nuit,  nous 
reprenons  la  marche  en  taillant  le  fourré,  et  nous  tombons 
bientôt  sur  un  des  sentiers  venant  du  village,  qui  est  ainsi 
tourné.  Des  coups  de  feu  nous  accueillent:  ce  sont  sans  doute 
des  éclaireurs  qui  nous  cherchaient,  notre  précaution  do  dissi- 
muler notre  camp  n'a  pas  été  inutile.  Nous  nous  éloignons  en 
hâte  ;  bientôt  se  présente  un  sentier  qui  coupe  le  nôtre,  nous  le 
prenons  ;  un  peu  plus  loin  nous  faisons  de  même:  peut-être  ainsi 
éviterons-nous  les  embuscades. 

De  fait,  il  semble  que  nous  y  ayons  réussi,  pendant  deux 
heures  nous  marchons  sans  recevoir  un  coup  de  feu.  Aurions- 
nous  quitté  le  territoire  des  Vayas  ?  Si  vraiment  les  Bolos  sont 
mal  avec  leurs  voisins,  peut-être  nous  accueilleront-ils  bien.  Et 
même,  depuis  la  prise  de  Samory,  ne  sont-ils  pas  en  relations 
avec  nos  postes  du  Soudan?  Voici  qu'un  village  se  présente  ;  on 
n'y  entend  aucun  bruit.  Deux  tirailleurs,  en  rampant,  s'avancent 
jusqu'à  la  porte:  elle  est  barricadée,  mais  le  village  est  vide.  Un 
quart  d'heure  plus  tard,  nouveau  village  barricadé  et  abandonné. 
Nous  fouillons  les  cases  dans  l'espoir  d'y  trouver  du  riz,  mais 
tout  a  été  emporté,  bétail,  provisions,  effets.  Cela  n'indique  pas 
des  dispositions  très  hospitalières  ;  enfin,  si  on  veut  bien  nous 
laisser  la  route  libre,  c'est  tout  ce  que  nous  demandons. 

Nous  arrivons  au  fond  d'une  gorge  où  coule  un  ruisseau  qu'il 

—  178  — 


EMBUSCADE 

faut  traverser;  un  énorme  arbre  tombé  dans  le  courant  rend 
ce  passage  très  difficile.  Pendant  que  nous  le  franchissons  avec 
peine,  des  coups  de  feu  partent  des  trois  collines  qui  nous 
entourent  :  les  balles  sifflent  de  tous  côtés,  les  branches  cassées 
tombent  à  nos  pieds,  plusieurs  hommes  sont  contusionnés  par 
des  projectiles  sans  force,  mais  personne  n'est  blessé.  Nous 
ripostons  et  de  suite  donnons  l'assaut  à  la  colline  qui  nous  fait 
face  :  les  indigènes  ont  déchargé  leurs  fusils,  il  ne  faut  pas  leur 
donner  le  temps  de  recharger.  Nous  enlevons  ainsi  un  village 
qui  est  perché  au  sommet  et  que  ses  défenseurs  abandonnent 
précipitamment. 

Nous  nous  y  arrêtons  un  instant  pour  souffler  et  faire  serrer 
la  colonne.  L'ennemi  ne  s'attendait  pas  à  notre  victoire,  car 
nous  trouvons  des  feux  allumés  dans  lesquels  grille  du  manioc  : 
voilà  un  festin  qui,  pour  ne  nous  être  pas  destiné,  n'en  obtient 
pas  moins  de  succès,  car  nous  n'avions  rien  mangé  ce  matin, 
faute  de  feu  et  d'eau. 

Le  départ  ne  va  pas  être  commode,  surtout  avec  les  blessés  : 
la  pente  est  tellement  raide  que  les  indigènes  ont  dû  creuser  des 
marches  dans  le  talus  à  pic.  Rien  de  plus  probable  qu'une  atta- 
que pendant  cette  descente  dangereuse  ;  je  fais  donc  fouiller 
les  abords,  et,  jusqu'à  ce  que  tout  le  convoi  soit  en  bas,  Hostains 
gardera  le  village  avec  l'arrière-garde. 

Au  pied  de  la  colline,  des  coups  de  feu  partent  d'une  barri- 
cade :  je  l'enlève,  et,  pensant  que  nous  sommes  attendus  sur  le 
grand  chemin,  je  prends  un  sentier  de  traverse.  A  peine  y  suis- 
je  engagé  qu'une  fusillade  nourrie  éclate  sur  le  sommet.  Je 
veux  courir  au  secours  d'Hostains,  mais  c'est  la  chose  du  monde 
la  plus  difficile  :  nous  sommes  en  file  indienne  dans  un  épou- 
vantable sentier  marécageux,  serrés  les  uns  derrière  les  autres, 
accrochés  par  les  branches  et  les  lianes  ;  commander  quelque 
chose  est  presque  impossible,  je  ne  peux  cependant  pas  simple- 
ment faire  demi-tour,  car  il  me  faut  laisser  avec  une  garde  les 
hommes  désarmés  et  les  blessés.  Pendant  que  je  prends  des  dis- 
positions pour  cela  —  avec  des  gens  qui  ne  parlent  pas  français, 

—  179  — 


MISSION    HOS  TAINS-  D'OL  L  ONE. 

quelle  peine,  grand  Dieu  !  —  arrive  un  tirailleur  de  l'arrière- 
garde,  qui  a  forcé  le  passage  à  travers  les  assaillants  pour 
m'appeler  au  secours  en  toute  hâte.  Et  j'entends  le  feu  qui 
redouble  là-haut,  puis  des  hurlements  comme  pour  un  assaut, 
puis  plus  rien.  Quelle  émotion!  Sont-ils  massacrés  ? 

Gomme  je  débouche  enfin  sur  le  grand  chemin,  je  tombe  sur 
Hostains  qui  arrive  avec  ses  hommes  au  complet.  Les  indi- 
gènes, sans  se  douter  qu'il  était  resté  là,  se  sont  précipités  dans 
le  village  pour  nous  prendre  par  derrière  ;  grâce  à  leur  surprise, 
il  a  pu  finir  par  les  rejeter  dans  le  fourré.  On  entend  main- 
tenant des  hurlements  douloureux  qui  s'éloignent  :  ce  sont  sans 
doute  des   blessés  et  des  morts  qu'on  emporte. 

Nous  ne  sommes  cependantpas  hors  d'affaire,  des  bandes  nous 
suivent  sur  les  flancs,  à  chaque  passage  difficile  on  nous  salue 
de  coups  de  feu.  Pour  dépister  cette  poursuite  nous  profitons  de 
tout  ce  qui  nous  permet  de  changer  de  direction,  sentiers,  ruis- 
seaux, marais,  plantations.  Enfin,  au  bout  d'une  heure  épui- 
sante, les  coups  de  fusils,  de  plus  en  plus  espacés,  cessent  tout 
à  fait. 

La  marche  continue  quelque  temps  silencieuse,  mais,  à  l'entrée 
d'un  nouveau  village,  une  détonation  retentit,  suivie  de  plu- 
sieurs autres  et  de  clameurs  d'épouvante.  Nous  donnons  l'as- 
saut à  pleine  course  ;  les  habitants  n'ont  que  le  temps  de  se  jeter 
dans  le  fourré,  laissant  sur  le  sol  un  des  leurs,  des  armes,  une 
foule  d'objets  divers.  C'est  évidemment  une  surprise  complète  : 
des  femmes  et  des  enfants  étaient  là,  rien  n'a  été  emporté  des 
cases,  et  le  village  est  plein  de  bœufs,  de  moutons,  de  cabris. 
Pourquoi  faut-il  qu'un  malheureux  ait  tiré  sur  nous  et  donné 
l'alarme?  Si  nous  avions  pu  faire  des  prisonniers,  ils  nous 
auraient  servi  de  guides  et  d'otages,  et  peut-être  par  eux  la  paix 
eût-elle  été  rétablie.  En  tout  cas,  le  bétail  est  pour  nous, 
privés  de  viande  depuis  tant  de  mois,  une  aubaine  inestimable, 
et  chacun  de  se  tailler  son  morceau  préféré. 

Nous  repartons  de  suite.  Il  semble  que  notre  tactique  soit 
bonne,  qu'en  changeant  à  tout  moment  de  direction  et  en  ne 

-  180  - 


VILLAGES    ENLEVÉS. 

restant  jamais  en  place,  nous  ne  permettions  aux  indigènes  ni  de 
nous  attendre  ni  de  nous  poursuivre,  et  qu'au  lieu  d'être  surpris 
ou  entourés,  ce  soit  nous  qui  surprenions  nos  adversaires. 

Marchant  toujours  en  zigzag,  nous  rencontrons  une  succession 
de  petits  villages  très  rapprochés  :  tous  sont  enlevés  sans 
aucune  perte.  Et  cependant  ils  sont  très  habilement  fortifiés. 
Tout  autour  des  cases,  sur  environ  cent  mètres  de  largeur,  une 
brousse  dense,  qui  a  recouvert  le  sol  jadis  défriché,  formo 
une  haie  circulaire  absolument  infranchissable,  sauf  par  quel- 
ques coulées  partant  de  l'intérieur  et  connues  des  seuls  habi- 
tants. Deux  allées  percées  dans  ce  rempart  conduisent  au  vil- 
lage ;  elles  sont,  à  l'entrée,  barrées  par  une  palissade  souvent 
double  et  triple,  avec  d'étroiles  portes  généralement  flanquées 
de  tambours.  Enfin,  pour  empêcher  l'assaillant  d'approcher  en 
se  blottissant  contre  la  brousse,  l'allée  est  presque  toujours 
bordée  de  clayonnages  qui  en  font  un  véritable  corridor  sans  le 
moindre  abri.  Dans  ces  conditions,  un  village  énergiquement 
défendu  est  imprenable  pour  des  indigènes. 

Comment  donc  nous  présentaient-ils  un  si  faible  obstacle? 
C'est  que  nous  tirions  de  nos  armes  tous  les  avantages  qu'elles 
possèdent,  portée,  pénétration,  rapidité.  Sitôt  en  face  d'une  porte 
barricadée,  tous  les  hommes  de  tête  exécutaient  sur  elle  un  feu 
de  salve;  les  défenseurs,  atteints  par  nos  balles  qui  traversaient 
leurs  abris  de  bois,  ripostaient  hors  déportée  et  sans  nous  causer 
aucun  mal  :  aussitôt  un  nouveau  feu  de  salve,  et  l'assaut  :  l'en- 
nemi, n'ayant  pas  le  temps  de  recharger  ses  fusils  à  pierre, 
s'enfuyait  désarmé.  Rien  n'était  plus  simple,  on  le  voit. 

A  six  heures  du  soir,  nous  avions  enlevé  onze  villages.  Nous 
n'en  avions  brûlé  aucun,  malgré  le  désir  de  nos  gens  et  quoique 
c'eût  été  le  juste  châtiment  d'une  trahison  si  caractérisée;  mais 
nous  eussions  par  là  mis  à  nos  trousses,  exaspérée,  toute  la 
population  sans  asile,  tandis  qu'en  laissant  les  cases  debout,  nous 
courions  la  chance  que  chacun,  après  notre  passage,  rentrât 
tranquillement  chez  lui,  trop  heureux  de  voir  l'orage  s'éloigner. 

Parvenus  près  d'une  plantation  de  manioc,  nous  exécutons  la 

—  183  — 


MISS/O  \     HOSTA  l  \  S-D'OLLO  \  E. 

même  manœuvre  que  la  veille  :  nous  la  traversons  rapidement, 
puis,  de  l'autre  côté,  nmis  creusons  dans  l'épais  fourré  la 
caverne  qui  cachera  cette  nuit  et  nous  et  nos  feux. 

La  plantation  nous  offre  de  la  nourriture  à  discrétion,  et  cela 
nous  permet  d'économiser  notre  seule  réserve,  les  deux  jours  de 
riz  que  porte  chaque  homme.  Contrairement  à  ce  que  nous  avions 
d'abord  pensé,  c'est  une  chance  extrême  que  de  faire  la  guerre 
dans  un  pays  si  habité  et  où  on  cultive  le  manioc.  Auparavant, 
nous  eussions  pu  marcher  pendant  des  jours  sans  rencontrerune 
plantation,  et  d'ailleurs  à  quoi  nous  eût  servi  de  trouver  des 
champs  de  riz?  Le  riz  ne  mûrit  qu'en  une  seule  saison  et  il  faut 
de  longues  heures  pour  le  cueillir  et  le  décortiquer,  au  lieu 
qu'ici  nous  rencontrons  à  chaque  pas  des  provisions  toutes 
prêtes,  le  manioc  s'arrachant  sans  effort,  et  ses  racines  pouvant 
être  grillées  en  un  instant  ou  même  —  ce  fut  souvent  nécessaire 
—  mangées  crues. 

En  somme,  cette  journée  n'a  été  qu'une  suite  de  succès,  sans 
aucune  perte  pour  nous  ;  nous  trouvons  des  vivres,  une  source 
nous  offre  son  eau  limpide,  et,  suprême  jouissance,  nous  avons 
de  la  viande,  prix  de  la  victoire!  Allons  !  tout  va  bien,  et  nous 
nous  endormons  bercés  par  l'espérance  ! 

Au  petit  jour,  des  chants  de  coqs  signalent  des  villages,  que 
nous  évitons,  et  nous  ne  rencontrons  pas  d'ennemis.  Nous  tra- 
versons une  suite  de  bas-fonds  inondés,  où  sont  installées  des 
pêcheries.  Plus  nous  avançons,  plus  l'eau  augmente  :  villages, 
cultures,  sentiers,  disparaissent. 

Il  y  a  quatre  heures  que  nous  marchons,  depuis  quelque 
temps  dans  l'eau  jusqu'auxhanches,  lorsque  nous  nous  trouvons 
en  l'ace  d'un  marigot  très  profond  dont  le  débordement  cause 
ces  inondations.  Tout  le  monde  cherche  un  passage;  Hostains 
trouve  un  tronc  d'arbre  à  demi  submergé  et  nous  lesuivons  un  à 
un.  Vraiment  quelleoccasion  unique  de  nous  détruire  perdent  les 
indigènes  !  Ils  doivent  bien  savoir  par  nos  traces,  que  nous 
sommes  engagés  clans  ce  chemin  :  qu'une  partie  d'entre  eux 
soit  venue  s'embusquer  sur  l'autre  rive,  que  les  autresnousatta- 

—  184  — 


SURPRISE    DANS     L'EAU. 

quentpar  derrière  pendant  le  passage,  et  notre  situation  serait 
tout  à  fait  critique. 

Comme  je  médite  ainsi  sur  leur  sottise  en  m'avançant  avec 
précaution  sur  le  pont  étroit  et  glissant,  éclate  en  queue  une 
fusillade  violente  accompagnée  de  hurlements  épouvantables. 
Voilà  !  comme  dans  un  scénario  bien  réglé,  l'accident  prévu  se 
produit  à  point  nommé.  Nous  sommes  dans  de  jolis  draps  ! 
aucun  blanc  à  l'arrière-garde,  les  tirailleurs  dispersés  sur  les 
deux  rives,  l'eau  dans  laquelle  nous  sommes  immergés  empêchant 
tout  mouvement  rapide,  chacun  ayant  d'ailleurs  les  deux  mains 
occupées  à  élever  au-dessus  de  l'eau  son  fusil  et  ses  cartouches, 
ce  qui  n'est  pas  précisément  commode  pour  tirer! 

Heureusement  l'arrière-garde  résiste  avec  énergie,  nos  por- 
teurs armés,  jetant  leurs  fardeaux  sur  clés  buissons,  courent 
d'eux-mêmes  à  son  secours,  nous  avons  le  temps  d'arriver  :  nous 
chargeons,  et  les  assaillants  s'enfuient.  Sans  perdre  de  temps  à 
réfléchir,  nous  les  poursuivons,  nul  chemin  ne  pouvant  être  plus 
mauvais  que  celui  où  nous  étions.  A  chaque  passage  difficile  les 
indigènes,  qui  en  gagnant  de  l'avance  ont  pu  recharger  leurs 
armes,  nous  attendent  et  nous  fusillent  ;  mais  prévoyant  la  chose, 
chaque  fois  que  l'endroit  paraît  propice  à  une  embuscade,  je  fais 
dorénavant  exécuter  un  feu  de  salve  sur  le  fourré,  d'où  l'ennemi 
déguerpit  aussitôt  en  ripostant  sans  succès. 

On  va  peut-être  s'étonner  que  je  gaspille  nos  munitions  en 
faisant  tirer  sans  même  voir  l'ennemi.  Au  commencement  je 
m'étais  moi-même  indigné  contre  mes  hommes  qui  lâchaient  leur 
coup  au  hasard  ;  mais  je  me  suis  vite  rendu  compte  que  c'étaient 
eux  qui  avaient  raison.  A  quelques  mètres,  les  ennemis  sont  invi- 
sibles dans  le  fourré  :  à  peine  de  temps  en  temps  distingue-t-on 
une  forme  noire  bondissant  d'unarbreà  l'autre.  Attendre  de  voir 
pour  tirer  serait  se  condamner  à  ne  tirer  jamais,  et  les  indi- 
gènes arriveraient  à  nous  fusiller  à  bout  portant.  Ce  qu'il  faut 
au  contraire,  c'est  les  tenir  éloignés,  car  alors  eux  non  plus  ne 
peuvent  nous  distinguer,  et  les  branches  arrêtent  leurs  projec- 
tiles sans  force  :  la  végétation  les  gêne  encore  plus  que  nous. 

—  185  — 


MISSIO  \     HOSTA  I  \  S-D'OLLOj\  /:. 

Aussi,  dès  que  l'ennemi  est  éventé,  envoyons-nous  dans  sa 
direction  une  grêle  de  balles  qui  traversent  les  arbres  et  l'ef- 
fraient, même  s'il  n'est  pas  touché.  Qu'on  n'oublie  pas  la  dif- 
férence prodigieuse  des  armes  :  il  faut  longtemps  pour  rechar- 
ger un  fusil  à  pierre,  et  nul  indigène  ne  se  soucie  d'approcher 
pour  se  trouver,  après  avoir  tiré,  désarmé  en  face  de  nos  feux 
rapides  '. 

Un  certain  nombre  d'ennemis  nous  suivent  et,  pendant  les 
arrêts  forcément  fréquents,  se  glissent  pour  surprendre  l'ar- 
riiTe-garde  et  le  convoi.  Afin  de  nous  en  débarrasser,  Hostains 
tend  des  embuscades  et  se  cache  avec  quelques  tirailleurs,  mais 
ceux-ci  trop  pressés  tirent  toujours  trop  tôt  ;  seul  Hostains  tue 
raide  son  homme,  d'autres  sont  blessés,  mais  disparaissent  dans 
le  fourré. 

Enfin,  toujours  combattant,  nous  arrivons  à  un  village  que 
nous  enlevons.  Nous  y  trouvons  une  certaine  quantité  de  riz  non 
décortiqué.  Il  est  une  heure  du  soir,  tout  le  monde  est  épuisé 
par  ces  trois  jours  de  marches,  de  combats,  de  veilles:  nous 
décidons  de  nous  arrêter.  On   se  reposera,  tout  en  pilant  le  riz. 

Malheureusement  l'ennemi,  lui,  ne  se  repose  nullement  :  pro- 
fitant de  notre  arrêt,  les  gens  de  tout  le  pays  commencent  à  se 
rassembler  autour  de  nous.  Les  corvées  qui  s'en  vont  chercher 
de  l'eau,  arracher  du  manioc,  sont  toutes  attaquées;  des  indi- 
gènes s'approchent  en  rampant  jusqu'auprès  des  cases. 

La  position  devient  intenable;  cette  nuit,  même  si  nous  ne 
sommes  pas  attaqués,  il  suffira  de  venir  dans  la  brousse  autour 
de  nous  tirer  des  coups  de  feu,  pour  nous  épuiser  en  alertes 
continuelles,  et  il  est  à  peu  près  certain  que  demain  matin  nous 
trouverons  toute  la  population  réunie.  Je  m'en  vais  reconnaître 
aux  environs  un  endroit  favorable  pour  passer  la  nuit.  Le  soir 
venu,  n'ayant  pas  besoin  cette  fois  de  cacher  nos  feux,  puisqu'on 

1.  Contrairement  à  ce  qu'on  pourrait  croire,  j'en  arrive  à  ne  plus  exécuter, 
autant  que  possible,  que  des  feux,  de  salve  :  cela  réduit  fortement  la  consomma- 
lion  des  munitions,  force  les  tirailleurs,  qui  laissés  libres  tirent  trop  haut,  à 
tenir  horizontalement  leurs  fusils,  enfin,  ru  concentrant  plusieurs  balles  sur  le 
même  point  du  fourré,  cela  donne  plus  de  chances  d'atteindre  quelqu'un. 

—  186  — 


DÉPART    NOCTURNE. 

sait  où  nous  prendre,  nous  faisons  un  abondant  repas  dont 
nous  avions  grand  besoin  ;  puis  chacun  détend  dans  l'ordre 
de  marche  à  côté  de  sa  charge.  A  neuf  heures,  sans  aucun  bruit, 
nous  quittons  le  village;  à  un  kilomètre  delà,  sur  une  hauteur, 
tout  le  monde  se  couche  dans  le  sentier  même  :  le  sol  est  sec, 
chacun  a  emporté  du  village  une  natte,  nous  sommes  à  merveille. 
Des  lianes  porte-sonnettes  barrent  le  chemin,  et  personne  ne 
nous  sait  là  ;  nous  dormons  tranquilles,  et  au  crépuscule,  nous 
filons  rapidement.  Si  les  ennemis  veulent  attaquer  le  village,  à 
leur  aise! 

Le  chemin  est  de  plus  en  plus  beau,  droit,  large  de  quatre 
mètres,  c'est  une  vraie  route  nationale,  et,  tout  en  enlevant  une 
série  de  villages  défendus  par  des  gens  vêtus  de  blouses  souda- 
naises et  coiffés  de  bonnets,  nous  sommes  pénétrés  par  la  même 
idée  :  il  n'est  pas  possible  que  d'eux-mêmes  des  noirs  aient  faii 
un  chemin  pareil,  des  blancs  seuls  en  sont  capables,  nos  troupes 
sont  par  là.  Tout  à  l'heure  une  colonne  de  tirailleurs,  appelée 
à  l'aide  par  les  habitants,  va  accourir  :  pourvu  qu'à  la  vue  des 
«  grenadiers  anglais  »  (nos  porteurs  en  veste  rouge),  elle  ne  nous 
tombe  pas  dessus  sans  crier  gare  '  !  Tout  joyeux  déjà,  nous  crions 
en  bambara  bonjour  aux  gens  qui  nous  tirent  dessus,  mais  cela 
ne  paraît  leur  faire  aucun  effet  et  la  fusillade  redouble. 

Les  villages  sont  extrêmement  rapprochés,  à  un  ou  deux 
kilomètres  l'un  de  l'autre.  La  même  tactique  sert  toujours  pour 
les  prendre,  mais  le  difficile  est  d'avoir  en  tête  assez  d'hommes 
pour  tirer  et  donner  l'assaut.  En  effet  je  détache  un  tirailleur  à 
chaque  embranchement  :  c'est  là  surtout  que  s'embusquent  les 
ennemis,  car  ils  profitent  des  sentiers  pour  s'enfuir  une  fois 
leur  arme  déchargée;  quand  un  des  nôtres  s'avance  vers  leur 
cachette,  ils  se  voient  découverts,  tirent  de  suite  et  mal,  et  no 
touchent  personne.  Si  nous  n'avions  que  des  tirailleurs,  à  mesure 
que  l'un  s'arrêterait  et  passerait  en  queue,  le  suivant  prendrait 

1.  Qu'on  n'oublie  pas  que  depuis  plus  de  cinq  mois  nous  étions  sans  nouvelles  : 
la  guerre  n'avait-elle  pas  éclaté  avec  l'Angleterre  ainsi  qu'il  en  était  si  fort 
question  à  notre  dépari  ? 

—  187  — 


M  l  s  s  ION    HOSTAINS-D'O  L  L  ON  E  . 

sa  place,  mais  il  n'en  est  pas  de  même  avec  le  convoi  qui  marche 
au  cenlre,  et  l'avant-garde  se  réduit  à  chaque  fois.  Près  des 
villages,  les  sentiers  et  les  endroits  découverts  sont  nombreux, 
et  à  force  de  poster  des  flanqueurs,  je  n'ai  plus  personne  sous 
la  main  pour  l'attaque;  il  faut  cependant  la  brusquer,  car  il  y  a 
toujours  des  indigènes  cachés  dans  la  brousse  qui  profitent 
des  arrêts  pour  s'approcher  en  rampant  et  tirer  presque  à  bout 
portant. 

Par  bonheur  les  porteurs,  qui  se  sont  si  bien  conduits  hier 
quand  nous  avons  été  surpris  dans  l'eau,  se  révèlent  tout  à  fait 
braves  :  les  premiers,  jetant  leur  charge,  viennent  prendre  part 
au  feu,  puis  à  l'assaut;  les  autres  suivent  en  courant,  leur 
caisse  sur  la  tète,  et  nous  aident  à  occuper  le  village  jusqu'à 
l'arrivée  de  toute  la  colonne.  Loin  de  paraître  effrayés  de  notre 
situation,  ils  montrent  un  calme  joyeux  qui  témoigne  et  de 
leur  confiance  en  nous  et  de  leur  bonheur  d'être  devenus  des 
guerriers,  de  pauvres  bêtes  de  somme  qu'ils  étaient.  Même 
ceux  qui  n'ont  point  de  fusils  accourent  avec  leurs  machettes. 
Et,  une  fois  qu'ayant  détaché  toute  mon  avant-garde  et  arrivé 
devant  un  village  qui  nous  canarde,  je  me  retourne  pour  appe- 
ler des  fusils,  qui  vois-je  immédiatement  derrière  moi?  la  femme 
de  Sirabana,  marchant  impassible  sous  les  balles,  suivie  de 
plusieurs  porteurs  sans  armes  !  Je  les  renvoie  rudement  en 
arrière;  cependant,  le  village  pris,  je  fais  compliment  à  Sira- 
bana de  la  bravoure  de  sa  femme.  «  Eh  ben!  quand  moi  n'y  a 
pas  peur,  mon  femme  aussi  n'y  a  pas  peur,  »  répond-il.  «  Quand 
moi  y  a  peur,  mon  femme  aussi  y  a  gagné  peur.  »  Quand  un  gen- 
darme rit...;  cette  petite  femme  serait  digne  d'être  gendarme! 
«  Et  quand  as-tu  peur?  »  dis-je  au  mari.  «  IN" y  a  jamais  peur  », 
déclare-t-il  simplement,  et  c'était  vrai.  On  voit  que  sa  femme  ne 
devait  pas  trembler  souvent. 

Chose  singulière,  les  tirailleurs,  quoique  parfaitement  bra- 
ves, sont  beaucoup  moins  rassurés  :  leurs  campagnes  précédentes 
leur  ont  appris  la  force  des  gens  de  la  forêt.  Comment  croire 
que,  sans  guide,  perdus  dans  cette  interminable  forêt  où  nous 

—   188  — 


PRISE    IV ASSAUT. 

marchons  depuis  dix  mois,  en  nombre  infime  contre  des  ennemis 
innombrables,  nous  arrivions  à  nous  en  tirer?  «  Nous  n'y  a  plus 
jamais  voir  Saint-Louis,  »  disent-ils.  Mais  cette  idée  ne  dimi- 
nue en  rien  leur  courage  et,  avec  leur  insouciant  mépris  de  la 
mort,  ils  exécutent  tranquillement  les  ordres  les  plus  dange- 
reux. 

Cependant,  après  avoir  enlevé  six  villages,  nous  descendons 
dans  une  vallée  et  tout  à  coup  nous  nous  trouvons  au  bord  du 
Cavally,  car  c'est  lui  sans  doute  :  un  fleuve  de  cinquante  mètres 
de  large  environ,  très  profond.  Dire  qu'il  suffirait  de  le  suivre 
pour  atteindre  bientôt  le  Soudan!  mais  ses  rives  sont  inondées 
et  impossibles  à  longer  :  il  faut  donc  faire  demi-tour  pour 
regagner  la  hauteur. 

Mais,  comme  la  veille,  l'ennemi,  qui  sait  que  le  fleuve  nous 
barre  la  route,  nous  a  suivis,  et  nous  devons  livrer  un  combat 
violent  pour  rouvrir  le  passage.  La  fusillade  part  sans  dis- 
continuer du  fourré  pendant  plusieurs  heures  :  sans  doute  les 
gens  de  tout  le  pays  accourent,  espérant  nous  acculer  à  la 
rivière. 

Enfin,  dans  un  chemin  bordé  de  marécages  où  les  indi- 
gènes ne  peuvent  se  dérober  de  côté,  je  me  lance  sur  eux  avec 
l'avant-garde.  Ils  s'enfuient,  emportant  dans  leur  déroute  des 
hommes  embusqués  dans  tous  les  buissons.  Nous  les  poursuivons 
sans  répit  et,  après  deux  kilomètres  parcourus  ainsi  à  pleine 
course,  nous  pénétrons  à  leur  suite  dans  un  village  dont  ils 
n'ont  pas  le  temps  de  refermer  la  porte.  Après  une  dernière 
décharge  à  bout  portant  qui  jette  à  terre  deux  tirailleurs,  tous 
les  indigènes  disparaissent  dans  le  fourré  en  hurlant,  et  nous 
sommes  maîtres  de  la  place. 

En  me  retournant,  je  m'aperçois  avec  quelque  stupeur  que 
nous  sommes  sept  en  tout,  y  compris  les  deux  blessés  :  tout  le 
reste,  retardé  par  les  fondrières,  les  lianes,  les  troncs  d'arbres, 
a  été  distancé  et  est  loin  en  arrière.  Nous  passons  un  assez 
vilain  moment  dans  notre  conquête,  craignant  un  retour  offen- 
sif. Enfin  Hostains  arrive  avec  toute  la  colonne;  il  a  trouvé  sur 

—  189  — 


M I  s  S  /  O  N    H  0  s  TAl  Y  S  -D'OLL  0  .Y  E . 

le  cliemin  do  nombreux  fusils  et  plusieurs  traces  de  sang  con- 
duisant aux  marigots  où  dos  blessés  se  seront  cachés;  un  mort 
gît  aussi  à  terre  dans  le  village,  avec  des  armes. 

Nous  pansons  nos  deux  blessés.  L'un  a  une  balle  dans  la 
cuisse,  mais  l'autre  n'a  rien  du  tout  :  le  projectile,  un  énorme 
cailloux  ferrugineux,  a  frappé  sa  musette  et  a  été  arrôté  par  les 
cartouches  dont  elle  était  pleine  ;  il  en  est  quitte  pour  une 
sérieuse  contusion. 

Le  village  présente  une  particularité  nouvelle  :  il  est  de 
forme  ronde,  et  une  ceinture  de  bananiers  régulièrement  espa- 
cés, avec  leurs  tiges  droites  et  leurs  gerbes  de  feuilles  se 
rejoignant  en  arceaux,  forme  tout  autour  un  portique  circulaire, 
d'un  ordre  inconnu  mais  gracieux.  Le  village  a  cinquante  cases, 
c'est  le  plus  gros  que  nous  ayons  encore  enlevé.  Plus  de  deux 
cents  fusils  le  défendaient  :  il  est  probable  que,  sans  notre  pour- 
suite enragée,  la  résistance  eût  été  sérieuse,  et  nous  avions  sur 
nos  derrières  une  autre  bande. 

Nous  cherchons  un  endroit  écarté  pour  camper,  mais  ce  n'est 
pas  facile  :  partout  ce  ne  sont  que  cultures  et  villages.  Nous 
nous  installons  au  beau  milieu  d'un  champ  de  manioc,  puisqu'il 
n'y  a  pas  moyen  de  faire  autrement.  Des  patrouilles  partent 
dans  toutes  les  directions.  Il  semble  que  les  indigènes  soient 
épouvantés  de  leur  dernier  échec  :  trois  villages  sont  trouvés 
vides,  au  loin  retentissent  des  hurlements  et  même  des  coups 
de  feu,  tirés  sans  doute  par  affolement.  Chez  nous,  au  con- 
traire, la  confiance  augmente  :  voilà  quatre  jours  que  nous  com- 
battons avec  un  succès  constant,  pas  un  de  nous  n'a  été  tué,  nous 
avons  fait  du  chemin.  Nous  finirons  bien  par  sortir  de  la  forêt, 
pour  peu  que  cela  continue  ! 

Cependant  c'est  un  hasard  miraculeux  que  nous  ne  soyons 
pas  tombés,  malgré  nos  détours,  sur  un  des  gros  rassemble- 
ments ennemis  qui  se  sont  certainement  formés.  Une  catas- 
trophe est  toujours  imminente.  Notre  situation  est  traduite  à 
merveille  par  ce  dessin  qui  représente  un  homme  tombant  du 
haut  d'un  sixième  étage  et  donnant  en  passant  de  ses  nouvelles 

—  190  — 


MA  RA IS     IMPRA  TIC  A  BLES. 

à  un  ami  qui  est  à  la  fenêtre  :   «   Ça  va  bien,  lui  dit-il,  mais 
pourvu  que  ça  dure  !   » 

Le  1er  Décembre.  —  A  peine  en  marche,  nous  nous  trouvons 
en  face  d'une  immense  étendue  d'eau  libre,  sans  autre  végéta- 


LES   MARAIS.    —   DESSIN  DE    BOUDIER   (D'APRÈS   UNE    PHOTOGRAPHIE  j. 

tion  que  des  hautes  herbes,  et  s'étendant  à  perte  de  vue  de  tous 
les  côtés  :  la  route  du  Nord  nous  est  barrée.  Voilà  la  catastrophe! 
Ça  n'a  pas  duré  longtemps. 

Que  faire?  A  l'Ouest,  une  ligne  d'arbres  s'avance  un  peu  dans 
l'eau  :  peut-être  y  a-t-il  là  un  passage,  et  nous  nous  y  enga- 
geons sans  grand  espoir.  A  droite,  le  chemin  longe  le  lac,  des 
marigots  s'étendent  à  sa  gauche,  et  bientôt  il  est  recouvert  par 
l'eau.  Nous  avançons  le  cœur  serré  d'angoisse  :  il  va  falloir 
retourner  sur  nos  pas  et  nous  allons  sans  doute  trouver  toute 
la  population  du  pays  massée  pour  nous  enfermer  dans  ce  cul- 
de-sac. 

Mais,  ôjoie!  des  coups  de  fusils  nous  saluent  en  avant  :  il 


—  191  — 


M iss/t)  v     nOSTAINS-D'OLLO  \ /.' 

y  a  donc  un  passage,  puisque  nos  ennemis  y  sont.  Nous  nous 
jetons  à  leur  poursuite  :  voici  que  le  terrain  se  relève,  et  nous 
nous  trouvons  sur  une  étroite  arête  dont  l'eau  baigne  les  deux 
pentes.  La  végétation  y  est  plus  fourrée  que  jamais,  mais  la 
route  est  magnifique.  Bientôt  un  village  se  présente,  puis  un 
deuxième,  puis  beaucoup  d'autres  :  nous  les  enlevons  à  la  file  ; 
les  habitants,  ne  pouvant  fuir  de  côté,  se  sauvent  après  nous 
avoir  envoyé  leur  feu  à  des  distances  folles. 

Sérieusement  défendus,  certains  de  ces  villages  seraient 
presque  imprenables,  un  entre  autres:  le  chemin  d'accès  conduit 
perpendiculairement  sur  un  énorme  arbre  renversé,  d"un  dia- 
mètre de  2  mètres  50,  infranchissable  à  cause  de  sa  convexité  ; 
ensuite  il  longe  ce  rempart  pour  aboutir  à  un  passage  juste 
assez  large  pour  un  homme,  et  solidement  barricadé  ;  les  deux 
côtés  de  cet  angle  droit  sont  enfilés  par  les  feux  des  défenseurs 
abrités  derrière  l'arbre  et  sur  les  côtés  dans  des  logettes  flan- 
quantes. Heureusement,  après  un  feu  mal  ajusté,  ils  déguer- 
pissent en  nous  voyant  arriver  à  la  baïonnette. 

Cependant,  pour  retarder  notre  marche,  ils  multiplient  les 
obstacles  :  à  chaque  pas  maintenant  nous  rencontrons  des  barri- 
cades ;  des  guerriers  embusqués  tirent  sur  les  premiers  qui  les 
franchissent.  Il  faut  employer  le  même  procédé  que  devant  les 
villages  :  une  salve  sur  la  barricade,  ce  qui  amène  toujours  une 
riposte  inefficace  de  l'ennemi  hors  de  portée,  puis  l'assaut 
pendant  qu'il  est  désarmé. 

Tous  les  villages  maintenant  sont  de  forme  ronde  et  entourés 
de  bananiers;  ils  sont  admirablement  propres  et  bien  tenus,  des 
massifs  de  différentes  plantes,  avec  des  bordures  de  bois,  ornent 
la  place  centrale.  Les  habitants  s'adonnent  à  la  pèche,  car  de 
grands  filets  tressés  en  fibres  de  bambous  sont  accrochés  dans 
chaque  case,  à  côté  d'arcs  et  de  flèches  empoisonnées1.  Il  y  a 
des  métiers  à  tisser  pareils  à  ceux  du  Soudan,  et,  indice  évident 
que  nous  approchons  de  la  lisière,  quelques  cases  ont  des  toits 

1.  Les  indigènes  préfèrenl  <  1  « ■  beaucoup  le  fusil  :  dans  mie  telle  brousse  la 
flèche  est  tout  de  suite  arrêtée. 

—  192  — 


VILLAGE    FORTIFIÉ. 


ENTRÉE    DE   VILLAGE    FORTIFIE.   —    DESSIN    DE    GROBET 
(d'après  UN  CROQUIS.) 

en  chaume  et  non  plus  en  feuilles  de  palmier  :  il  y  a  donc  des 
clairières  et  de  l'herbe  non  loin. 

Le  plateau  s'élargit  :  maintenant  nous  longeons  de  vastes 
cultures.  Enfin,  spectacle  délicieux,  nous  nous  trouvons  au  pied 
d'une  colline  de  200  mètres  couverte  de  hautes  herbes,  avec 
des  blocs  de  granit  apparents.  Pleins  de  joie,  nous  la  gravissons, 
espérant  du  sommet  découvrir  le  pays,  mais  les  coups  de  feu 


—   193 


13 


\IISSI01\     l/os  TM  WS-D'OLLONE. 

partent  des  herbes  comme  du  fourré,  et  il  nous  faut  donner 
l'assaut  à  cette  colline  escarpée  et  enlever  un  petit  village  qui  la 
couronne.  Tout  cela  pour  rien,  car  l'autre  versant  est  boisé  et 
nous  n'avons  aucune  vue. 

Un  quart  d'heure  plus  loin,  nouveau  piton  dénudé,  nouvel 
assaut,  et  nous  nous  emparons  d'un  village  assez  gros  qui  sans 
doute  ne  s'attendait  guère  à  notre  visite,  car  il  est  plein  de 
chèvres  qu'on  n'a  pas  eu  le  temps  de  cacher  :  voilà  notre  dîner 
assuré.  C'est  le  quinzième  village  pris  aujourd'hui.  Cette  fois 
nous  avons  de  la  vue,  mais  nous  ne  découvrons  rien,  la  forêt 
toujours  pareille  couvre  plaines  et  hauteurs. 

Le  Cavally  coule  à  nos  pieds,  large  de  60  mètres  environ  et 
encombré  de  rochers  et  de  rapides.  Pendant  que  nous  descendons 
la  colline,  Hostains  s'cmbusquepour  garder  nos  derrières,  etbien 
fait-il,  car  nous  sommes  suivis  :  un  indigène  est  tué,  les  autres 
disparaissent.  Nous  marchons  encore  quelque  temps,  mais 
voici  que  cinq  tirailleurs,  en  proie  à  des  douleurs  d'entrailles 
atroces,  se  roulent  sur  le  sol  ou  tombent  presque  inanimés. 

Supposant  un  empoisonnement,  nous  leur  ingurgitons  par 
force  de  l'eau  tiède  en  grande  quantité  —  nous  n'avions  plus 
d'ipéca  —  et  arrivons  à  les  soulager  un  peu,  mais  il  faut  renoncer 
à  aller  plus  loin.  Nous  campons  donc  où  nous  sommes,  dans  un 
fond  près  d'un  ruisseau;  des  collines  et  des  villages  sont  tout 
autour  de  nous,  et  la  place  est  aussi  dangereuse  que  possible. 
Nous  barricadons  les  chemins,  nous  tendons  des  lianes  garnies 
de  sonnettes  en  travers  du  ruisseau,  et  dès  la  nuit  venue  nous 
éteignons  les  feux. 

Le  froid  est  vif  sur  cette  terre  humide,  et  nos  gens  presque 
nus  grelottent;  personne  ne  dort.  Et  voilà  que  des  voix  s'élèvent 
sur  une  colline  proche,  hurlant  des  chants  sauvages  ;  d'autres 
voix  répondent  des  autres  sommets.  Ce  qu'elles  chantent, 
pendant  que  nos  malades  râlent,  ces  voix  invisibles  qui  semblent 
tout  près  et  nous  enveloppent,  c'est  notre  mort  prochaine,  sans 
doute.  En  vérité,  cette  nuit  est  sinistre. 
2  Décembre.  —  Les  malades  vont  mieux  et  peuvent  marcher  ; 

-   194  — 


P0N1     DE    LIANES. 


PONT   DE    LIANES    SUR    LE    CAVALLY. 


nous  apprenons  qu'ils  s'étaient  régalés  de  chenilles  grillées 
trouvées  dans  une  case  et  évidemment  empoisonnées. 

Tous  les  chemins  sont  maintenant  hérissés  de  barricades. 
Gomme  la  plupart  sont  sans  défenseurs,  je  cesse  de  faire  tirer 
avant  de  les  aborder,  pour  ne  pas  révéler  où  nous  sommes 
et  ménager  les  munitions  qui  s'épuisent,  mais  cette  économie 
a  pour  résultat  de  nous  faire  subir  plusieurs  décharges  à  bout 
portant,  et  une  balle  frappe  à  la  main  Samba  Diallo,  le  clairon. 
Ce  brave  garçon  est  toujours  en  tête  malgré  sa  jambe  blessée 
qui  le  fait  beaucoup  souffrir,  et  la  veille  encore  il  a  reçu  une 
forte  contusion  :  ce  sont  toujours  les  mêmes  qui  se  font  tuer  ! 
Heureusement  ils  ne  meurent  pas  chaque  fois. 

Nous  retombons  sur  le  Cavally,  et  là  nous  contemplons  avec 
stupéfaction  un  pont  suspendu  en  lianes  de  60  mètres  de 
longueur.  Les  ponts  de  lianes  sont  nombreux  au  Soudan,  mais 
un  ouvrage  d'art  comme  celui-ci  est  prodigieux.  Qu'on  se  figure 
un  immense  berceau  d'enfant  !  Le  fond  où  pose  le  pied 
est  fait  d'un  tapis  de  lianes  ;  sur  les  côtés  des  lianes  forment  un 
treillage  régulier.  Ce  berceau  est  attaché  à  deux  arbres  géants, 
à  une  grande  hauteur,  afin  que  l'arc  ne  vienne  pas  effleurer  le 
niveau  de  Veau,  et  on  y  accède  par  de  fortes  échelles  ;  des  lianes 
énormes,  attachées  encore  plus  haut,  viennent  soutenir  le  milieu 


195 


MISSION     HOSTA  INS-D'OLLONE. 

du  pont,  qui  a  ainsi  tout  à  fait  l'aspect  de  nos  ponts  de  fil  de 
fer.  Tout  cela  est  fait  avec  un  soin,  une  solidité  extrêmes; 
il  a  fallu  un  travail  non  seulement  très  long,  mais  surtout  métho- 
dique, réglé  d'après  un  plan,  et  sous  une  direction  prévoyante 
autant  que  hardie. 

Ces  gens  que  nous  combattons  sont  vraiment  étonnants  : 
villages  bien  construits  et  bien  fortifiés,  cultures  immenses, 
chemins  magnifiques,  filets  de  pèche,  métiers  à  tisser,  et  par- 
dessus tout  ce  pont  merveilleux,  tout  cela  chez  eux  indique  une 
organisation  bien  supérieure  à  celle  des  Kroumen,dont  pourtant 
l'intelligence  nous  avait  frappés.  A  quoi  tient  qu'ils  interdisent 
si  jalousement  l'entrée  de  leur  territoire  aux  gens  du  Sud  comme 
du  Nord,  si  bien  qu'ils  sont  partout  considérés  comme  les  derniers 
des  sauvages? 

Le  pont  a  été  sans  pitié  coupé  pour  nous  empêcher  de  passer  ; 
nous  n'en  avions  d'ailleurs  nulle  envie,  et  nous  nous  éloignons 
du  fleuve.  Les  assauts  de  villages  recommencent,  sans  grande 
résistance.  Le  dixième,  cependant,  nous  donne  quelque  peine: 
bâti  sur  une  colline,  il  est  précédé  de  nombreuses  barricades 
qu'il  faut  enlever  et  détruire  une  à  une  ;  pendant  ce  temps  les 
gens  rechargent  à  leur  aise  et  tirent  de  nouveau  ;  ils  semblent 
très  animés,  et  poussent  des  hurlements  comme  pour  appeler  à 
leur  aide.  Les  mauvais  moments  vont-ils  recommencer? 

En  redescendant  de  la  hauteur,  nous  pénétrons  dans  un  vaste 
champ  de  manioc,  barricadé  lui  aussi.  A  l'autre  extrémité  des 
formes  se  montrent,  et  déjà  les  hommes  de  tête  mettent  en  joue, 
lorsque  de  nos  propres  rangs  partent  des  cris  joyeux  :  «  Anicè, 
Anicè!  J>  (Bonjour,  bonjour,  en  bambara.)  Deux  hommes  sont 
là-bas,  qui  au-dessus  de  leur  tète  agitent  une  poule  blanche, 
symbole  d'amitié  dans  toute  la  boucle  du  Niger,  et  de  toutes 
leurs  forces  nous  envoient  ces  Anicè  auxquels  répondent  nos 
hommes.  Le  Soudan,  voici  le  Soudan,  enfin!  Nous  sommes  à 
la  fois  sauvés  et  victorieux. 


CHAPITRE  XI 


Soumission  des  Nguérés.  —  Sortie  de  la  Forêt.    —  Arrivée  au  poste  de  Beyla. 
--  La  mission  Woelffel. 


Les  deux  hommes  s'approchent  et  nous  font  le  salut  militaire. 
Oh  !  ce  salut  au  fond  de  pays  où,  depuis  dix  mois,  les  gens 
ignorent  même  l'existence  du  Soudan  français  !  Ce  sont  bien  des 
Malinkés  l.  Vite  nous  les  accablons  de  questions  :  où  est  le 
poste  ?  où  sont  nos  troupes  ?  Et  nous  apprenons  avec  étonne- 
ment  qu'il  n'y  a  ni  troupes  ni  poste  avant  Beyla,  bien  loin  d'ici. 
Mais  au  moins  le  pays  obéit  aux  Français  ?  Nullement,  et  la  fin 
de  la  forêt  est  encore  lointaine,  les  habitants  sont  toujours  les 
mêmes.  Les  deux  Soudanais  sont  venus  pour  acheter  des  kolas, 
et  les  indigènes  terrifiés  de  notre  marche  les  ont  envoyés  en 
ambassadeurs  pour  nous  porter  leur  soumission. 

Ce  n'est  pas  ce  que  nous  espérions,  certes,  et  le  but  encore  une 
fois  recule  quand  nous  croyions  le  toucher.  Pourtant  si  grand  a 
été  le  danger,  que  nous  ne  pouvons  trop  nous  féliciter  de  le  voir 
diminuer,  et  l'allégresse  de  nos  gens  éclate  :  enfin  voici  des 
hommes  de  leur  pays  ;  puisqu'ils  passent,  qui  donc  pourrait  nous 
arrêter,  et  qu'importent  quelques  jours  de  plus  ? 

Sur  l'assurance  des  deux  messagers  que  les  indigènes  sont 
sincères  et  ne  demandent  qu'à  se  soumettre,  nous  consentons 
généreusement  à  la  paix.  Ils  font  alors  un  signal,  et  deux 
jeunes  gens  sortent  du  bois  et  viennent  avec  crainte  nous  offrir 

1.  Race  du  Soudan  Méridional. 

—  197  — 


MISSION    HOSTA  INS-D'OLLONE. 

eux  aussi  une  poule  blanche  :  ce  sont  les  fils  du  chef  du  pays. 
Sur  un  nouveau  signal,  d'autres  hommes  arrivent  à  leur  tour: 
tout  ce  monde  était  caché  pour  attendre  le  résultat  des  négocia- 
tions, et  au  besoin  nous  combattre,  mais  maintenant  les  fusils 
ont  été  laissés  dans  la  brousse  et  tous  sont  sans  arme. 

Les  deux  Malinkés  servent  d'interprètes.  Les  protestations  de 
soumission  renouvelées,  on  nous  propose  de  passer  la  nuit  dans 
un  hameau  voisin,  le  village  du  chef  étant  trop  loin  pour  que 
nous  puissions  l'atteindre  aujourd'hui.  Nous  faisons  prendre  aux 
indigènes  les  charges  de  nos  porteurs,  en  flanquant  chacun  d'eux 
d'un  de  nos  hommes  qui  a  ordre  de  le  tuer  à  la  première  alerte, 
car  il  se  peut  fort  bien  qu'on  nous  mène  dans  une  embuscade. 

Nous  gagnons  ainsi  un  village  protégé  par  plusieurs  bar- 
ricades, qu'on  se  hâte  de  démolir  à  notre  approche  pour  faire 
disparaître  toute  trace  d'hostilité.  On  nous  offre  du  riz  et 
deux  chèvres.  Cependant  femmes,  enfants,  vieillards  restent 
absents,  et  quoique  les  deux  Malinkés  nous  inspirent  confiance, 
l'inquiétude  nous  prend  :  si  les  indigènes,  désespérant  à  cause 
de  nos  zigzags  de  parvenir  à  nous  attaquer  en  force,  avaient 
imaginé  cet  excellent  stratagème,  de  nous  amener  ainsi  dans  un 
village  choisi  et  de  nous  y  cerner  tout  à  leur  aise?  La  nuit 
s'écoule  dans  la  plus  vive  anxiété  que  nous  ayons  encore  res- 
sentie, car  un  danger  possible  effraye  bien  plus  qu'un  péril 
certain. 

Mais  les  indigènes  ont  assez  de  la  lutte  :  au  matin,  ce  ne 
sont  pas  des  guerriers  terribles  qui  se  présentent,  mais  des  files 
de  gens  sans  armes  envoyés  au-devant  de  nous  pour  nous  faire 
honneur.  Suivis  de  ce  brillant  cortège,  nous  traversons  plusieurs 
villages  ;  partout  les  hommes  seuls  sont  présents,  groupés  pour 
nous  attendre,  et  ils  nous  offrent  des  chèvres  et  des  poules. 

Ils  ont  toujours  les  mômes  visages  farouches  que  nous  voyons 
depuis  notre  entrée  chez  les  Gons  ;  les  fils  du  chef  au  contraire 
ont  des  figures  avenantes,  des  chapeaux  tressés  en  cône  et 
des  blouses  à  la  mode  du  Soudan,  et  un  type  voisin  du  Malinké. 
En  demandant  aux  deux  Soudanais  comment  ils  ont  pu   venir 

—  198  — 


LE    CHEF    BADIA     GALAO. 

jusqu'ici  sans  être  faits  captifs,  nous  avons  l'explication  de  ce 
contraste. 

Le  chef  Badia  Galao,  chez  lequel  nous  nous  rendons,  est 
Soudanais.  Il  habitait  autrefois  le  Sébouédougou,  au  Sud  de 
Beyla  ;  Samory  ayant  en  1892  envoyé  Morifing  Dian  avec  une 
colonne  pour  s'emparer  du  pays,  il  s'est  enfui  dans  la  forêt  avec 
une  foule  d'habitants.  Un  grand  nombre  a  été  pris  par  les 
indigènes,  mais  Badia  Galao  ayant  beaucoup  d'hommes  avec  lui 
a  su  se  faire  respecter,  et  bientôt  il  a  acquis  une  grande  influence. 
Il  a  gardé  des  relations  avec  le  Soudan,  et  les  indigènes  laissent 
passer  les  dioulas  qui  viennent  chez  lui,  en  sorte  qu'à  notre 
approche  il  a  pu  en  envoyer  au-devant  de  nous  sur  tous  les 
chemins  1. 

On  avouera  que  voilà  une  chance  véritablement  merveilleuse! 
Dans  cette  forêt  immense,  partout  fermée  aux  gens  du  Soudan, 
nous  sommes  tombés  juste  sur  le  seul  d'entre  eux  qui  ait  pu 
s'y  établir  et  par  suite  attirer  des  dioulas  sachant  la  langue  de 
nos  hommes.  Sans  cette  circonstance,  les  Gons  eussent  en 
vain  désiré  la  paix  :  faute  de  pouvoir  la  demander,  la  guerre 
eût  continué  inexorablement.  Si  loin  de  la  lisière,  nous  avions 
encore  mille  occasions  d'être  massacrés  ;  comment  même 
emporter  de  nouveaux  blessés  ?  il  ne  nous  restait  plus  de 
porteurs  disponibles,  et  les  abandonner  c'était  les  livrer  à  des 
supplices  affreux.  Bref,  sans  la  paix,  nos  succès  n'aboutissaient 
qu'à  un  désastre,  et  elle  était  impossible  sans  cette  rencontre 
invraisemblable.  Le  destin  qui  nous  avait  continuellement  pro- 
tégés nous  réservait  cette  dernière  faveur. 

Badia  Galao  nous  accueille  en  maîtres.  C'est  un  vieillard  pareil 
à  tous  les  chefs  musulmans  du  Soudan  :  il  porte  uu  boubou  2, 

1.  Les  gens  du  Sébouédougou  ne  parlent  pas  le  bambara  et  n'auraient  pu  se 
faire  comprendre  de  nous.  —  On  appelle  dioulas  les  marchands  ambulants 
ou  colporteurs.  11  ne  faut  pas  les  confondre  avec  la  race  des  Dioulas  de  Kong) 
à  laquelle  appartenaient  nos  porteurs,  ni  avec  celle  des  Dioulas  ou  Dans  à 
laquelle  eurent  affaire  Blondiaux  et  Woelffel  à  l'Est  du  Cavally. 

2.  Vaste  pièce  d'étoffe  retombant  devant  et  derrière,  avec  un  trou  pour  la 
tête,  et  cousue  sur  les  deux  côtés. 

—  201   — 


M I  s  s  ION    HOSTAINS-D'OLLO  Y  E . 

sa  tète  est  rasée,  sauf  une  légère  barbiche,  et  il  tient  à  la  main 
un  chapelet,  bien  qu'il  ne  soit  pas  musulman  :  sur  chaque  joue 
il  a  la  marque  du  Sébouédougou,  cinq  longues  raies  doubles. 
Il  nous  remercie  humblement  d'avoir  bien  voulu  accorder  la 
paix,  et  déclare  que  tout  ici  nous  appartient. 

Puis,  sur  un  signe,  une  file  d'hommes  parait  et  dépose  en 
ligne  des  calebasses  énormes  pleines  de  riz  cuit,  et  d'autres 
plus  petites  contenant  des  sauces  diverses.  Craignant  le  poison, 
nous  exigeons  qu'on  goûte  tout  devant  nous  et  demandons  que 
dorénavant  on  nous  remette  les  aliments  non  préparés  :  une 
demi-heure  après  arrive  une  nouvelle  file  d'hommes  apportant 
chacun  un  petit  panier  de  riz  cru. 

Le  chef  nous  offre  une  chèvre,  puis  un  peu  plus  tard  un 
mouton  ;  il  manque  encore  un  bœuf,  car  telle  est  la  progression 
qu'il  convient  à  des  vaincus  de  suivre  pour  traiter  leurs  vain- 
queurs, mais  c'est  le  grand  chef  de  tout  le  pays  qui  viendra 
demain  nous  l'offrir. 

Nous  sommes  avides,  maintenant  que  nous  avons  un  inter- 
prète, d'obtenir  des  renseignements  sur  nos  adversaires,  mais 
la  conversation  reste  difficile  :  un  tirailleur  traduit  nos  paroles 
en  bambara,  un  des  Malinkés  les  répète  en  langue  du  Séboué- 
dougou, Badia  Galao  les  explique  aux  gens  de  la  forêt.  Voici  ce 
que  nous  parvenons  à  apprendre  : 

Toutes  les  peuplades  appelées  Gons  par  les  Kroumen  sont 
les  mêmes  qu'au  Soudan  on  désigne  sous  le  nom  générique  de 
Nguérés.  Après  les  Vayas,  nous  avons  traversé  les  Mboros  ou 
Bolos,  puis  les  Nguérés  proprement  dits,  enfin,  depuis  deux 
jours,  les  Hounés  chez  lesquels  nous  sommes.  Tout  le  monde 
croyait  que  nous  succomberions  à  la  première  attaque  et  notre 
victoire  a  profondément  étonné  ;  on  nous  a  alors  attendus  en 
force  dans  plusieurs  embuscades,  mais  nous  apparaissions  bien 
loin  de  là  sur  les  points  les  plus,  inattendus,  et  bientôt  la  panique 
s'est  mise  dans  le  pays  :  personne  ne  se  sentait  plus  en  sûreté, 
les  hommes  se  sont  dispersés  pour  défendre  leur  village,  les 
femmes  et  les  enfants  se  sont  sauvés  dans  le  fourre.  Les  innom- 

—  202   — 


SOUMISSIONS    DES    HO  UNE  S. 

brables  barricades  des  deux  derniers  jours  étaient  un  ingénieux 
moyen  pour  nous  faire  signaler  nous-mêmes  notre  marche,  car 
les  indigènes  avaient  remarqué  que  nous  tirions  des  salves  avant 
de  les  aborder.  Nos  balles  leur  ont  fait  éprouver  de  fortes  pertes  : 
il  paraît  que  nous  avons  tué  douze  hommes  rien  que  dans  le  dernier 
village;  comme  nous  en  avons  pris  d'assaut  quarante-quatre,  une 
semblable  moyenne  donnerait  un  sérieux  total ] .  Enfin,  nous 
voyant  avancer  toujours  victorieusement  par  des  routes  impré- 
vues, comme  si  nous  connaissions  le  pays  à  merveille,  ne 
laissant  derrière  nous  ni  un  mort  ni  un  blessé  comme  si  nous 
étions  invulnérables,  ils  ont  jugé  la  lutte  impossible. 

Nous  essayons  d'obtenir  les  noms  des  villages,  des  chefs,  de 
l'immense  marais  ou  lac  rencontré,  mais  la  crainte  est  encore 
trop  forte  chez  les  vaincus  et  on  redoute  que  nous  méditions  une 
vengeance:  on  affirme  ne  rien  savoir,  ce  sont  d'autres  tribus, 
on  n'a  pas  de  rapports  avec  eux. 

Nous  ne  sommes  pas  fâchés,  on  peut  le  croire,  de  passer  une 
nuit  tranquille,  de  manger  des  aliments  abondants  et  à  peu 
près  cuits,  et  de  nous  reposer.  Certes  nous  sommes  impatients 
de  rendre  notre  succès  définitif  en  atteignant  la  lisière,  et  de 
retrouver  le  monde  civilisé  :  mais  après  ces  six  jours  démarches 
et  de  combats  incessants  presque  sans  nourriture,  après  ces 
nuits  sans  feu  et  sans  sommeil,  nous  sommes  tous  épuisés  ; 
d'ailleurs,  il  est  bon  de  rester  sur  le  champ  de  bataille  pour 
affirmer  notre  victoire. 

Le  grand  chef  des  Hounés,  DiaraBondo2,  vient  faire  sa  sou- 
mission, accompagné  de  tous  les  notables  :  il  nous  offre  un 
bœuf  et  demande  humblement  son  pardon.  Nous  lui  faisons 
comprendre  que  maintenant  les  Français  sont  maîtres  du  pays» 

1.  Nous  n'avons  cependant  trouvé  que  six  cadavres,  mais  nous  tirions  sur 
des  ennemis  embusqués  et  nous  n'allions  pas  voir  ce  qu'ils  étaient  devenus.  A 
ceux  qui  s'étonneraient  néanmoins,  je  demande  de  lire  un  peu  plus  loin  ce  que 
concerne  la  mission  Woelffel. 

2.  Bien  que  Diara  soit  un  mot  bambara  (lion),  je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  de 
parenté  entre  les  Nguérés  et  la  race  Malinké.  D'ailleurs  c'est  peut-être  à  tort 
que  j'orthographie  ainsi  ce  aom. 

—  205  — 


MISSION    HOSTAINS-D'OLLONE. 

que  nul  ne  peut  leur  résister,  et  qu'ils  tiennent  le  Sud  comme  le 
Nord. 

Voilà  en  effet  ce  qui  frappe  le  plus  les  indigènes  :  c'est  que 
nous  venons  du  Sud.  Avant  notre  dernier  passage  du  Cavally, 
tout  le  monde  ignorait  l'existence  du  Soudan  ;  maintenant,  ce 
qui  est  inconnu,  ce  sont  les  choses  de  la  côte  :  on  sait  bien,  par 
de  vagues  récits,  que  les  fleuves  vont  se  jeter  dans  une  grande 
nappe  d'eau,  mais  c'est  tout.  Aussi  notre  arrivée,  révélation  d'un 
monde  nouveau,  cause-t-elle  une  véritable  stupeur. 

Nous  avons  néanmoins  beaucoup  de  peine  à  obtenir  qu'on  nous 
conduise  à  Nzo  :  on  voudrait  nous  cacher  la  route  directe  du 
Soudan,  sans  doute  pour  empêcher  des  colonnes  françaises  de 
revenir.  Nous  apprenons  enfin  que  nous  sommes  à  trois  fortes 
journées  de  Nzo. 

Le  lendemain  5  décembre  nous  reprenons  la  marche,  des 
indigènes  portant  nos  blessés.  Le  vieux  Badia  Galao  nous  con- 
duit jusqu'à  la  limite  de  son  territoire  :  maintenant  que  les 
blancs  ont  délivré  son  pays  de  Samory,  et  puisque  nous  rou- 
vrons la  route,  il  veut  retourner  mourir  là  où  il  est  né  et,  très 
emu,  il  nous  regarde  partir  vers  le  Soudan. 

Nous  passons  une  large  rivière,  le  Boa,  sur  un  beau  pont  de 
lianes  de  trente  mètres,  puis  nous  quittons  le  grand  chemin  et 
prenons  un  petit  sentier  qui,  paraît-il,  est  plus  court.  Toute  la 
journée  nous  marchons  en  plein  fourré  désert  :  assurément  on 
évite  à  dessein  de  nous  faire  connaître  les  lieux  habités. 

Vers  cinq  heures  du  soir  nous  débouchons  dans  la  première 
clairière  naturelle  que  nous  ayons  vue  depuis  la  côte  :  un  vaste 
mamelon  à  pentes  douces  couvert  d'une  herbe  courte,  avec 
quelques  bosquets  disséminés.  Avec  quelle  joie  nous  saluons 
ce  premier  espace  libre  !  Il  semble  que  c'est  la  porte  de  notre 
prison  qui  s'ouvre.  De  la  crête,  nous  apercevons  en  face  de 
nous  le  puissant  massif  des  Monts  Nimba  ;  Nzo  est  de  l'autre 
côté. 

Après  une  formidable  journée  de  marche  sans  arrêt,  nous 
atteignons  la  tribu  des  Bboués.  Le  lendemain  nous  traversons 

206  — 


ANTHROPOPHAGES. 

plusieurs  grands  villages,  qui  tous  nous  font  même  accueil  : 
d'interminables  files  d'hommes  viennent  déposer  à  nos  pieds  des 
paniers  de  riz  et  chaque  fois  on  nous  offre  un  bœuf.  Et  même 
des  villages  à  côté  desquels  nous  passons  sans  les  voir  nous 
envoient  leur  tribut,  soit  des  bœufs,  soit  des  captifs  malinkés 
pris  dans  la  déroute  de  Samory. 

Nous  recevons  successivement  huit  de  ces  malheureux.  En 
nous  apercevant,  ils  manifestent  une  joie  profonde  et  se  jettent 
à  nos  pieds  pour  nous  remercier  de  les  avoir  sauvés  de  la  mort. 
Quelle  mort?  Eh  bien  !  celle  qui  les  attendait,  ils  allaient  être 
mangés.  Par  qui  donc  ?  Mais  par  les  gens  du  pays,  leurs  maîtres. 

Et  alors  nous  apprenons  le  secret  du  mystère  qui  pèse  sur 
la  forêt .  Tous  ces  Gons  ou  Nguérés  que  nous  venons  de  combattre , 
ces  gens  qui  font  de  si  beaux  chemins,  de  si  jolis  villages,  des 
ponts  si  merveilleux,  sont  des  anthropophages  pratiquant  et 
passionnés,  non  pas,  comme  les  gens  du  Sud,  dans  des  cas 
spéciaux  et  exceptionnels,  mais  toutes  les  fois  qu'ils  le  peuvent. 
Ce  n'est  pas  cependant  la  viande  qui  leur  manque  ;  ils  ont  des 
bœufs  en  assez  grande  quantité,  des  moutoûs  et  des  chèvres, 
mais  c'est  l'homme  qui  jouit  de  leurs  préférences.  Voilà  pour 
quelle  raison  aucune  communication  ne  s'établit  entre  le  Soudan 
et  la  Côte  :  quiconque  pénètre  chez  eux  est  mangé  ! 

De  petites  troupes  embusquées  sur  les  confins  des  peuplades 
voisines  capturent  tous  les  isolés  ;  surtout,  ils  achètent  au 
Soudan  des  esclaves  en  échange  des  noix  de  kola  que  le  pays 
produit  en  abondance;  tous  ces  captifs,  achetés  et  revendus 
comme  des  bestiaux,  finissent  aussi  par  l'abattoir.  Quand  on  abat 
un  homme,  ses  morceaux  sont  attribués  à  chacun  suivant  son 
rang  :  tel  a  droit  à  l'épaule,  tel  autre  à  la  cuisse,  un  troisième 
au  bras  et  au  foie.  Ce  n'est  naturellement  qu'aux  jours  de  fête 
qu'on  s'offre  un  si  succulent  festin,  car  enfin  chaque  village  n'a 
pas  de  quoi  se  payer  un  homme  à  manger  chaque  jour. 

Qu'on  se  demande  maintenant  où  sont  passés  les  soixante  mille 
individus  de  la  suite  de  Samory  qui  n'ont  pas  reparu  !  Hélas  !  il 
est  trop  tard  pour  les  chercher:  l'un  de  nos  captifs  délivrés  est  le 

—  209  — 

14 


MISSION    HOSTAINS-D'OLLONE. 

dernier  survivant  de  dix-huit  dont  son  maître  s'était  emparé,  les 
dix-sept  autres  sont  dévorés. 

Cette  découverte  nous  met,  on  le  comprendra,  hors  de  nous, 
et  l'envie  nous  prend  de  massacrer  ces  monstres  qui  nous 
ofïVent  quelques  captifs  pour  obtenir  une  paix  qui  leur  permette 
de  manger  tranquillement  les  autres.  Puis  la  réllexion  nous 
calme:  outre  que,  dans  notre  faiblesse,  nous  devons  déjà  nous 
considérer  comme  trop  heureux  si  nous  sauvons  notre  propre 
peau,  vraiment  ces  gens  ne  méritent  pas  la  colère.  Ce  ne  sont 
point  des  brutes  qu'il  faut  détruire  comme  des  animaux  nuisibles  : 
ils  sont,  on  l'a  vu,  intelligents,  relativement  civilisés  et  sus- 
ceptibles de  culture.  C'est  à  coup  sûr  une  des  plus  remarquables 
races  noires,  et,  sous  notre  autorité,  en  quelques  années  ces 
affreuses  pratiques  auront  disparu.  Elles  proviennent  de  cou- 
tumes immémoriales  et  sans  qu'on  y  voie  rien  de  mal  ;  elles 
n'empêchent  pas  les  gens  d'être  entre  eux  très  humains,  ni 
d'avoir  une  bonne  foi  qui  permet  aux  dioulas  devenir  sans  danger 
dans  quelques  lieux  déterminés,  pour  acheter  les  kolas  et  appor- 
ter les  étoffes,  le  sel,  les  bœufs  et  les  captifs.  On  peut  tout  espé- 
rer d'hommes  intelligents  et  capables  de  respecter  leur  parole. 

Si  la  délivrance  des  captifs  nous  touche  surtout,  c'est  l'abon- 
dance des  vivres,  que  la  victoire  a  fait  succéder  aux  privations 
endurées  durant  tout  le  cours  de  la  mission  qui  réjouit  nos 
hommes  :  ils  mangent  à  éclater,  un  bœuf  est  dévoré  chaque 
jour  par  nos  soixante  bouches,  et  un  des  tirailleurs  tire  joyeu- 
sement la  morale  nègre  de  cette  histoire  :  «  Si  nous  n'y  a  jamais 
faire  guerre,  nous  n'y  a  jamais  manger  bœuf.  »  Vraiment, 
manger  du  bœuf,  cela  vaut  bien  une  guerre!  Et  puisqu'ils  en  ont, 
ils  s'en  payent:  presque  tous  tombent  malades  d'indigestion. 
Pauvres  diables  !  après  ce  qu'ils  ont  souffert  si  patiemment, 
si  stoïquement,  ils  sont  bien  excusables. 

Nous-mêmes  apprécions  d'avoir  retrouvé  du  sel.  On  sait  qu'il 
est  fort  pénible  d'en  manquer  ;  cependant,  quand  on  n'a  à  peu 
près  rien  à  manger  avec,  la  privation  perd  de  son  importance. 

Pendant  la  marche  du  troisième  jour  nous  longeons  le  massif 

-  210  — 


LA     PUISE    DE    SAMORY. 

du  mont  Nimba,  dont  par  instants,  du  haut  de  collines,  nous 
apercevons  les  pics  aigus  au-dessus  des  nuages  :  c'estun  superbe 
blocgranitiquequi  dresse  brusquement  ses  sommets  à  1 300  mètres 
de  hauteur  et  à  environ  2  000  d'altitude  ;  la  végétation  s'arrête 
à  la  moitié  de  la  pente.  Dans  l'Est,  au  loin,  nous  distinguons 
aussi  une  puissante  chaîne  dentelée1.  Le  chemin  est  très  acci- 
denté, de  gros  rocs  de  granit  arrondis  sortent  de  terre  et  le  sol 
est  couvert  de  latérite  ferrugineuse  qui  blesse  les  pieds  de 
nos  hommes  habitués  depuis  si  longtemps  à  une  terre  molle  et 
boueuse. 

A  partir  du  village  deBananda  ouBanambiso,  nous  trouvons 
la  «  Route  des  Blancs  »,  un  superbe  chemin  que  les  indigènes 
eux-mêmes  ont  tracé  jusqu'à  la  lisière,  et  les  dioulas  soudanais 
sont  autorisés  à  venir  en  toute  sécurité  à  Bananda  où  se  tient 
un  grand  marché  deux  fois  par  mois. 

La  contrée  que  nous  traversons  maintenant  est  celle  qui  vit, 
il  y  a  un  an,  la  ruine  de  Samory. 

On  se  le  rappelle,  l'armée  de  Samory  marchant  vers  l'Ouest, 
et  déjà  désorganisée  par  ses  combats  incessants  contre  les  gens 
de  la  forêt,  avait  commencé  à  franchir  le  Cavally  à  Tiaféso, 
lorsque  le  lieutenant  Woelffel,  arrivant  de  Nzo,  se  jeta  auda- 
cieusement  avec  150  tirailleurs  sur  l'avant-garde  et,  profitant 
de  la  surprise  et  du  découragement  général,  lui  fit  mettre  bas 
les  armes  :  il  ramena  vingt  mille  prisonniers,  hommes  ou 
femmes.  Ce  désastre  ferma  la  route  à  Samory  et  amena  sa 
capture  quelques  jours  plus  tard  par  le  capitaine  Gouraud. 
Nous  laissons  un  peu  sur  notre  droite  Tiaféso,  que  dans  la 
langue  du  pays  on  appelle  Tiaplé. 

Vers  six  heures  du  soir,  nous  atteignons  un  très  gros  village 
de  deux  cents  cases,  entouré  à  la  mode  soudanaise  d'un  tata, 
mur  en  terre  durcie.  Cette  fois,  ce  sont  des  amis  :  le  chef,  vêtu 
d'un  boubou  et  d'une  culotte,  avec  un  sabre  recourbé,  vient  à 
notre  rencontre  et  nous  serre  dans  ses  bras,  la  population  entière 

\.  Ce  sont  les  monts  de  Drouplé,  auxquels  Woelffel  attribue  plus  de  3  000  mè- 
tres. 

—  213  — 


MISSION     HOS  TA1  \  S-D'OLLONE. 

nous  attend,  et  les  femmes,  les  premières  que  nous  voyions 
depuis  le  commencement  des  liostilitc's,  dansent  en  notre  hon- 
neur. Nous  sommes  à  Ndolomou,  chez  les  Guerzés,  race  qui 
habite  la  lisière  delà  forêt  et  les  premières  clairières,  partici- 
pant déjà  des  mœurs  de  la  plaine  ;  en  capturant  Samory,  dont 
l'avant-garde  était  parvenue  à  quelques  kilomètres,  nos  troupes 
les  ont  sauvés  du  massacre,  aussi  sommes-nous  accueillis  avec 
joie.  Mais  Nzo  n'est  plus  loin,  et  si  grande  est  notre  impatience 
de  l'atteindre  que  nous  repartons  à  la  lueur  des  torches,  sans 
sentir  la  fatigue  d'une  marche  de  douze  heures. 

Enfin,  à  sept  heures  du  soir,  nous  entrons  dans  ce  bienheureux 
village  qui,  depuis  notre  départ,  a  été  comme  le  pôle  magné- 
tique attirant  notre  marche  incertaine  et  aveugle.  C'est  à  Nzo 
que  le  commandant  de  Lartigue  a  massé  ses  forces  pour  arrêter 
Samory:  c'est  de  là  que  \Yoelffel  et  Gouraud  sont  tombés  sur 
les  deux  moitiés  de  l'armée  de  l'Almamy .  Village  le  plus  méridio- 
nal atteint  par  les  colonnes  soudanaises  lors  de  notre  départ, 
nous  l'avons  pris  pour  but  ;  et  peut-être  trouvera-t-on  digne  de 
remarque  que,  marchant  à  tâtons  dans  la  forêt,  sans  avoir 
trouvé  quelqu'un  qui  connaisse  ce  nom  ni  n'importe  quel  autre 
signalé  par  le  Soudan,  nous  soyons  arrivés,  au  bout  d'une  année, 
juste  au  point  voulu. 

Et  cependant  Nzo  n'est  pas  où  le  portent  les  cartes,  mais 
environ  80  kilomètres  plus  au  Nord.  Non  seulement  notre 
tâche  a  été  allongée  d'autant,  mais  cette  erreur  est  la  cause  de 
l'extrême  difficulté  que  nous  avons  éprouvée  à  diriger  notre 
marche,  et  que  peut-être  je  n'ai  pas  su  faire  comprendre  au  lec- 
teur étonné  de  notre  perpétuel  embarras. 

Nous  pensions  trouver  Nzo  à  300  kilomètres  de  Béréby  et  Tia- 
féso  à  240  '.  Quelle  n'était  pas  notre  surprise,  à  mesure  que  nous 
avancions,  de    ne  pas  entendre  parler  de  ces  villages,  mais  bien 


1.  Sur  la  carte  du  Ministère  des  Colonies  (Spicq  première  édition,),  Nzo  est 
porté  à  7°  22',  et  les  dépêches  sur  le  combat  de  Tiaféso  indiquaient  ce  dernier 
point  comme  à  60  kilomètres  plus  au  Sud,  alors  qu'il  est  à  20  kilomètres  au 
maximum. 

—  214  — 


ARRIVÉE    A     NZO. 

d'une  foule  de  peuplades,  de  rivières,  de  montagnes,  dont  la 
situation  était  tout  à  fait  incompatible  avec  la  leur  !  Où  étions- 
nous  donc  ?  Était-ce  nous  qui  nous  trompions  dans  nos  levés  ou 
les  cartes  qui  étaient  fausses?  Où  nous  diriger?  Notre  incerti- 
tude était  extrême  et  ne  faisait  que  croître.  Ce  sont  ces  80  kilo- 
mètres d'erreur  pour  Nzo,  de  120  pour  Tiaféso,  qui  donnent  à 
ia  forêt  la  place  de  contenir  et  cette  boucle  du  Cavally,  si  impré- 
vue et  déconcertante,  et  cette  couclie  de  populations  Gons  ou 
Nguérés  dont  l'antliropopliagie  féroce  empêche  toute  communi- 
cation entre  le  Soudan  et  la  mer.  C'est  là  ce  qui  nous  a  mis  pendant 
toute  notre  mission  en  face  d'une  énigme  qu'il  a  fallu  résoudre, 
comme  Œdipe,  l'épée  à  la  main. 

Dès  l'entrée  de  Nzo,  nous  sentons  que  c'est  bien  la  porte  du 
Soudan  que  nous  franchissons:  une  dizaine  de  dioulas,  venus  de 
tous  les  points  de  notre  immense  empire,  sont  là,  qui  nous  saluent 
joyeusement  par  des  bonjours  en  français.  Et  l'orchestre  du  vil- 
lage, plusieurs  tam-tam,  des  clochettes,  des  flûtes,  de  grandes 
guitares,  fait  éclater  en  notre  honneur  un  vacarme  infernal. 

Après  une  nuit  de  détente  complète  et  délicieuse,  notre  premier 
soin  au  réveil  est  de  demander  des  courriers  pour  Beyla  et  d'en- 
voyer des  télégrammes  annonçant  au  Ministre  et  aux  diffé- 
rents Gouverneurs  notre  heureuse  arrivée. 

Le  chef  de  Ndolomou,  Dagana,  qui  est  suzerain  de  Nzo,  vient 
nous  apporter  ses  présents  ;  il  nous  montre  un  papier  attestant 
ses  bons  services  envers  la  mission  Woelffel.  Ainsi,  cette  mission 
dont  nous  n'avons  jamais  pu  avoir  de  nouvelles  s'est  bien  réelle- 
ment mise  en  marche  !  Qu'a-t-elle  pu  devenir?  Ceci,  Dagana  et 
tout  le  monde  l'ignorent  :  elle  a  passé  le  Cavally  et  gagné  Oua, 
pais  on  croit  qu'elle  s'est  rendue  à  Man;  là  s'arrêtent  les  rensei- 
gnements. Nous  sommes  fort  intrigués  par  ce  mystère. 

Nzo  est  un  gros  village  de  175  cases.  Les  environs  immédiats 
ont  été  débroussaillés,  si  bien  qu'on  peut  circuler  librement 
sous  une  futaie  magnifique  ;  une  éclaircie  permet  d'admirer  le 
massif  du  Nimba.  La  vallée  est  couverte  de  palmiers  à  huile: 
nous  n'avons  jamais  vu  en  plus  grande    abondance  cet   arbre 

—  217  — 


MIS  S I  ON    HOS  I'.  I  /  NS-D'OL  I.  ON  E . 

qu'on   croit  communément  n'exister  qu'au  bord   de  la  mer1. 

Deux  fois  par  mois  se  tient  un  gros  marché  où  s'échangent  les 
kolas  de  la  foret  contre  les  bœufs,  le  sel  et  les  étoffes  du  Soudan  ; 
le  dernier  s'est  tenu  l'avant-veille,  et  une  trentaine  de  bœufs 
demeurés  invendus  témoignent  de  son  importance. 

La  forêt  continue  cesse  à  une  heure  de  Nzo,  mais  pendant  trois 
jours  encore  les  bois  alternent  avec  les  clairières,  et  quoique 
les  villages  soient  construits  en  terrain  découvert,  les  habitants 
ont  conservé  la  même  crainte  de  l'étranger  que  les  gens  de  la 
forêt  et,  à  notre  approche,  tous  courent  chercher  un  refuge  dans 
le  fourré  voisin  :  c'est  une  désagréable  surprise  pour  nous,  qui 
croyions  le  pays  soumis. 

Enfin  le  quatrième  jour,  au  village  de  Déné  (ou  Léné),  nous 
atteignons  les  populations  Malinkés.  A  partir  de  ce  moment, 
bien  que  l'autorité  française  ne  s'étende  pas  jusque-là,  nous 
sommes  traités  partout  en  représentants  de  la  race  souveraine  : 
le  chef  et  les  notables  nous  saluent  à  l'arrivée,  le  tam-tam  reten- 
tit en  notre  honneur,  et  on  nous  offre  la  nourriture  toute  pré- 
parée, c'est-à-dire  du  riz  cuit  avec  une  foule  de  sauces  diverses, 
ainsi  qu'un  bœuf  ou  un  mouton. 

A  Déné  aussi  nous  disons  un  adieu  définitif  à  la  forêt.  Sauf 
dans  les  bas-fonds  où  la  terre  végétale  accumulée  et  l'humidité 
entretiennent  une  végétation  magnifique,  nous  irons  dorénavant 
sous  un  ciel  brûlantà  travers  de  hautes  herbes  ou  des  arbres  sans 
feuilles.  Sans  doute  il  nous  arrivera  parfois  de  regretter  l'épais 
ombrage  où  le  casque  était  inutile,  où  l'on  marchait  sans  souci  de 
l'heure;  mais  avec  la  forêt  nous  quittons  l'inconnu,  les  difficultés, 
les  périls,  et  nous  entrons  dans  le  monde  civilisé  en  même  temps 
que  dans  la  lumière.  Aussi,  comme  les  Dix  Mille  acclamant  la 
mer,  nous  saluons  joyeusement  le  Soleil. 

1.  Voir  les  Résultats  Gêograjthiijues  et  Economiques  des  explorations  du 
Niger,  étude  des  plus  documentées  où  .M.  Guy,  chef  du  Service  Géographique 
el  des  Missions,  expose  l'état  des  connaissances  officielles  lors  de  notre  départ 
et  note,  d'après  des  voyageurs,  que  le  palmier  à  huile  ne  pous-e  pas  a  plus  de 
:i()  kilomètres  du  rivage.  Cependant  Binger  a  indiqué  exactement  l'aire  d'habitat 
de  cet  arbre,  et  Marchand  el  Blondiaux  l'ont  déjà  signalé  au  nord  de  la  forêt. 

—  218  — 


SORTIE    DE    LA     FORÊT 


LES   MONTS   NIMBA   VUS   DU    NORD. 


Nous  voici  maintenant  sur  le  plateau  qui  partage  les  eaux 
entre  le  Niger  et  le  golfe  de  Guinée.  De  nombreuses  chaînes  de 
collines  en  partent,  séparant  les  affluents  du  Saint-Paul,  de  la 
Sassandra,  du  Niger. 

Le  13  au  soir,  comme  nous  entrons  au  village  de  Horaso,  nous 
avons  la  joie  de  voir  des  chéchias  rouges  apparaître.  Ce  sont 
des  tirailleurs  de  Bayla  qui  nous  apportent  un  courrier  :  le  capi- 
taine Basset,  commandant  le  cercle,  nous  souhaite  la  bienvenue 
et  nous  envoie  des  journaux,  du  café  et  du  sucre.  C'est  donc 
fait,  notre  liaison  avec  le  Soudan  est  consommée,  et  nous 
retrouvons  la  civilisation  sous  ses  deux  formes,  nourriture  de 
l'esprit  et  du  corps.  Pour  un  peu,  nous  embrasserions  les  braves 
tirailleurs  !  Sans  perdre  uue  minute,  nous  faisons  préparer  du 
café  dont  nous  avons  oublié  le  goût  depuis  si  longtemps,  et  nous 
nous  jetons  sur  les  journaux  :  qu'on  songe  que  les  derniers  reçus 


219 


MISSIO  \     HOSTAIh  S-D'OLLONE. 

à  Fort-Binger  étaient  du  21  juin,  et  que  nous  ignorions  tout 
depuis  ce  moment1  ! 

Le  lendemain  matin  nous  passons  à  Boola.  C'est  le  point 
extrême  jusqu'où  s'étend  l'autorité  française  et,  pour  cette  raison, 
c'est  aussi  le  dernier  où  affluent  les  dioulas,  dont  un  petit 
nombre  seulement  se  risque  jusqu'à  Nzo  :  près  de  quinze  cents 
hommes  et  femmes  venus  du  Nord,  et  sansdouteautant  du  Sud, 
s'3'  rencontrent  tous  les  quinze  jours,  sans  compter  les  gens  du 
pays.  Un  poste  de  douaniers  soudanais  y  est  établi. 

Pourquoi  l'autorité  française  s'arrête  à  Boola  au  lieu  de 
s'exercer  jusqu'à  Nzo,  je  ne  sais  :  tout  le  pays  l'accepterait  sans 
aucune  résistance,  et  c'est  de  beaucoup  le  plus  riche  et  le  plus 
peuplé  que  nous  ayons  rencontré  d'une  mer  à  l'autre.  Samory 
n'ayant  jamais  poussé  jusque-là  ses  colonnes  dévastatrices,  tout 
ce  qui  souffrait  sous  son  joug  ou  fuyait  devant  lui  s'y  est  réfugié; 
après  la  prise  de  l'Almamy,  une  grande  partie  de  la  foule  qui 
le  suivait  y  est  demeurée  librement  ou  en  captivité;  enfin  ceux 
qui  veulent  échappera  l'impôt  que  payent  nos  sujets  viennent 
s'y  établir.  La  plupart  des  villages,  très  nombreux,  ont  deux 
ou  trois  cent  cases,  c'est-à-dire  en  moyenne  un  millier  d'ha- 
bitants. Si  on  tarde,  cette  superbe  région  deviendra  le  repaire 
de  tous  ceux  qui  nous  craignent  ou  nous  haïssent,  et  un  foyer 
d'hostilité  contre  nous. 

14  Décembre  1899.  —  On  nous  amène  des  chevaux  :  avec  quel 
plaisir  nous  les  enfourchons  !  Qu'on  songe  que  nous  sommes 
dans  cette  Afrique  équatoriale  où  nul  Européen  ne  va  jamais  à 
pied,  où  il  est  admis  que  toute  fatigue  amène  la  fièvre  et  souvent 
la  mort  :  voilà  cependant  un  an  que  nous  marchons. 

Une  heure  après  apparaît  sur  une  crête  un  cavalier  en  tunique 
rouge  :  c'est  le  capitaine  Basset,  des  spahis  sénégalais,  qui 
vient  à  notre  rencontre.  Je  n'ai  pas  besoin  do  décrire  l'émotion 
que  nous    cause,  après  tant  de  mois  de  solitude  morale  et  de 

1.  Qu'on  veuille  bien  se  souvenir  des  événements  qui  à  cette  date  passion- 
naient la  France  et  le  monde  :  les  journaux  n'annonçaient  rien  moins  que  la 
guerre  civile  et  la  guerre  étrangère.  Qu'allions-nous  retrouver  ? 

—  220  — 


LA     MISSION     WOELFFEL. 


CAPITAINE    BASSET. 


complète  séparation  du  monde  civilisé,  la  vue  d'un  visage  blanc, 
d'un  Français.  Cependant,  au  fond  de  ces  pays  reculés,  l'esprit 
et  le  caractère  sont  si  continuellement  tendus,  les  circons- 
tances les  plus  anormales,  l'iso- 
lement absolu,  le  danger, la  né- 
cessité d'imposer  à  toute  heure 
sa  volonté  aux  hommes  et  aux 
choses  deviennent  si  habituels, 
que  les  impressions  les  plus 
vives  restent  contenues  et  n'ar- 
rivent plus  à  la  surface  :  nous 
nous  abordons  de  la  façon  la 
plus  simple,  nous  nous  deman- 
dons de  nos  nouvelles  comme, 
sur  le  boulevard,  des  gens  qui 
se  seraient  vus  la  veille. 

En    faisant    route    vers     le 
poste,  le  capitaine  Basset  nous 

met  au  courant  des  événements.  On  ne  s'attendait  guère  à  notre 
arrivée  ! 

Le  lieutenant  Woelffel,  avec  le  lieutenant  Mangin  et  le  ser- 
gent Van  Gassel,  cent  tirailleurs  et  cent  cinquante  porteurs, 
sont  partis  de  Beyla  à  notre  rencontre  le  18  mars,  au  moment 
même  où  nous  arrivions  à  Fort-Binger.  Des  reconnaissances 
à  l'Ouest  et  à  l'Est  des  monts  Nimba  ayant  révélé  chez  les  indi- 
gènes des  dispositions  hostiles,  la  mission,  au  lieu  de  descendre 
droit  au  Sud,  se  dirigea  de  Nzo  vers  Man,  dans  l'Est.  C'est  dans 
ce  village  que  l'année  précédente  le  lieutenant  Blondiaux  avait 
été  attaqué  et  forcé  de  battre  en  retraite  ;  mais,  terrifiés  par 
l'approche  de  Samory,  les  gens  de  Man  avaient  demandé  leur 
pardon  pour  obtenir  du  secours,  et  Woelffel  pouvait  espérer 
que  ce  changement  d'attitude  lui  vaudrait  un  meilleur  accueil 
dans  la  forêt.  Il  n'en  fut  rien  :  au  village  de  Dainné,  attaqué 
traîtreusement,  il  subit  un  siège  de  huit  jours  par  plusieurs 
milliers  d'indigènes   qu'il  repoussa  victorieusement.   Il    jugea 


221  


MISSION    HOSTAINS-D'OLLONE. 


nécessaire  de  soumettre  ses  adversaires  avant  d'aller  plus  loin, 
et  il  créa  sur  les  bords  du  Zo,  à  40  kilomètres  de  Man.  le  poste 
de  Xouantoglouin,  d'où  il  exécuta  de  nombreuses  reconnais- 
sances pour  pacifier  le  pays. 
Mais  ces  combats  inces- 
sants lui  ont  coûté  de  fortes 
pertes,  65  tués  et  blessés;  le 
lieutenant  Mangin  a  reçu  en 
deux  fois  six  blessures1.  Le 
Ministre  a  jugé  que  l'effort 
nécessaire  pour  vaincre  les 
indigènes  était  trop  considé- 
rable et  a  rappelé  nos  deux 
missions  en  septembre.  La 
mission  "Woelffel  est  rentrée 
au  poste  le  plusvoisin,  Touba, 
et  s'y  est  disloquée1. 
Pour  nous,  l'ordre  de  rappel  n'a  jamais  pu  nous  parvenir  : 
cinq  courriers,  envoyés  de  Grabo  par  différentes  routes,  ont  été 
arrêtés  par  les  indigènes  et  ont  dû  revenir.  Devant  notre  silence 
complet  depuis  cinq  mois  et  demi,  le  retour  des  courriers 
d'une  part,  de  l'autre  les  obstacles  rencontrés  par  "Woelffel, 
dont  cependant  la  brillante  affaire  de  Tiaféso  indique  suffisam- 
ment la  valeur,  ont  fait  concevoir  sur  notre  sort  des  inquiétudes 


LE    LIEUTENANT   WOK  LFIEI. 


1.  Naturellement,  1rs  pertes  des  indigènes  ont  été  en  proportion  :  une  seule 
tribu,  après  avoir  l'ait  sa  soumission,  a  énuméré  à  Woelffel  les  noms  de  121 
de  ses  guerriers  tués  el  de  86  blessés.  Eh  bien!  sauf  dans  le  guet-apens  de 
Dainné  où  il  j  a  eu  corps  à  corps,  jamais  la  mission  Woelffel  n'a  vu  un  seul 
cadavre!  Donc,  quo  nous  n'en  ayons  trouvé  que  six,  cela  n'implique  pas  que 
1rs  pertes  de  nos  adversaires  n'onl  pas  été  très  fortes.  — Je  souhaiterais  vive- 
ment que  le  rapport  du  lieutenant  Woelffel  fût  publié.  11  nous  est  difficile,  à 
ls  qui  avons  réussi,  de  faire  ressortir  les  difficultés  que  nous  avons  rencon- 

"ii  en  jugerait   mieux  à  lire  le  récit  de  Woelffel. 

2.  A  la  nouvelle  de  notre  arrivéeà  Beyla,  Woelffel  viendra  nous  y  rejoindre 
el  fera  une  partie  de  la  route  de  retour  avec  nous  ;  Mangin,  qui  déjà  s'achemi- 
nait vers  le  Sénégal,  me  rejoindra  à  Dakar,  el  rentrera  en  France  sur  le  même 
bateau.  C'est  à  cela  que  se  ramène  la  jonction  des  deux  missions  célébrée  pai 
les  journaux. 


99  9 


ARRIVÉE    A     BEYLA. 

justifiées  et,  ma  foi!  on  s'est  habitué  à  l'idée  de  ne  plus  nous 
revoir. 

Il  faut  avouer  que  nous  avons  eu  un  bonheur  prodigieux  de 
triompher  à  nous  seuls  d'une  résistance  jugée  trop  forte  pour  nos 
deux  missions  réunies,  et  en  même  temps  d'échapper  à  l'ordre 
de  rappel,  plus  favorable  sans  doute  à  notre  sécurité,  mais  plus 
funeste  encore  pour  notre  succès. 

Enfin  nous  apercevons  les  trois  couleurs  flottant  sur  Beyla,  et 
bientôt  nous  pénétrons  joyeusement  dans  le  fort,  protégés  désor- 
mais par  le  pavillon  que  nous  avons  planté,  non  sans  quelque 
péril,  à  tous  les  carrefours  de  la  forêt. 

Notre  bonheur  d'avoir  complètement  réussi  est  d'autant  plus 
grand  que  ce  succès  n'a  coûté  aucun  sacrifice  :  partis  soixante- 
deux,  nous  arrivons  soixante-deux.  Non  seulement  nous  avons 
passé  entre  les  balles  qui  ont  causé  de  si  grandes  pertes  à 
Woelffel,  aux  troupes  qui  ont  combattu  les  Tépos  et  aux  missions 
précédentes,  mais  encore,  sans  médecin,  nous  avons  tous 
échappé  à  la  maladie.  Cependant  ulcères,  dysenteries,  fièvres, 
pneumonies,  n'ont  pas  épargné  notre  personnel,  mais  la  Provi- 
dence a  secouru  notre  ignorance,  et  le  cas,  je  crois,  est  unique, 
d'une  troupe  de  soixante  hommes  qui  au  bout  d'un  an  de  campa- 
gne n'a  pas  une  seule  perte,  cela  dans  un  pays  réputé  à  la  fois 
comme  un  des  plus  dangereux  et  des  plus  malsains  du  globe. 


CHAPITRE  XII 

Traversée  du  Soudan.  —  !>>•>  États   de  Samory.  —  Kankan.  —  Traversée 
de  la  Guinée.  —  Le  Fouta-Diallon.  —  Konakry. 

Il  nous  faut  séjourner  à  Beyla.  Surexcités  par  le  danger,  puis 
par  la  victoire,  nous  y  sommes  arrivés  gaillardement,  mais 
la  réaction  de  tant  de  fatigues  et  de  privations  accumulées  s'est 
fait  sentir,  et,  sitôt  au  repos,  tout  le  monde  est  tombé  malade. 
Quand  au  bout  de  dix  jours  nous  voulons  repartir,  il  faut  em- 
porter en  hamac  plusieurs  hommes  hors  d'état  de  marcher  et 
décharger  les  autres  du  moindre  fardeau  :  ce  n'est  qu'à  ce  prix 
que  nous  pourrons  atteindre  la  côte,  avec  de  longs  et  fréquents 
arrêts. 

Pour  regagner  la  mer,  nous  n'avons  plus  qu'à  suivre  les  che- 
mins qui  relient  les  postes  ;  tout  danger,  toute  difficulté  autre 
que  celles  inhérentes  au  manque  de  moyens  de  transport  dis- 
paraissent. Mais,  bien  que  connues  des  officiers  qui  les  ont  con- 
quises ou  occupées,  les  contrées  que  nous  allons  parcourir  jus- 
qu'à Kankan  n'ont  jamais  été  décrites  '  ;  au  delà,  de  tels  chan- 
gements sont  survenus  depuis  quelques  années  que  les  précé- 
dents récits  ne  se  trouvent  plus  exacts.  Aussi,  sans  vouloir 
même  esquisser  une  étude  générale  dont  ce  n'est  point  ici   le 

1.  Le  capitaine  Peroz  a  pourtant  raconté  sa  mission  auprès  de  Samory  (1887), 
mai-  il  n'a  vu  qu'une  partie  de  cette  région,  et  tout  a  bien  changé  depuis. 

904   


LE    SOUDAX    MÉRIDIONAL 


LA    ROUIE    Al     SOUDAN.    —   PHOTOGRAPHIE  DU    LIEUTENANT    BACOT. 

cadre,  je  signalerai  simplement  quelques  points  importants  sur 
lesquels  l'opinion  du  publie,  et  même  des  savants,  me  semble 
inexactement  renseigne'e. 

Le  nom  de  Soudan  est  resté  lié  aux  pénibles  campagnes  qui 
ont  marqué  les  débuts  de  la  conquête  dans  les  régions  voisines 
du  Sabara,  et  on  se  figure  un  pays  nu,  aride,  sans  eau,  brûlé  de 
soleil,  un  autre  désert.  Si  cette  notion  est  déjà  médiocrement 
exacte  pour  les  contrées  entre  Sénégal  et  Niger,  rien  n'est  plus 
éloigné  de  la  vérité  en  ce  qui  concerne  la  partie  méridionale 
de  la  boucle  du  Niger. 

Au  Sud  de  Siguiri,  le  Soudan  n'est  guère  qu'une  immense 
forêt  parsemée  de  clairières.  Certes  ce  n'est  plus  la  forêt  côtière, 
fourré  inextricable  et  toujours  vert  d'arbres  gigantesques  et  de 
lianes;  ici,  les  arbres  sont  de  taille  moyenne,  on  peut  circuler 
entre  leurs  troncs  clairsemés  qu'aucune  liane  ne  relie  plus;  en 
saison  sèche,  les  feuilles  brûlées  par  le  soleil  pendent  jaunes  et 


225  — 


15 


MISSIO  \     UOSTA  INS-D'OLLONE. 

mortes,  et  vont  joncher  le  sol  comme  chez  nous  L'hiver:  on  se 
croirait  dans  un  bois  de  France  '. 

Le  Soudan  méridional  n'est  pas  davantage  la  vaste  plaine 
monotone,  aux  fleuves  taris,  aux  marais  fangeux,  qu'on  se  repré- 
sente. Ce  sont  de  belles  vallées,  bien  dessinées  par  des  chaînes 
de  montagnes  élevées  d'où,  par  mille  petits  vallons,  l'eau  sort 
abondamment  presque  en  toute  saison. 

Croit-on,  parce  que  l'histoire  de  notre  conquête  n'est  qu'une 
longue  suite  de  guerres,  avec  des  épisodes  que  notre  ignorance 
de  l'Ame  nègre  nous  fait  paraître  affreux,  que  les  populations 
de  ces  beaux  pays  sont  pillardes,  cruelles,  fourbes,  incapables 
de  travail  et  d'éducation  ?  Qu'on  lise  dans  Binger  sa  descrip- 
tion de  Kong  et  de  la  race  Mandé-Dioula  :  cette  peinture  s'appli- 
que exactement  aux  autres  peuples,  maintenant  que,  grâce  aux 
armes  françaises,  aucun  tyran  n'exerce  plus  ses  ravages.  Obéis- 
sance docile  et  respectueuse  envers  les  vieillards,  goûts  simples, 
aptitude  au  travail  même  pénible,  dès  que  le  résultat  en  apparaît 
clairement,  acceptation  soumise  de  la  destinée,  ils  ont,  malgré 
un  magnifique  tempérament  guerrier  qui  en  fait  d'admirables 
soldats,  toutes  les  qualités  voulues  pour  mener  tranquillement 
une  vie  patriarcale,  et  ils  s'y  adonnent  avec  délice,  dans  la  sécu- 
rité que  notre  gouvernement  leur  a  rendue. 

La  traversée  de  ces  régions  est  donc  pleine  d'intérêt.  Sans 
doute  les  étapes  sont  longues,  sur  un  cheval  toujours  au  pas, 
sous  un  soleil  brûlant,  mais  une  atmosphère  de  paix  et  de  calme 
vous  enveloppe,  et  on  se  croit  revenu  aux  premiers  âges.  Sur  la 
place  de  chaque  village,  le  chef  et  les  notables,  tous  vieillards 
vénérables  à  barbiches  blanches,  vêtus  de  longues  robes  blan- 
ches et  bleues,  coiffés  de  bonnets  ou  de  turbans,  nous  attendent 
groupés  au  pied  d'un  baobab  et  nous  souhaitent  la  bienvenue;  ils 
nous  offrent  quelque  menu  présent,  un  peu  de  lait,  des  œufs,  une 

1.  Il  faut  cependant  citer  à  titre  d'exception  la  région  de  Beyla  :  tout  autour 
du  poste,  sur  un  rayon  d'un  jour  de  marche,  il  n'j  a  pas  un  arbre,  sauf  dans 
quelques  fonds.  De  hautes  herbes  couvrent  plaines  et  collines,  dont  les  lignes 
calmes  et  nobles,  >< xis  le  brûlant  soleil,  évoquent  les  montagnes  de  Galilée  et 
les  descriptions  de  Chateaubriand  et  de  Loti. 


LES    ÉTATS    DE    SA  MO R  Y. 


RUE    DE    VILLAGE  MALINKli.    —  PHOTOGRAPHIE    DU  LIEUTENANT    BACOT. 

papaye,  et  nous  repartons  accompagnés  de  leurs  vœux.  Il  y  a 
dans  tout  cela  un  tel  mélange  de  dignité,  de  bonhomie,  de  sim- 
plicité, qu'on  est  tout  de  suite  reporté  aux  temps  de  la  Bible 
ou  d'Homère. 

Pour  passer  de  la  vallée  du  Dion  dans  celle  du  Milo,  il  nous 
faut  franchir,  par  un  col  de  1  200  mètres  d'altitude,  les  monts 
Goy  ou  Goyfé,  chaîne  élevée  qui  sépare  les  deux  rivières  et  se 
rattache  à  la  ligne  de  partage  des  eaux  entre  le  golfe  de 
Guinée  et  le  Niger.  De  cette  hauteur,  on  embrasse  une 
vue  magnifique. 

La  vallée  du  Milo  a  été  longtemps  le  cœur  de  l'empire  de 
Samory.  Deux  campagnes  des  colonels  Ilumbert  et  Combes 
(1892  —  1893)  en  chassèrent  enfin  l'Almamy,  mais  alors  qu'on 
le  croyait  définitivement  vaincu,  il  se  jeta  vers  l'Est  et  alla  se 
tailler  un  nouvel  empire  dans  le  pays  de  Kong  ;  c'est  en  voulant 
revenir  vers  le  berceau    de  sa  puissance  qu'il  se  fit  prendre. 


227 


MISSIO  \     H0STA1  VS-D'OLLO  x.  E. 

Chacun  de  nos  pas  foule  un  champ  de  bataille  illustré  par  nos 
troupes. 

Hélas  !  à  chaque  pas  aussi  nous  trouvons  un  monument  élevd 
par  Samory  à  sa  propre  gloire,  dans  le  style  qu'il  affectionnait  : 
des  ruines.  On  ne  se  figure  pas  les  ravages  que  cet  homme  a 
causés,  non  par  cruauté,  il  était  personnellement  assez  doux, 
mais  parce  que  c'est,  semble-t-il,  la  loi  de  tous  les  peuples  qui 
ii'oli  'issenl  point  au  Christ,  maintenant  comme  autrefois  :  à  la 
guerre,  le  vaincu  est  massacré  ou  réduit  en  esclavage;  or  tout 
souverain  noir  fait  forcément  la  guerre,  car  il  ne  connaît  point 
d'autre  industrie  qui  lui  permette  d'entretenir  et  ses  femmes  et 
ses  courtisans  et  ses  soldats.  De  la  Côte  d'Or  anglaise  au 
Fouta-Diallon,  on  peut  suivre  Samory  à  la  trace  :  où  il  a  passé, 
tout  est  détruit  et  désert. 

Cependant,  depuis  notre  conquête,  la  paix  a  rendu  quelque 
prospérité  à  cette  contrée  et  de  nouveaux  villages  se  sont  con- 
struits. La  capture  de  l'Almamy  et  son  passage  comme  captif  à 
travers  ses  anciens  Etats,  sur  cette  môme  route  que  nous  sui- 
vons aujourd'hui  .  ont  produit  un  puissant  effet  :  ceux  qui 
attendaient  toujours  son  retour  victorieux  ont  abandonné  espé- 
rances ou  craintes  et  se  sont  réinstallés  paisiblement;  beaucoup 
de  ceux  qu'il  traînait  à  sa  suite  sont  revenus  et  ont  rebâti 
leur  case  dans  le  champ  où  ils  étaient  nés. 

Malgré  tant  de  massacres  et  de  ruines,  Samory  est  resté  popu- 
laire, et  ses  exploits  forment  la  matière  inépuisable  des  chants 
de  tous  les  griots  ';  ce  n'est  pas  qu'il  soit  un  héros  national,  mais 
il  a  fait  de  grandes  guerres,  et  le  noir,  comme  tout  primitif,  a  le 
culte  de  la  force.  Et  on  le  chante  devant  nous-mêmes,  car  c'est 
aussi  un  hommage  pour  les  Français  qui  ont  su  le  vaincre. 

Kérouané,  sorte  de  château  de  plaisance  de  Samory,  près  du 
Milo,  est  maintenant  un  poste  français.  Deux  enceintes  carrées  et 
crénelées  en  terre,  avec  une  porte  monumentale  à  l'égyptienne, 
donnent  assez  grand  air  à  cette  résidence,  la  seule  qui  n'ait  pas 

1.  Hommes  exerçant  la  profession  de  poètes  et  de  chanteurs,  tels  les  aèdes  et 
les  bardes. 

—  228  — 


LES    INCENDIES 


VILLAGE   RUINE    PAU  SAMORY 


PHOTOGRAPHIE  DU  LIEUTENANT    BACOT. 


été  détruite.  De  Sanankoro  et  de  Bissandougou,  les  deux  villes 
principales,  il  ne  reste  rien  ;  l'enceinte  de  Sanankoro,  encore 
debout  par  places,  avait  huit  kilomètres  de  tour.  De  nombreux 
fils  de  Samory,  environ  quatre-vingts  sur  deux  cent  cinquante 
qu'on  lui  attribue,  ont  été  autorisés  à  s'y  installer,  et  ils  vivent 
là,  très  soumis  et  dociles,  sur  les  décombres  de  la  capitale  de 
leur  père. 

Les  espaces  autrefois  défrichés  pour  être  livrés  à  la  culture 
sont  maintenant  recouverts  de  hautes  herbes  très  envahissantes, 
qu'on  trouve  même  partout  sous  bois  entre  les  arbres.  A  la 
saison  sèche,  les  indigènes,  les  chasseurs  surtout,  y  mettent  le 
feu  et  elles  flambent  comme  de  la  paille.  Les  flammes  propagées 
par  le  vent  s'étendent  souvent,  tout  en  avançant,  sur  plusieurs 
kilomètres  de  largeur;  la  nuit,  c'est  un  spectacle  saisissant  de 
voir  ce  gigantesque  serpent  de  feu  glissant  au  milieu  d'un  fracas 
pareil  à  celui  d'une  fusillade,  s'enroulant  autour  des  collines, 


—  229 


M I  s  S 10  Y    //  ( )  S  TA  I  Y  S-D'OLLO  V  E . 

disparaissant  dans  les  fonds  et  reparaissant  éblouissant  sur  les 
crêtes.  Le  feu  ne  s'arrête  que  devant  une  vallée  humide,  ou  un 


VILLAGE   MALINK1.     —    PHOTOGRAPHIE    DD    LIEUTENANT    BACOT. 

espace  déjà  brûlé1  ;  chaque  village  s'en  préserve  au  moyen  d'une 
zone  circulaire  entièrement  nue. 

Ces  incendies,  pratiqués  sur  tous  les  points  du  continent  noir, 
causent  à  la  longue  la  ruine  d'un  pays.  Ils  ont  trouvé  des  défen- 
seurs qui  prétendent  que  les  arbres  ne  brûlent  pas  et  que  les  cen- 
dres des  herbes,  délayées  par  les  premières  pluies,  constituent 
un  engrais  pour  le  sol  ;  mais  il  est  bien  évident  que,  sur  les 
pentes,  les  eaux  entraînent  et  les  cendres  et  la  terre  végétale 
que  rien  ne  retient  plus,  aussi  la  végétation,  magnifique  dans 
les  fonds,  est-elle  chétive  sur  les  terrains  inclinés,  où  le  roc 
apparaît.  Et  si  les  arbres  ne  meurent  pas,  ils  brûlent  néanmoins 
en  partie  et  s'étiolent. 

Je  suis  convaincu,  appuyant  cette  théorie  sur  de  nombreuses 
observations  géologiques,  botaniques  et  ethnologiques,  que  jadis 


1.  D'où  le  procédé  connu  à  employer  quand  on  est  menacé  par  lui  :  allumer 
soi-même  un  incendie  que  le  vent  chasse;  le  l'eu  qui  vous  poursuit  meurt  en 
atteignant  l'espace  ainsi  consumé,  sur  lequel  on  se  trouve  en  sûreté. 

—  230  — 


CHASSE    A     L'HIPPOPOTAME 

la  grande  forêt  côtière  s'avançait  très  loin  dans  l'intérieur  du 
Soudan  :  ce  sont  les  incendies  constamment  allumés  par  les 
races  du  Nord,  ennemies  de  la  végétation,  qui  l'ont  fait  reculer, 
elle  et  ses  habitants,  et 
elle  continue,  maintenant 
encore,  à  diminuer 
chaque  année.  Si  l'on 
ne  veut  que  le  terrain 
qu'elle  perd  ne  devienne 
progressivement  un  nou- 
veau Sahara,  il  y  aurait 
peut-être  lieu  de  prendre 
des  mesures  contre  ces 
incendies. 

Pendant  qu'avec  le 
gros  de  la  mission  je  tra- 
verse ces  pays,  Hostains 
tente  de  descendre  le 
Milo  en  pirogue  avec  les 
blessés  pour  leur  éviter 
toute  fatigue.  Il  ren- 
contre  de  très   grandes 

difficultés,  non  seulement  par  suite  des  rapides,  mais  aussi  à 
cause  des  hippopotames.  Les  hippopotames  du  Milo  sont  réputés 
pour  leur  nombre  et  leur  férocité,  à  tel  point  qu'on  a  complète- 
ment renoncé  à  la  navigation  sur  cette  rivière. 

Pour  ne  pas  exposer  nos  malades,  Hostains  accoste  chaque  fois 
qu'une  des  énormes  bêtes  est  aperçue,  et  il  la  tire  du  haut  de  la 
berge;  bien  lui  prend  d'être  prudent,  car  plusieurs  fois  ses  piro- 
gues, si  heureusement  quittées,  sont  attaquées  et  chavirées,  et 
l'une  d'elles  es!  complètement  défoncée.  Il  fait  un  massacre 
épouvantable  :  treize  hippopotames. 

Un  tel  exploit  est  répété  au  loin  par  la  renommée,  les 
gens  de  tout  le  pays  accourent  pour  se  partager  la  chair 
des  victimes,  assez  pareille  à  celle  du  bœuf,  et  c'est  une  fête 


ARHHE,   HOMME    ET    CHEVAL. 
PHOTOGRAPHIE    DU  LIEUTENANT    RACOT. 


231  — 


MISSIO  \     HOSTA  I  \  S-DOLLONE. 

générale  dont  les  chants    garderont    longtemps   le  souvenir1. 

Kankan,  que  Samory  n'eut  pas  le  temps  de  détruire,  est  une 
ville  de  5  000  habitants,  sur  leMilo  -.  C'est  un  loyer  d'islamisme 
très  ardent  et,  malheureusement,  l'islamisme  enseigne  aux  noirs 
non  seulement  la  haine  du  chrétien,  mais  celle  du  blanc,  repré- 
sentant du  christianisme. 

L'importance  de  cette  ville  augmente  tous  les  jours,  car 
elle  est  à  la  rencontre  des  deux  routes  commerciales  du 
Sénégal  et  de  la  Guinée.  La  première  rejoint  à  Bamako  la 
grande  voie  de  ravitaillement;  elle  est  employée  par  les  négo- 
ciants européens  qui  peuvent  utiliser  les  moyens  de  transport, 
bateaux,  voitures,  chemins  de  fer.  La  deuxième,  simple  sen- 
tier, n'est  encore  fréquentée  que  par  les  dioulas  indigènes, 
mais,  d'ici  à  peu  d'années,  le  chemin  de  fer  partant  de  Konakry 
arrivera  tout  près,  à  Kouroussa,  tandis  que  la  voie  ferrée  du 
Sénégal  atteindra  Bamako.  La  position  privilégiée  de  Kankan, 
en  avant  de  ces  deux  têtes  de  lignes,  auxquelles  elle  est  reliée 
par  eau,  a  frappé  les  négociants  du  Sénégal  qui,  profitant  de  ce 
que  la  Guinée  n'a  encore  aucun  moyen  de  transport,  ont  pris 
l'avance  :  huit  factoreries  s'installent  déjà,  succursales  de  mai- 
sons de  Saint-Louis.  Cependant  le  commerce  avec  la  Guinée 
n'en  est  pas  moins  considérable  :  les  dioulas,  qui  n'ont  pas 
encore  compris  que  le  temps  est  de  l'argent,  s'en  vont  à  Konakry 
vendre  un  peu  plus  cher  leur  marchandise  et  y  acheter  à  meil- 
leur compte  les  produits  européens. 

Le  principal  objet  de  ce  commerce,  c'est  le  caoutchouc.  Il  y  a 
peu  de  temps  qu'on  s'occupe  de  chercher  du  caoutchouc  dans 

I.  Huit  mois  plus  tard,  li'  capitaine  Bassel  revenant  il'1  Beyla  entendit  encore 
parler  de  cette  chasse  merveilleuse. 

■1.  Nous  eûmes  la  surprise  de  nous  \  rencontrer  avec  deux  voi/ageurs, 
M.  Bacot,  lieutenant  d'artillerie,  et  M.  Lefebvre,  venus  de  France  pour  étudier 
notreempire  soudanais.  Alors  qu'on  visite  leThibel  et  les  Andes,  trop  peu  de 
Français  s  intéressent  à  nos  colonies  pour  que  je  n'aie  pas  plaisir  a  signaler  cette 
initiative  intelligente  ri  unique.  —  C'est  à  cette  rencontre  que  le  lecteur  doit  de 
contempler,  au  lieu  de  nies  clichés  détériorés  par  suite  îles  vicissitudes  subies, 
plusieurs  de  ceux  du  lieutenant  Bacoi  qu'il  a  ru  la  grande  amabilité  de  nie  laisser 
reproduire. 

—  232  — 


LE    PARTAGE    DU    SOUDA<\. 


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LA   MOSIJUEE   DE   KANKAN.  —   PHOTOGRAPHIE   DL    LIEUTENANT    BACOT. 

nos  colonies,  et  on  ne  se  doutait  guère  qu'il  y  en  eût  au 
Soudan.  A  peine  le  colonel  Audéoud  eut-il  définitivement  assuré 
la  paix  dans  notre  empire  par  la  prise  de  Sikasso  et  la  capture 
de  Samory,  que  le  général  de  Trentinian  se  préoccupa  de  le 
mettre  en  valeur.  La  présence  du  caoutchouc  ayant  été  signalée, 
il  prescrivit  d'enseigner  aux  indigènes  la  manière  de  lerecueillir, 
et  de  l'accepter  en  impôt  à  la  place  d'argent.  Aussitôt  on  en 
trouva  partout,  et  une  mine  de  richesse  fut  découverte. 

C'est  le  4  janvier  1900  que  nous  arrivons  à  Kankan:  depuis 
le  1er,  cette  ville  dépend  de  la  Guinée,  le  Soudan  ayant  cessé 
d'exister  et  ses  morceaux  ayant  été  rattachés  aux  colonies 
côtières.  Cette  mesure,  fort  logique,  devait  fatalement  être 
prise  un  jour  ou  l'autre,  et  seule  son  opportunité  a  pu  être 
discutée.  Mais  il  importe  de  ne  pas  laisser  s'accréditer  les 
légendes  qu'on  s'est  plu  à  répandre  sur  le  Soudan. 

La  vérité  est  que,  de  toute  l'Afrique  Occidentale,  ce  Soudan 
qu'on  représente  à  feu  et  à  sang  est  le  pays  où,  avec  les  moyens 
les  plus  infimes,  la  sécurité,  la  justice  sont  le  mieux  assurées, 


—  233  - 


\IISSI01\     HOSTAINS  D'OLLONE. 

notre  autorité  le  mieux  respectée  et  aimée  :.  Quand  on  songe 
que  les  populations  sont  passionnément  guerrières,  qu'elles  ont 
fourni  les  soldats  d'Ahmadou,  de  Samory,  de  Babemba,  et  nos 
propres  tirailleurs,  et  que  maintenant  moins  de  200  blancs, 
officiers  et  sous-officiers,  avec  3  000  soldats  indigènes,  tiennent 
dans  la  paix  et  dans  l'ordre  un  territoire  trois  fois  grand  comme 
la  France,  on  est  saisi  d'étonnement.  Il  faut,  pour  comprendre 
la  grandeur  de  l'œuvre,  avoir  vu  et  les  résultats  obtenus  et  les 
moyens  employés. 

Les  résultats,  on  les  touebera  du  doigt  par  ce  seul  trait:  le 
pillage  a  été  la  règle  pendant  des  siècles  de  guerre,  et  les  sofas 
de  Samory  qui  en  vécurent  peuplent  le  pays  ;  cependant  les 
routes  sont  couvertes  de  dioulas  qui  portent  de  véritables  trésors, 
et  nul  accident  n'arrive  jamais.  Hommes  et  femmes,  en  groupes 
ou  isolés,  cbeminent  paisiblement,  sans  avoir  même  l'idée  qu'ils 
pourraient  courir  un  danger  quelconque  :  le  blanc  n'est -il  pas 
le  maître,  et  n'a-t-il  pas  ordonné  de  vivre  en  paix? 

Or,  voici  les  moyens  :  les  postes  sont  en  moyenne  à  six  jours 
de  marebe  l'un  de  l'autre,  et  dans  la  plupart  il  n'y  a  qu'une 
quinzaine  d'bommes.  Si  en  Europe  les  gendarmes  étaient  si  peu 
nombreux  et  n'étaient  pas  appuyés  par  des  armées  formidables, 
croit-on  qu'on  circulerait  avec  une  telle  sécurité  ? 

Ceci  fait  assez  l'éloge  et  des  peuples  conquis  et  de  leurs 
conquérants  pour  que  je  n'insiste  pas  plus  longtemps.  Qu'il 
me  suffise  de  dire  cependant  qu'il  faut  à  tous  les  officiers  com- 
mandants de  cercles  ou  de  troupes,  non  seulement  des  qualités 
très  remarquables  d'assimilation  en  même  temps  que  d'autorité, 
mais  aussi  une  activité  et  un  zèle  inouïs.  Le  travail  nécessaire 
pour  mener  à  bien  les  affaires  très  diverses  et  très  compliquées 
qui  leur  incombent,  sans  avoir  souvent  même  un  seul  blancpour 
les  aider  dans  les  besognes  inférieures,  est  absolument  acca- 
blant et  les  absorbe  sans  répit  du  réveil  au  coucher,  cela  sous  un 

1.  En  disant  aimée,  je  ne  parle  naturellement  que  des  populations  qui  ont 
eu  le  temps  de  l'apprécier  :  ce  ne  sont  pas  les  peuples  récemment  vaincus  ni  les 
tyrans  dépossédés  qui  nous  aiment. 

—  234  — 


LA     CONQUÊTE     DU    SOUDAX. 

climat  où  on  proclame  volontiers  que  l'Européen  ne  peut 
travailler.  Chacun  d'eux  accomplit  une  tâche  qu'en  toute 
autre  colonie  on  n'oserait  demander  à  dix  fonctionnaires, 
avec  un  traitement  très  modeste  et  des  privations  de  toutes 
sortes1. 

Mais,  dira-t-on,  à  quoi  hon  tant  de  guerres,  de  sang  versé,  de 
malheurs  de  toutes  sortes  pour  s'emparer  de  ce  pays  ?  Voilà  le 
grand  argument,  et  il  témoigne  d'une  ignorance  et  d'une 
légèreté  vraiment  admirables  ! 

Quoi  !  on  ne  cesse  de  tonner  contre  l'esclavage  et  de  voter 
solennellement  son  abolition,  et  en  même  temps  on  s'élève  contre 
les  guerres  qui  ont  j  ustement  sa  suppression  pour  résultat  !  Croit-  on 
que  c'est  aux  populations  que  nos  troupes  se  sont  attaquées  ?  Non, 
c'est  aux  souverains,  aux  tyrans  plutôt,  destructeurs  des  peuples 
voisins  et  de  leur  propre  peuple,  ne  vivant  que  par  l'esclavage  et 
pour  l'esclavage.  «Quand  un  chef  commande  à  25  000  âmes,  dit 
Binger,  il  doit  être  supprimé,  sans  quoi  il  dévaste  au  lieu  d'or- 
ganiser et  de  régénérer.  »  Eh  bien  !  successivement  on  a  sup- 
primé ces  innombrables  petits  potentats,  qui  étaient  en  train  de 
faire  du  Soudan  un  désert  et  un  charnier;  le  sang  quia  été 
répandu  assurera  la  vie  et  la  liberté  à  des  millions  d'êtres.  Et 
notre  France  qui  a  fait  tant  de  guerres  pour  des  causes  généreuses 
et  désintéressées  n'en  n'a  pas  fait  de  plus  noble  :  la  conquête 
ou,  pour  mieux  dire,  la  délivrance  du  Soudan  restera  malgré 
les  détracteurs  un  de  nos  plus  purs  titres  de  gloire. 

A  Kankan,  Sirabana  et  ses  porteurs  furent  licenciés  et  ren- 
voyés directement  dans  leur  pays,  au  Sud  de  Kong.  Certes, 
ils  nous  avaient  bien  souvent  mis  en  colère  par  leur  stupidité  et 
leur  maladresse,  mais  ils  nous  étaient  si  absolument  dévoués  et 
avaient  montré  une  si  courageuse  confiance  au  milieu  de  nos 
épreuves  que  nous  ne  les  vîmes  pas  partir  sans  émotion. 

1.  Un  officier  reçoit  par  jour  0  lit.  50  de  vin,  et  il  lui  est  impossible  de  s'en 
procurer  d'autre  ;  cela  dans  les  postes,  dans  les  conditions  les  plus  favorables  : 
on  devine  ce  qu'il  touche  en  colonne.  Par  ce  détail  on  peut  juger  du  reste. 
Y  a-t-il  beaucoup  de  gens  en  France  qui,  sans  y  être  forcés  par  la  pauvreté, 
accepteraient  un  tel  régime? 

—  237  — 


MISSION     HOSTA  I  \S-D'OLLONE. 

N'est-ce  pas  admirable,  une  race  d'hommes  qui,  afin  de  gagner 
un  franc  par  jour,  s'engagent  pour  être  mene's  dans  les  pays 
les  plus  inconnus,  soumis  à  des  fatigues  terribles,  à  des  dangers 
constants,  pendant  une  durée  illimitée?  Ils  savent  tout  cela 
d'avance  et  l'acceptent  :  quand  les  nôtres  auront  dissipé  leur 
pécule,  ils  recommenceront,  calmement  soumis  à  la  destinée. 
Que  ne  peut-on  obtenir  de  pareilles  gens  ? 

Nous  n'avions  plus  qu'à  nous  laisser  couler  sur  le  Milo  et  le 
Niger  jusqu'à  Bamako,  d'où  des  moyens  relativement  con- 
fortables, voitures,  chemins  de  fer,  bateaux,  nous  amène- 
raient sans  fatigue  à  Dakar,  lorsqu'un  ordre  du  Gouverneur 
général,  M.  Ghaudié,  nous  enjoignit  de  rentrer  par  la  Guinée. 
On  voulait  sans  doute  nous  faire  l'honneur  d'inaugurer  cette 
voie,  jusque-là  suivie  par  les  seuls  indigènes.  C'étaient  trente 
nouveaux  jours  de  marche  pénibles,  surtout  pour  nos  tirail- 
leurs tous  blessés  ou  malades.  En  revanche  cela  allait  nous  pro- 
curer le  plaisir  de  parcourir  des  pays  réputés  comme  mer- 
veilleux. 

Kouroussa,  ville  d'environ  3000  habitants,  est  joliment  dis- 
posée sur  la  rive  gauche  du  Niger.  C'est  là  que  le  fleuve  com- 
mence à  être  navigable,  et  c'est  pourquoi  ce  point  a  été  choisi 
comme  terminus  de  la  voie  ferrée  de  la  Guinée  au  Soudan.  Deux 
sentiers  en  partent  vers  Konakry,  l'un  longeant  la  frontière 
anglaise  de  Sierra  Leone,l'autreplusau  Nord  à  travers  le  Fouta- 
Diallon.  Nous  ne  primes  ni  l'un  ni  l'autre:  il  nous  parut 
particulièrement  intéressant  de  suivre  le  tracé  du  chemin  de 
fer  projeté,  afin  d'étudier  les  terrains  qu'un  spécialiste  comme 
le  capitaine  Salesses  a  jugés  aptes  à  recevoir  une  voie  ferrée, 
dans  des  pays  que  la  saison  des  pluies  bouleverse  si  vio- 
lemment. 

Comme  ce  tracé  traverse  des  régions  nullement  fréquentées, 
où  souvent  môme  il  n'existe  pas  de  sentiers,  nous  eûmes  la 
chance  de  rencontrer  une  quantité  de  gros  gibier  qu'on  n'aper- 
çoit guère  sur  les  chemins,  et  de  faire  des  chasses  magnifiques  : 
ces  immenses  forêts  herbeuses  sont  remplies  de  buffles,  d'anti- 

-  238  — 


ANIMAL     INCONNU. 

lopes  énormes,  grandes  comme  des  chevaux1,  et  d'autres  plus 
petites,  sans  compter  les  pintades  et  les  perdrix  grises  qui 
abondent  près  des  villages,  et  les  outardes  ;  le  lièvre  est  assez 
rare. 

Au  risque  d'exciter  les  railleries,  la  vérité  me  force  à  dire  un 
mot  d'une  bête  fabuleuse  :  c'est  une  sorte  de  poulpe  qui  existe- 
rait dans  le  Niger.  AYoelffel  nous  avait  raconté  que,  près  de 
Siguiri,  il  avait  entendu  sortir  du  fleuve  un  mugissement  singu- 
lier, et  que  les  indigènes  interrogés  lui  avaient  décrit  un  poulpe 
comme  en  étant  l'auteur.  Nous  avions,  je  l'avoue,  attaché  peu 
d'importance  à  ce  récit.  Or,  deux  fois,  couchant  sur  les  bords  du 
Niger,  nous  avons  entendu  la  nuit  un  grondement  grave  et  puis  • 
saut  sortir  de  l'eau,  et  à  nous  aussi  chaque  fois  des  hommes  diffé- 
rents ont  décrit  un  poulpe.  Nous  nous  gardons  bien  de  dire  qu'il 
existe  réellement,  nous  affirmons  seulement  qu'il  y  a  un  animal 
dont  le  cri  ne  ressemble  à  nul  autre,  et  que  les  indigènes  dépei- 
gnent comme  un  poulpe  -. 

Ces  chasses  nous  forçaient  à  marcher  à  pied  dans  des  terrains 
très  fatigants  toute  la  journée,  car  nous  ne  voulions  pas  rac- 
courcir nos  étapes.  On  voit  que  le  climat  ne  nous  gênait  pas 
plus  que  dans  la  forêt.  Et  cependant,  deux  jours  après  notre 
départ  de  Kouroussa,  le  lieutenant  Chanovre,  commandant  du 
cercle,  y  mourait;  deux  mois  plus  tard,  c'était  le  tour  du  com- 
mandant Conrard,  et  un  mois  après  celui  du  lieutenant  Cénac, 
à  Nouantogloin.  Je  crois  qu'il  faut  admettre  que,  parmi  des 
tempéraments  également  vigoureux  en  Europe,  les  uns  s'accli- 

1.  Cobas,  tankos  ou  colongas;  le  doumsa,  assez,  pareil  à  l'âne  dont  il  a  la 
taille,  est  sans  doute  ranimai  que  certains  voyageurs  ont  désigné  comme  un 
onagre,  mais  par  erreur:  le  doumsa  mâle  a  des  cornes,  et  il  n'y  a  point  d'onagre 
dans  le  pays. 

2.  Rapprochement  remarquable  :  suivant  le  Temps  du  23  août  1900,  qui 
s*en  moque,  un  lieutenant  belge  dit  que  d'après  les  indigènes  il  y  aurait  des 
poulpes  dans  un  affluent  du  Congo,  et  que  deux  de  ses  hommes  auraient  été 
dévorés  par  l'un  d'eux.  11  esl  peu  croyable  que  les  indigènes  du  Congo  et  du 
Niger  se  soient  entendus  pour  inventer  ce  même  animal,  dont  l'existence  dans 
la  mer  est  à  coup  sûr  ignorée  d'eux.  —  Les  Soudanais  l'appellent  guidiara  (lion 
d'eau)  à  cause  de  son  grondement;   ce  n'est  nullement  le  lamantiu  ou  ma. 

—  2ii  — 

10 


MISSIO  V     HOS  1 A  INS-D'OLL  ONE. 

matent  facilement  en  Afrique,  les  autres  non  :  les  médecins 
devraient  étudier  à  quoi  tient  cette  différence  capitale  et  pouvoir 
la  diagnostiquer  avant  le  départ.  —  Quant  au  régime  à  obser- 
ver, après  la  vie  que  nous  avons  menée,  j'avoue  que  je  n'y  crois 
plus  guère. 

A  cette  saison  (janvier,  les  nuits  étaient  excessivement 
froides  :  à  Kankan  et  Kouroussa,  le  thermomètre  descendit  à 
trois  degrés.  Il  était  indispensable  d'être  chaudement  couvert 
et  d'avoir  du  feu  durant  toute  la  nuit,  même  à  l'intérieur  des 
cases,  mais  cette  fraîcheur  reposait  et  retrempait. 

Du  Niger,  la  vallée  de  la  Koba  conduit  au  Fouta-Diallon. 
Toute  la  région  jusqu'aux  montagnes  a  été  ravagée  par  Samory 
et  est  presque  déserte,  malgré  la  richesse  du  sol. 

Le  Fouta-Diallon  a  été  visité  par  un  petit  nombre  d'Européens, 
mais  chacun  d'eux  ayant  fait  une  relation  de  son  voyage,  aucune 
contrée  d'Afrique  n'a  été  plus  décrite.  Je  me  contenterais  donc 
de  renvoyer  mes  lecteurs  à  ces  ouvrages  spéciaux,  si  je  ne 
croyais  nécessaire  de  dissiper  un  malentendu  assez  important. 

Tous  les  voyageurs  se  sont  accordés  pour  célébrer  le  pitto- 
resque des  montagnes,  la  fertilité  du  sol,  la  variété  des  pro- 
duits, l'intelligence  de  la  race  peulhe,  et  surtout  cette  chose 
singulière,  une  organisation  politique  très  pareille  à  la  féodalité 
dans  l'Europe  du  moyen  âge.  Dieu  me  garde  de  contester  la 
sincérité  ou  l'exactitude  de  ces  descriptions  !  Je  suis  bien  trop 
satisfait  de  voir  que  nos  prédécesseurs  ont  su  reconnaître  le 
charme  réel  de  cette  contrée  et  les  analogies  très  nombreuses 
que  ses  habitants  offrent  avec  nos  propres  ancêtres.  C'est  bien 
sous  ce  jour  qu'il  convient  de  regarder  un  pays  primitif  et  ses 
habitants,  avec  une  vue  instruite  par  l'histoire  et  la  réflexion  et 
que  n'offusquent  pas  les  apparences  de  barbarie,  effets  du  climat 
ou  d'un  simple  retard  :  c'est  en  reconnaissant  ('ans  le  présent 
de  ce  pays  le  passé  des  nôtres  qu'on  peut  prévoir  son  avenir. 

Seulement,  qu'on  me  permette  de  le  faire  remarquer,  aucun 
de  ces  voyageurs  ne  connaissait  une  autre  partie  de  l'Afrique. 
Sauf  Lambert,  Plat,  Noirot  qui  venaient  du  bas  Sénégal,  contrée 

—  9i9.   — 


LE     FOUTA-DIALLON. 


COUR    D  HABITATION   A   BANKO.   —   PHOTOGRAPHIE    DU    LIEUTENANT    BACOT. 

plate  et  desséchée,  ils  arrivaient  tout  droit  de  la  mer  ;  ils 
apportaient  le  préjugé  européen  que,  plus  on  s'enfonce  dans 
l'intérieur  de  l'Afrique,  plus  le  sol  est  aride  et  les  habitants 
sauvages,  et  ce  qu'ils  virent  les  surprit  au  plus  haut  point.  Ils 
racontèrent  leur  découverte,  et  les  savants  partagèrent  leur 
surprise,  si  bien  que  maintenant  c'est  une  vérité  en  quelque 
sorte  officielle,  que  le  Fouta-Diallon  est  une  contrée  exception- 
nelle, privilégiée,  bénie. 

Cet  enthousiasme  a  lieu  d'étonner  quand  on  a  visité  d'autres 
pays.  Et  ceux  qui  traverseront  le  Fouta-Diallon  en  venant  du 
Soudan  méridional  seront,  je  crois,  d'accord  avec  nous,  pour 
dire  que  si  cette  région  est  intéressante,  la  plupart  des  autres  le 
sont  autant,  pour  le  moins.  Ce  n'est  donc  point  à  la  justesse  des 
observations  que  je  m'attaque,  mais  à  l'impression  dispropor- 
tionnée, et  injuste  pour  le  reste  de  notre  empire  soudanais, 
produite  sur  les  explorateurs  du  Fouta-Diallon  et  surtout  sur 
les  géographes  au:  les  ont  lus  et  commentés. 


—  245  — 


MISSfO  \     HOS  TA  I  \  S-D'OLLO  VE. 

Au  point  de  vue  pittoresque,  ceux  qui  s'attendront  à  trouver 
de  véritables  montagnes  seront  tant  soit  peu  déçus.  Le  Foutaest 
un  massif  très  légèrement  surélevé  au-dessus  de  la  plaine  nigé- 
rienne :  celle-ci,  à  Kouroussa,  est  à  550  mètres  au-dessus  du 
niveau  de  la  mer,  et  l'altitude  des  vallées  du  Fouta  est  entre 
700  et  750  mètres.  De  nombreux  plissements  dessinent  sur  ce 
massif  des  rides  dont  la  bauteur  atteint  rarement  200  mètres  '. 
En  somme,  quand  on  vient  du  Soudan,  on  traverse  le  Fouta- 
Diallon  sans  s'être  aperçu  pour  ainsi  dire  que  le  sol  s'était 
exbaussé  et  sans  avoir  vu  autre  cbose  que  des  collines  médiocres. 
Je  reconnais  volontiers  que  du  côté  de  la  mer  le  massif,  plus 
élevé  au-dessus  de  la  plaine  et  plus  abrupt,  fait  plus  grand 
effet,  néanmoins  les  monts  Goyfé,  ceux  qu'on  voit  de  Boola,  et 
surtout  le  Nimba,  ont  une  tout  autre  mine. 

Afin  de  nous  assurer  partout  une  réception  convenable, 
l'Almamy  de  Timbo  avait  envoyé  au-devant  de  nous  un  de  ses 
frères,  qui  nous  attendait  avec  plusieurs  griots  à  Simba- 
kounian,  sur  le  Tankisso.  Grâce  à  lui,  l'accueil  fut  en  effet 
excellent  partout,  et  il  nous  fut  difficile  de  vérifier  quelles 
étaient  depuis  la  toute  récente  conquête  les  dispositions 
réelles  des  indigènes,  sur  lesquelles  les  opinions  ne  sont  pas 
d'accord. 

L'Almamy  vint  lui-même  à  cbeval  au-devant  de  nous  avec  sa 
cour  jusqu'à  Sokotoro,  un  de  ses  villages  de  captifs2.  Après  la 
traversée  en  pirogue  du  Sénégal,  déjà  profond  et  large  de 
30  mètres,  et  l'escalade  d'une  montagne  roebeuse,  nous  arri- 
vâmes au  plateau  en  forme  de  cuvette  où  est  bâti  Timbo,  et, 
suivis  de  notre  brillant  cortège  au  galop,  nous  fîmes  notre  entrée 
au  poste,  où  nous  accueillirent  aimablement  les  administrateurs 

1.  Le  point  culminant  du  tracé  du  chemin  de  IVr  est  en  dessous  do  "30  mètres. 
Le  Dr  Maclaud  signale  les  monts  de  Diaguissa,  liaut>  de  1  470  mètres:  si  cette 
altitude  est  exacte,  elle  est  tout  à  fait  exceptionnelle. 

■2.  Il  est  à  remarquer  que  c"est  au  Soudan  seulement  qu'on  a  pris,  par  la 
création  des  villages  de  liberté  pour  les  esclaves  fugitifs  et  par  diverses  autres 
dispositions,  des  mesures  pour  assurer  l'adoucissement  immédiat  de  l'esclavage 

et  sa  disparition  progressive. 

—  246  — 


LE    POSTE    DE     TIMBO. 

Noirot  et  Pobéguin  l.  M.  Noirot  a  installé  une  ferme  ;  il  a  fait 
des  plantations  de  caoutchouc,  de  café,  et  il  cultive  avec  des  pro- 
cédés perfectionnés  tous  les  produits  du  pays  ;  il  dresse  les  bœufs 
à  tirer  des  chariots  et  enseigne  aux  indigènes  l'usage  de  la  char- 
rue. Il  faut  souhaiter  de  tout  cœur  que  le  résultat  matériel  ré- 
ponde à  ses  efforts,  car  c'est  alors  seulement  que  son  ensei- 
gnement sera  écouté  :  le  noir  n'aime  pas  à  changer  ses  méthodes, 
et  il  faut  l'évidence  pour  le  convaincre. 

La  ville  de  Timbo,  qui  comptait  autrefois  2  000  habitants,  est 
presque  entièrement  en  ruines.  Il  fallut  en  1897  établir  notre 
autorité  par  le  combat  de  Porédaka  ;  à  la  suite  de  notre  occupa- 
tion, la  population  déserta  Timbo.  Il  n'y  reste  que  le  nouvel 
Almamy  que  nous  avons  installé  et  sa  suite,  environSOOpersonnes  ; 
cependant  la  paix  et  le  commerce  commencent  à  ramener  de 
nouveaux  habitants. 

On  sait  quejusqu'à  présent  l'Almamy  du  Fouta-Diallon  n'était 
élu  que  pour  deux  ans  et  choisi  à  tour  de  rôle  dans  deux  familles 
rivales,  lesSoryaet  les  Alfaya.  Cette  rivalité  et  cette  alternance 
étant  une  cause  de  désordres,  l'administration  française  va 
s'efforcer  de  maintenir  au  pouvoir  les  Sorya,  mieux  soumis  à 
notre  influence.  Mais  il  y  aura  de  ce  chef  une  opposition  sérieuse 
de  la  part  du  parti  Alfaya. 

Toujours  sous  l'empire  du  même  préjugé  qui  refuse  au  nègre 
les  plus  modestes  dons  de  l'intelligence,  les  découvreurs  du 
Fouta-Diallon,  que  leur  sincérité  et  leur  esprit  d'observation 
forçaient  de  reconnaître  les  institutions  féodales  qui  y  fleurissent, 
ont  cru  tout  expliquer  d'un  mot  :  les  habitants  ne  sont  pas 
nègres,  ce  sont  des  Peulhs,  race  dont  l'origine  sémitique  est 
admise,  des  blancs  en  somme.  Et  les  savants  d'insister  sur  le 
contraste  saisissant  entre  cet  État  organisé  et  civilisé,  fondé  par 
un  peuple  d'origine  blanche,  et  l'anarchie  des  populations  nègres 
qui  l'entourent. 

1.  La  rencontre  de  ce  dernier  était  curieuse  :  M.  Pobéguin  a  exploré  tout  le 
rivage  de  la  Côte  d'Ivoire  et,  seul  avant  Hostains,  s'est  avancé  sur  le  Cavally 
jusqu'à  Grabo. 

—  249  — 


\l  I S  S  10  \     nOS  TA  INS-D  '  OL  L  0M1. 

11  n'y  a  pour  cette  belle  théorie  qu'un  malheur,  c'est  qu'elle 
est  complètement  fausse.  Il  y  a  des  Peulhs  au  Fouta-Diallon, 
mais  ainsi  que  l'ont  démontré  les  récentes  études  de  M.  Noirot 
et  du  I)r  Maclaud,  ils  y  occupent  une  situation  voisine  de 
l'esclavage  :  ce  sont  des  pasteurs,  soumis  à  de  lourds  impôts  et 
tenus  à  l'écart  des  affaires,  tandis  que  la  race  au  pouvoir  est 
Mandinké,  comme  dans  presque  tout  le  Soudan.  L'organisation 
qui  a  causé  tant  d'admiration  exisie.  ou  existait  avant  notre 
conquête,  partout,  avec  quelques  variantes.  Il  est  fâcheux  que 
depuis  notre  occupation  aucun  ouvrage  d'ensemble  n'ait  été 
écrit  sur  le  Soudan,  et  n'ait  donné  un  tableau  des  institutions  de 
ses  divers  peuples  avant  que  notre  administration  ne  les  eût 
progressivement  abolies  ;  mais  il  suffit  de  se  reporter  à  Binger 
et  Monteil  pour  voir  qu'on  n'a  pas  eu  affaire  à  des  sauvages. 

Peulhs,  Mandinkés,  Diallonkés,  Sousous1,  se  sont  d'ailleurs 
fortement  mélangés  au  Fouta,  et  on  ne  rencontre  presque  aucun 
type  caractéristique.  Je  dois  cependant  noter  un  chasseur  Peulh, 
aux  fins  traits  sémitiques,  au  teint  presque  blanc  à  peine  cuivré, 
qui,  par  tous  les  détails  de  son  visage  et  de  son  costume,  bonnet, 
tunique,  pantalon  de  forme  spéciale,  collant  depuis  le  genou 
jusqu'à  la  cheville,  rappelait  exactement  le  type  phrygien,  et 
notamment  le  célèbre  groupe  du  Vatican  :  Jeune  homme  immo- 
lant un  taureau.  Une  telle  ressemblance  à  telle  distance  suffirait 
presque  à  justifier  l'hypothèse  qui  veut  que  les  Peulhs  soient 
originaires,  non  pas  môme  de  l'Egypte,  mais  de  l'Asie  Mineure 2. 
Seulement,  je  le  répète,  le  type  peulh  est  excessivement  rare. 

Peuple  pasteur,  les  Peulhs  n'entendent  rien  aux  installations 
sédentaires;  aussi,  contrairement  à  ce  qu'on  croit,  leurs  habita- 
tions sont-elles  les  plus  misérables  qu'on  puisse  voir  en  Afrique 
occidentale.  Qu'on  se  figure  une  ruche  gigantesque  posée  par 
terre  :  voilà  leur  case.  Un   toit  de  chaume  conique  ou  plutôt 

1.  Dialloukés,  anciens  habitants  du  Fouta-Diallon,  dépossédés  par  les  Peulhs 

et  1rs  .Mandinkés.  —  Sousous,   race  s'élendant  des  montagnes  à  la  mer. 

2.  Ils  auraienl  pris  pari  aux  migrations  mentionnées  pendant  les  guerres  de 
Ramsès  II  contre  les  Hittites. 

—  250  — 


VILLAGES    PEUIILS. 

ogival  part  du  sol  même  ;  à  l'intérieur,  séparée  de  lui  par  un 
étroit  corridor  circulaire,  est  la  case  proprement  dite,  construc- 
tion cylindrique  en   terre  ou  en  bois.  On  pénètre  là  par  une 


s— a**es*w,6ii 


**Kfe'-.i..  ..Xj.  ^ 


MOSnlEE    PEIIILE    DE    TELIKO. 


ouverture  Lasse  ;  il  y  règne  une  obscurité  complète,  et  par  suite 
une  grande  saleté.  C'est  toujours  la  hutte  que  les  pasteurs  pri- 
mitifs édifiaient  en  quelques  instants  avec  des  touffes  de  grandes 
herbes  appuyées  sur  un  piquet  central  ;  elle  est  seulement 
devenue  plus  grande  et  s'est  doublée  à  l'intérieur  d'une  seconde 
paroi.  Les  mosquées  même,  qui  partout  au  Soudan  sont  de 
vrais  monuments,  ne  sont  chez  les  Peulhs  que  des  ruches  plus 
grandes  que  les  autres.  Qu'on  compare  la  mosquée  de  Téliko, 
une  des  plus  importantes  du  Fouta,  et  celle  de  Kankan,  et  on 
décidera  laquelle  dénote  une  civilisation  supérieure. 

Les  villages  ont  un  aspect  singulier  :  chaque  famille  habite 
à  l'écart,  dans  plusieurs  cases  elles-mêmes  dispersées  ;  il  n'y  a 
aucun  plan,  aucune  rue,  et  on  croit  voir  de  grandes  meules 
disséminées  au  milieu  des  arbres.  Souvent  le  terrain  assez 
vaste  occupé  par  une  famille  est  entouré  de  clayonnages  ou  de 
haies;  dans  l'Ouest  ces  haies    formées  de  cactus,  de  ricins,  de 


251 


MISSION    nos  TA  INS-D'OLLONE. 

pourguères,  sont  très  hautes,  elles  font  ressembler  ces  enclos, 
plantés  de  nombreux  arbres  fruitiers,  aux  vergers  qui  entourent 
nos  villes,  et  ne  permettent  de  circuler  que  par  d'étroits  chemins. 
L'oranger,  qui  abonde  surtout  sur  le  versant  Ouest,  révèle  de 
loin  un  village  par  son  feuillage  toujours  vert  ;  il  atteint  des 
dimensions  extraordinaires,  plus  de  dix  mètres  de  hauteur,  et, 
outre  ses  fruits,    procure  une  ombre  et  des  senteurs  délicieuses. 

Le  massif  du  Fouta-Diallon  se  termine  par  un  talus  assez 
abrupt  du  côté  de  l'Ouest,  seule  difficulté  sérieuse  que  rencontre 
le  tracé  du  chemin  de  fer. 

On  descend  dans  la  vallée  de  la  Kora,  affluent  de  la  Kolenté 
ou  Grande  Scarcie.  Cette  vallée,  à  peu  près  inhabitée,  complè- 
tement inondée  à  la  saison  des  pluies  et  conservant  des  eaux 
jamais  desséchées,  est  très  giboyeuse  et  les  éléphants  en  ont 
fait  un  de  leurs  repaires  favoris.  Nous  réussissons  à  en  sur- 
prendre plusieurs  troupes  et  à  les  tirer  dans  de  bonnes  condi- 
tions, à  vingt  mètres  au  plus  ;  nous  n'obtenons  d'ailleurs  aucun 
résultat,  et  le  passage  de  nos  balles  Lebel  ne  fait  sans  doute 
que  l'effet  d'un  trou  d'aiguille  à  ces  énormes  bètes,  qui  dispa- 
raissent à  fond  de  train.  Il  est  assez  piquant  que  ce  soit  cinq 
jours  avant  d'atteindre  la  mer,  terme  de  notre  voyage,  que 
nous  parvenions  pour  la  première  fois  à  surprendre  des  élé- 
phants, depuis  quinze  mois  que  nous  traversons  des  pays  qui 
en  sont  pleins  ;  nous  avons  cependant  fait  notre  possible  pour 
en  voir,  car  la  chasse  à  l'éléphant,  qui  passe  pour  la  plus 
dangereuse  de  toutes,  est  passionnante  '. 

Dès  le  pied  des  montagnes,  on  entre  chez  les  Sousous.  La 
différence  de  climat  et  de  race  se  manifeste  immédiatement  : 
l'oranger  disparaît  et  fait  place  au  manguier,  dont  les  fruits 
suffisent  à  nourrir  les  indigènes  pendant  une  partie  de  l'a  nuée, 

J.  Je  souhaite  que  les  défenses  qui  ornaient  les  pavillons  de  la  Guinée,  du 
Sénégal  et  du  Soudan  à  l'Exposition,  aient  convaincu  les  géographes  que  ces 
pays  contiennent  quelques  éléphants  :  jusqu'ici  ils  paraissaient  peu  disposés  à 
l'admettre.  Je  lis  dans  un  Essai  sur  le  Fouta-Diallon,  paru  dans  le  Bulletin  du 
Comité  de  l'Afrique  française  d'août  1900,  que  «  les  éléphants  ne  semblent 
pas  encore  tout  à  fait  disparus  de  la  Guinée,  car  on  en  a  vu  en  1888  ». 


VILLA  GES     S  0  US  0  US . 


TYPE    ET    CASE    SOUSOU. 


et  les  cases  quittent  leur  aspect  de  meules  pour  prendre  celui 
d'habitations  assez  élégantes.  Elles  sont  entourées  d'une  véranda 
large  d'environ  deux  mètres,  qu'une  sorte  de  balustrade  en  terre 
travaillée  à  jour  protège  contre  la  réverbération  du  soleil  ;  les 
portes,  très  hautes,  sont  sculptées;  dans  l'intérieur  sont  moulés 
en  terre  durcie  des  lits  d'un  style  assez  égyptien.  Tout  autour, 
des  arbres  fruitiers  enclos  forment  de  véritables  jardins. 

Le  pays  serait  parfaitement  riche  et  heureux  sans  les  saute- 
relles qui  depuis  quelques  années  le  ravagent,  mais  surtout  sans 
un  rléau  pire,  les  dioulas. 

A  Bambaia,  près  de  la  limite  des  montagnes,  se  réunissent 
les  deux  routes  venant  du  Soudan.  Aussi,  de  là  à  Konakry,  la 
piste  est-elle  couverte  de  monde.  Les  dioulas  ne  voyagent  pas 
en  caravanes,  à  proprement  parler  ;  quelquefois  ils  forment  un 
groupe  d'une  vingtaine  de  personnes  qui  se  rejoignent  à  l'étape, 
mais  ils  marchent  le  plus  souvent  à  trois  ou  quatre.  La  statis- 


—  253 


MISSIO  \     I10S  TA  I  WS-D'OLLO  SE. 

tique  de  ces  dioulas  serait  facile  à    l'aire:    il    suffirait   de    les 
compter  quand  ils  passent  le  pont  qui  seul   permet   de  gagner 


LE   CHEMIN   EN    GUINÉE   —    PHOTOGRAPHIE    L>U    LIEUTENANT    I1ACOT. 

Konakry.  A  son  défaut,  je  me  garderai  d'indiquer  un  nombre 
même  approximatif;  je  signalerai  cependant  qu'en  un  mois 
nous  avons  compté  environ  15  000  dioulas  revenant  de  la  mer. 
Si  cette  proportion  se  maintenait  toute  l'année,  on  obtiendrait 
le  chiffre  fantastique  de  180  000,  mais  il  n'en  est  pas  ainsi  à 
cause  des  pluies;  néanmoins,  même  en  réduisant  ce  nombre 
autant  qu'on  le  voudra,  à  la  moitié,  au  quart,  il  est  des  plus 
instructifs  à  beaucoup  de  points  de  vue. 

Contrairement  à  ce  qu'on  pourrait  croire,  le  passage  de  voya- 
geurs si  nombreux  est  une  ruine  pour  le  pays  qu'ils  traversent. 
En  France,  quand  des  troupes  cantonnent  dans  un  village, 
personne  ne  va  aux  champs  :  certes  les  soldats  sont  de  braves 
gens,  néanmoins,  tant  qu'ils  sont  là,  chacun  garde  sa  maison. 
Il  en  est  de  même,  à  plus  forte  raison,  sur  le  passage  des 
dioulas,  et  les  malheureux  habitants  dos  villages  envahis  par  ces 
armées  de  chemineaux  sans  chefs  ni  discipline,  parmi  lesquels 
peuvent  se  trouver  des  bandits,  ne  sont  plus  les  maîtres  chez 

—  254  — 


TRAVAUX    PUBLICS 


UNE  RUE  A    KONAKRY.  —  PHOTOGRAPHIE  DU  LIE  ITEN  ANT  BACOT. 

eux,  subissent  mille  exigences,  et  ne  peuvent  se  livrer  à  aucun 
travail.  A  la  longue  ils  émigrent,  et  le  pays  est  ruiné.  Ce  phé- 
nomène, partout  observé,  est  surtout  sensible  sur  la  route 
particulièrement  fréquentée  qui  mène  à  Konakry,  et  le  premier 
résultat  du  chemin  de  fer  sera  de  rendre  la  vie  à  ces  régions  en 
faisant  disparaître  le  dioula. 

A  partir  de  Friguiagbé,  à  125  kilomètres  de  la  mer,  le  palmier 
à  huile,  exceptionnel  depuis  Beyla ,  reparaît  en  grande  abondance. 
Tout  auprès,  nous  rencontrons  le  garde  d'artillerie  Leprince, 
achevant  l'établissement  d'une  route  carrossable,  parfaitement 
praticable  pour  les  automobiles.  Cette  route  permettra  de 
construire  rapidement,  en  le  commençant  à  la  fois  sur  plusieurs 
points,  le  chemin  de  fer  dont  le  tracé  s'en  écarte  peu.  Un  peu  plus 
loin,  nous  trouvons  les  officiers  du  génie  en  train  d'exécuter 
le  piquetage  de  la  voie;  ils  nous  apprennent  qu'ils  ont  trouvé 
un  nouveau  tracé  encore  meilleur  que  celui  suivi  par  nous. 
La  vue  de  ces  différents  travaux  activement  poussés  nous 
remplit  de  joie,  car  elle   prouve  qu'on   se  préoccupe  enfin  de 


—  255 


M I  s  s  l  ON    HOS  /'.  t  INS-D'OL  LOA  E. 

tirer  de  notre  domaine  les  richesses  qu'il  contient,  en  lui  assurant 
la  première  condition  de  toute  exploitation,  des  moyens  de 
transport. 

Le  25  février,  en  arrivant  à  Manéah,  nous  avions  l'agréable 
surprise  de  trouver,  au  fond  d'un  estuaire  appelé  rivière  de 
Manéah  par  lequel  la  mer  pénètre  profondément  dans  les  terres, 
le  bateau  le  Crozat  que  le  Gouverneur  avait  eu  l'amabilité 
d'envoyer  nous  prendre,  nous  épargnant  ainsi  les  deux  der- 
nières étapes. 

Avec  quelle  joie  nous  mettions  le  pied  sur  le  pont,  non  parce 
que  nos  peines  étaient  finies  —  nous  les  regretterons  plus  d'une 
fois,  ces  peines  où  s'éprouvent  le  caractère  et  toutes  les  facultés 
et  qui  rendent  la  vie  digne  d'être  vécue,  —  mais  parce  que  là 
notre  tâche  était  définitivement  et  complètement  achevée  ! 

Le  soir  même  nous  arrivions  à  Konakry,  où  le  Gouverneur 
nous  offrait  la  plus  cordiale  hospitalité.  Nous  pouvions  admirer 
les  merveilleux  résultats  de  l'habile  administration  de  M.  Ballay  : 
la  ville,  si  jolie  déjà,  n'est  plus  reconnaissable,  des  rues  entières 
sont  bâties  dans  la  verdure,  des  voies  Decauville  circulent  partout, 
et  toutes  les  constructions  ont  un  air  d'élégance  et  de  confor- 
table qui  indique  une  vie  agréable  et  des  installations  défini- 
tives. 

Le  9  mars  nous  disions  adieu  à  ces  contrées  d'apparence 
inhospitalière,  auxquelles  restent  si  profondément  attachés  tous 
ceux  qui  y  ont  pénétré.  A  Dakar  nous  déposions,  non  sans  une 
vive  émotion,  nos  braves  tirailleurs,  modestes  ouvriers  de  notre 
succès.  Le  2i  Mars  1900  nous  étions  en  France. 

La  première  traversée  du  Golfe  de  Guinée  à  l'Atlantique  avait 
demandé  seize  mois  d'efforts,  une  dépense  de  dix-huit  mille 
francs,  et  n'avait  pas  coûté  à  la  France  une  seule  vie. 


CONCLUSIONS 


Je  me  suis  trop  étendu  au  commencement  de  cet  ouvrage  sur 
le  but  de  notre  mission,  pour  avoir  à  en  commenter  longue- 
ment les  résultats.  Nos  instructions  ont  été  remplies  de  point  en 
point  :  la  forêt  a  été  percée  de  la  mer  au  Soudan,  et  de  vastes 
régions  reconnues  et  placées  sous  notre  pavillon.  Les  craintes 
de  compétitions  libériennes  se  sont  évanouies,  car  non  seule- 
ment nous  n'avons  pas  trouvé  trace  de  pénétration  de  la  part  de 
Libéria,  mais  même  les  indigènes  ne  soupçonnent  pas  l'existence 
de  cet  État,  dont  je  n'ai  pas  eu  une  fois  l'occasion  de  citer  le 
nom  au  cours  de  ce  récit. 

Mais  ce  succès  aura-t-ilun  lendemain?  Est-il  utile,  est-il  pos- 
sible d'occuper  et  d'exploiter  ces  régions? 

Même  si  on  laisse  de  côté  les  puissantes  raisons  tirées  de  la 
politique  extérieure,  la  réponse  ne  saurait  être  douteuse. 

En  effet,  cet  impénétrable  pays  est  une  mine  inépuisable  de 
richesses,  cette  forêt  n'est  formée  que  d'essences  précieuses  :  pal- 
miers à  l'huile,  acajou,  gommiers,  kolatiers,  et  surtout  arbres 
et  lianes  à  caoutchouc,  tout  cela  depuis  le  bord  même  delà  mer. 

Ce  n'est  pas  tout  ;  il  ne  s'agit  pas  seulement  d'exploiter  la 
forêt,  mais  aussi  d'ouvrir  la  route   du  Soudan. 

—  257  — 

17 


MISSION    HOS  TA  I  VS-D'OLLONE. 

Si  la  Côte  d'Ivoire  n'est  qu'un  rivage  sans  hinterland,  le 
Soudan  est,  qu'on  me  passe  l'expression,  un  hinterland  sans 
rivage,  séparé  de  la  mer  par  cette  infranchissable  forêt.  Il  est 
habité,  lui,  par  les  races  les  plus  sociables,  les  plus  travail- 
leuses, les  plus  commerçantes  qu'on  puisse  trouver  en  Afrique. 
Mais  «  à  quoi  servirait-il  aux  noirs  de  cultiver  le  tabac,  les 
textiles,  le  coton,  l'indigo,  etc.,  —  tous  produits  du  Soudan  —, 
d'exploiter  les  arbres  à  graisse  végétale,  de  faire  des  planta- 
tions d'arbres,  puisqu'ils  ne  peuvent  pas  en  écouler  les  pro- 
duits ».  (Binger.)  Ils  ne  cultivent  donc  que  le  strict  néces- 
saire. «  Il  faut  pourtant  que  les  souverains  indigènes  s'entourent 
d'un  certain  faste,  qu'ils  rétribuent  les  services,  qu'ils  entre- 
tiennent une  force  armée  pour  se  mettre  à  l'abri  de  leur  tur- 
bulents voisins.  Par  quels  moyens?  en  rétribuant  et  en  payant 
à  l'aide  de  captifs  de  guerre.  »  (I<i  ) 

Ainsi,  le  sol  en  friche,  les  guerres,  la  dépopulation,  l'es- 
clavage, tout  cela  provenait  du  défaut  de  communications  entre 
le  Soudan  et  la  mer.  Et  il  en  sera  toujours  ainsi,  partout  où  ne 
s'étendra  pas  notre  domination  bienfaisante  et  où  des  voies  d'ac- 
cès facile  vers  la  côte  ne  seront  pas  ouvertes.  Ce  n'est  qu'en 
amenant  la  richesse  que  nous  ferons  passer  le  goût  et  le  besoin 
de  la  guerre. 

Et  j'affirme  que  ce  résultat  peut  être  atteint  sans  grandes 
peines  ni  dépenses. 

Peut-être  a-t-on  remarqué  que  je  n'ai  pas  cherché  l'effet  facile 
qui  consiste  pour  l'explorateur  à  représenter  toutes  les  peu- 
plades traversées  comme  des  races  de  brutes,  tantôt  agenouillées 
devant  lui  dans  une  crainte  servile,  tantôt  l'attaquant  avec  une 
bestiale  férocité,  le  tout  sans  savoir  pourquoi  :  l'homme  blanc 
les  domine  de  cent  coudées,  et  le  lecteur  doit  se  sentir  flatté 
d'apprendre  que  quelque  part  il  serait  demi-dieu.  Par  malheur, 
cette  conception  glorieuse  n'est  le  fait  que  de  ceux  qui  n'ont 
jamais  quitté  le  rivage  ou  qui  ont  échoué  dans  leurs  entre- 
prises :  on  ne  la  trouve  ni  chez  Binger  ni  chez  Monteil,  ni  chez 
Toutée,  ni  chez  aucun  de  ceux  qui  ont  réussi.  Et  je  crois  très 

—  258  — 


CONCLUSIONS. 

sincèrement  que  là  est  le  secret  du  succès  :  s'il  y  a  des  races 
inférieures,  c'est  non  pas  en  les  méprisant,  mais  en  les  compre- 
nant que  nous  montrons  notre  supériorité. 

Les  gens  delà  forêt  sont  avides  d'indépendance,  qu'on  n'essaie 
pas  de  se  poser  en  maîtres  et  de  les  gouverner;  mais  ils  sont 
intelligents  et  aptes  au  commerce  :  qu'on  leur  démontre  quels 
avantages  ils  auront  à  laisser  passer  chez  eux  les  commerçants. 

Qu'une  ligne  de  postes,  uniquement  chargée  de  protéger  les 
voyageurs,  jalonne  une  route  sûre  entre  le  Soudan  et  la 
côte,  et  on  verra  en  foule  affluer  les  dioulas,  désireux  d'acqué- 
rir les  kolas,  le  caoutchouc,  et  d'accéder  à  la  mer  par  la  voie  la 
plus  courte.  En  un  instant  les  indigènes,  apprenant  la  valeur  du 
caoutchouc,  en  apporteront  aux  dioulas  plus  que  ceux-ci  n'en 
pourront  transporter,  et  les  merveilleuses  richesses  de  cette 
forêt  entreront  eu  exploitation.  Ceci  n'est  pas  un  rêve  :  partout 
les  indigènes  nous  ont  dit  qu'ils  voudraient  hien  voyager  et  com- 
mercer, mais  qu'ils  ne  le  pouvaient,  faute  de  sécurité,  et  qu'ils 
seraient  heureux  que  nous  nous  chargions  de  la  police.  Mais 
surtout,  qu'on  s'en  tienne  là  et  qu'on  n'aille  point  se  mêler  de 
leurs  affaires  ! 

Toute  manifestation  d'autorité,  tout  emploi  inutile  de  la  force 
compromettraient  à  jamais  la  situation.  La  tâche  demandera  de 
la  prudence  et  du  tact  ;  ce  sera  chose  délicate  mais  non  irréali- 
sable :  si  dans  les  conditions  les  plus  défavorables,  ridicule- 
ment peu  nombreux,  sans  interprète,  ne  connaissant  pas  le 
pays,  nous  avons  réussi  pendant  dix  mois  à  ne  nous  battre  que 
six  jours,  c'est  peut-être  qu'il  y  a  une  manière  de  s'y  prendre. 

Et  puisque  cette  occupation  est  possible,  il  est  absolument 
nécessaire  de  la  faire. 

On  ne  peut  laisser  subsister  dans  la  forêt  un  foyer  d'hostilité 
exerçant  la  plus  fâcheuse  influence  sur  les  populations  du  Sou- 
dan et  de  la  Côte.  Jamais  celles-ci  ne  nous  croiront  invincibles 
et  n'abdiqueront  toute  velléité  d'indépendance,  tant  qu'elles 
verront  les  gens  de  la  forêt  se  rire  de  nos  armes. 

Mais   il   y  a  une  considération  encore  bien  plus  puissante  : 

—  259  — 


MISSION    HOSTAINS  D'OLLONE. 

peut-on  admettre  que  nous  tolérions  chez  nous,  sur  des  terri- 
toires qui  nous  appartiennent,  les  pratiques  de  l'anthropophagie  ? 
On  s'est  élevé  avec  force  contre  l'esclavage  :  avant  de  songer  à 
libérer  les  captifs,  qu'on  empêche  d'abord  de  les  manger  ! 

Il  y  a  là  plus  qu'une  question  de  commerce  ou  de  politique, 
c'est  un  devoir  d'honneur  et  d'humanité. 


APPENDICES 


APPENDICE  I 

Historique   résumé  des    tentatives    de   pénétration    dans   la    Côte    d'Ivoire 
et  de  jonction  avec  le  Soudan. 

Je  passe  sur  les  tentatives  isolées  et  sans  aucun  résultat  qui 
ont  précédé  1889.  A  cette  date  il  n'y  avait  sur  la  côte  que 
quelques  factoreries  françaises  appartenante  la  maison  Verdier, 
et  quelques  autres  anglaises. 

Eu  1888,  le  lieutenant  Binger,  venu  du  Sénégal,  était  arrivé  à 
Kong  ;  de  Grand-Bassam  M.  Treich-Laplène,  envoyé  par 
M.  Verdier,  partit  à  sa  rencontre.  Il  réussit  à  traverser  l'Indénié 
et  rejoignit  Binger  à  Kong.  Les  deux  explorateurs  redescendirent 
par  le  Comoë  et  arrivèrent  à  Grand-Bassam  (1889).  La  première 
traversée  de  l'Atlantique  au  golfe  de  Guinée  était  accomplie. 

Ce  magnifique  succès  provoqua  l'émulation,  et  l'année  1891 
vit  de  nombreuses  tentatives. 

Les  lieutenants  Quiquerez  et  de  Segonzac  longent  tout  le 
rivage  de  Lahou  au  Cavally.  Là,  la  mauvaise  volonté  des  popu- 
lations les  empêche  de  remonter  le  fleuve.  Ils  essaient  de  suivre 
le  San-Pedro.  Mais  la  fin  tragique  du  lieutenant  Quiquerez  près 
de  Plaoulou,  à  15  kilomètres  de  la  mer,  termine  l'expédition. 

Le  lieutenant  Arago  remonte  la  Sassandra.  Il  se  voit  bientôt 
refuser  le  passage  et,  en  redescendant,  il  chavire  et  perd  tout 
son  matériel. 

Les  lieutenants  Armand  et  de  Tavernost  remontent  le  Bandarna 
jjsqu'à  Tiassalé.  Ils  redescendent  à  la  côte  pour  se  ravitailler; 

—  263  — 


MIS  SI  Oh     HOSTAINS-D'OLLONE. 

pondant  ce  temps  deux  explorateurs  commerciaux,  MM.  Yoitu- 
ret  et  Papillon,  veulent  à  leur  tour  gagner  Tiassalé  et  se  l'ont 
massacrer.  Un  peloton  de  tirailleurs  sénégalais  envoyé  pour  les 
venger  ne  peut  atteindre  Tiassalé,  et  les  lieutenants  Armand  et 
do  Tavernost  doivent  renoncer  à  reprendre  leur  exploration. 

Le  capitaine  Ménard  remonte  vers  Kong  en  suivant  à  peu 
près  la  route  de  Binger.  De  là  il  se  dirige  vers  l'Est  et  longe  la 
grande  forêt.  Mais  dans  un  combat  contre  les  sofas  de  Samory, 
il  est  tué  à  Séguéla(  L892).  Suivant  les  renseignements  recueillis 
par  Marchand  et  Binger,  il  serait  mort  héroïquement  en  combat- 
tant pour  défendre  un  chef  qui  l'avait  accueilli,  et  après  avoir, 
une  fois  blessé,  renvoyé  pour  les  sauver  de  la  mort  ses  tirail- 
leurs qui  voulaient  l'emporter. 

Le  lieutenant  Vigy  envoyé  du  Soudan  à  la  rencontre  du 
capitaine  Ménard  est  arrêté  au  delà  de  Sikasso  et  doit  revenir 
sur  ses  pas.  Il  meurt  de  maladie  en  route. 

En  181)3.  le  capitaine  Binger.  accompagné  du  lieutenant 
Braulot,  du  docteur  Crozat  et  de  M.  Marcel  Monnier,  est  envoyé 
délimiter  la  Côte  d'Ivoire  et  la  Côte  d'Or,  concurremment  avec 
une  mission  anglaise.  Cette  tâche  ayant  été  interrompue,  la  mis- 
sion française  gagne  Kong  où  elle  se  disloque.  Binger  et  Marcel 
Monnier  veulent  redescendre  à  la  côte  par  le  Bandama,  mais 
sitôt  entrés  dans  la  forêt,  ils  se  voient  barrer  le  passage.  Ils 
doivent  rebrousser  chemin  et  revenir  par  la  route  déjà  parcourue 
par  Binger.  Le  Docteur  Crozat,  qui  avait  continué  sa  marche 
vers  le  Nord  pour  gagner  le  Soudan,  meurt  de  maladie  à  Sikasso. 
Quand  au  lieutenant  Braulot,  il  sera  assassiné  en  1890,  avec  le 
lieutenant  Bunas,  en  se  rendant  à  une  entrevue  avec  Samory. 

En  même  temps,  le  capitaine  Marchand  (le  futur  héros  de 
Fachoda)  et  le  capitaine  Manet  remontaient  le  Bandama, 
s'emparaient  de  Tiassalé  où  ils  châtiaient  les  assassins  de  Voi- 
turet  et  Papillon,  puis  réussissaient  à  sortir  de  la  forêt  dans  le 
Baoulé.  Le  capitaine  Manet  se  noyait  dans  le  Bandama. 
Marcband  faisait  plusieurs  tentatives  infructeuses  pour  pénétrer 
dans  la  forêt  à  l'ouest  du  Bandama  afin  de  rejoindre  le  Cavally. 

—  264  — 


HISTORIQUE. 

Il  explorait  alors  toute  la  région  découverte  du  Baoulé  et  attei- 
gnait Kong.  Samory  se  dirigeant  en  ce  moment  sur  cette  ville, 
Marchand  redescendait  à  la  côte  pour  prendre  part  à  l'expédition 
Monteil,  précédemment  destinée  à  opérer  sur  le  Haut-Oubanghi, 
et  que  sur  ses  instances  on  envoyait  en  hâte  contre  Samory. 

Un  autre  explorateur,  M.  Moskowitz,  qui  avait  également 
atteint  Kong  par  le  Baoulé,  mourait  d'épuisement. 

L'expédition  du  lieutenant-colonel  Monteil,  1894-1895,  ne 
réussit  pas  à  arrêter  Samory.  Les  nécessités  du  ravitaillement 
d'une  colonne  forte  de  1  500  hommes  indisposèrent  les  indigènes 
du  Baoulé  qui  attaquèrent  nos  troupes.  Celles-ci  eurent  donc  à 
la  fois  devant  elles  Samory  et  sur  leurs  derrières  les  populations 
soulevées,  tandis  que  leurs  mouvements  étaient  encore  gênés  par 
la  multitude  de  fuyards  du  pays  de  Kong  qui  se  mettaient  sous 
leur  protection.  Le  lieutenant-colonel  Monteil  reçut  l'ordre  de 
revenir  à  la  côte  et  de  dissoudre  sa  colonne.  Le  Baoulé  fut  évacué. 

Cependant  Binger,  qui  depuis  1893  était  gouverneur  delà  Côte 
d'Ivoire  érigée  en  colonie,  envoya  l'administrateur  Pobéguin 
dans  le  Baoulé.  M.  Pobéguin  réussit,  avec  quelques  miliciens, 
à  réoccuper  ïoumodi.  Mais  l'autorité  de  la  France  restera  long- 
temps encore  fort  précaire  sur  ces  populations  qui  croient  avoir 
forcé  à  la  retraite  la  puissante  colonne  Monteil. 

Ea  1894  également,  le  lieutenant  Lecerf,  parti  du  poste  de 
Beyla,  au  Soudan,  s'avança  jusqu'à  Nsapa  dans  la  forêt  ;  ayant 
été  attaqué,  il  s'empara  do  ce  village,  mais  ensuite  il  fut  tué 
dans  une  embuscade. 

En  1890,  M.  Pobéguin  remonta  laSassandra,  puis  leCavally, 
jusqu'à  75  kilomètres  de  la  côte. 

En  L897  les  tentatives  sont  particulièrement  nombreuses. 

Pendant  qu'à  l'Est  l'administrateur  Clozel  traverse  tout  l'In- 
dénié  et  va  occuper  Bondoukou,  M.  Eysséric  s'avance  par  le 
Baoulé  et  essaie  de  pénétrer  dans  la  forêt  sur  la  rive  droite  du 
Bandama  rouge.  Il  est  au  premier  village,  Elengué,  chez  les 
Gouros,  retenu  en  captivité  et  près  d'être  massacré.  Au  bout  de 
vingt  jours,  on  le  renvoie  hors  delaforêl. 

—  205  — 


M I  s  s  /o\    HOSTAINS-D'OLLOh  /. . 

L'adjoint  des  affaires  indigènes  Thomann  remonte  la  Sassandra 
un  peu  plus  haut  que  M.  Pobéguin,  mais  les  rapides  et  l'hostilité 
des  indigènes  l'arrêtent. 

Il  en  est  de  même  sur  le  San-Pedro  pour  le  commis  des 
affaires  indigènes  Gendre,  administrateur  de  San-Pedro.  (Il  est 
impossible  de  déterminer  exactement  jusqu'où  sont  allés 
MM.  Gendre  et  Thomann,  les  renseignements  qu'ils  ont  rapportés 
étant  difficiles  à  identifier,  par  suite  sans  doute  de  la  différence 
des  langues,  avec  ceux  que  nous  possédons  nous-mêmes.) 

De  Béréby,  l'administrateur  Maurice  pousse  une  reconnais- 
sance jusqu'à  Niépa.  Les  renseignements  rapportés  nous  seront 
plus  tard  fort  utiles. 

Sur  le  Cavally,  M.  Hostains,  administrateur  de  Tabou,  qui 
déjà  était  allé  à  Grabo,  capitale  de  la  tribu  puissante  et  mal  dis- 
posée des  Tépos,  et  à  Bapé,  leur  village  le  plus  septentrional  à 
85  kilomètres  de  la  mer,  tenta  de  remonter  le  fleuve. 

Les  Tépos  l'attaquèrent  à  Nohin,  tandis  qu'il  passait  en  piro- 
gue, mais  ses  feux  rapides  les  mirent  en  fuite.  A  Guipola,  ter- 
minus de  la  navigation,  il  fut  bien  accueilli,  car  la  tribu  des 
Liutou,  étant  en  mauvais  rapports  avec  les  Tépos,  se  réjouissait 
de  leur  défaite.  M.  Hostains  s'était  avancé  par  terre  jusqu'à 
Matoua,  à  120  kilomètres  de  la  côte,  d'où,  grâce  aux  relations 
qu'il  avait  su  nouer,  il  espérait  aller  beaucoup  plus  loin, 
lorsqu'il  fut  rappelé  par  une  attaque  des  indigènes  de  la  côte  qui, 
profitant  de  son  absence,  assiégeaient  son  poste  de  Tabou. 

Au  Nord,  MM.  Bailly  et  Pauly,  quittant  le  poste  soudanais  de 
Kissidougou,  tentaient  d'atteindre  le  Cavally.  Après  une  série  de 
difficultés  et  de  combats  avec  les  populations  Tomas,  ils  étaient 
tués  à  Nzolou,  tout  près  de  INsapa  où  avait  été  tué  le  lieutenant 
Lecerf.  Le  capitaine  Basset,  commandant  de  Beyla,  a  obtenu  en 
1900  la  soumission  de  Nsapa  et  de  Nzolou  et  s'est  fait  rendre  les 
restes  des  malheureux  explorateurs. 

Le  lieutenant  Blondiaux,  parti  de  Beyla,  longeait  toute  la 
lisière  Nord  en  essayant  vainement  d'obtenir  le  passage,  aussi 
bien  à  Buonsira  chez  les  Los,  près  du  Bandama,  qu'à  Nzo  près 

—  2G0  — 


HISTORIQUE. 

du  Cavally,  chez  les  Guerzés.  Il  tentait  de  pénétrer  à  Man  chez 
les  Dioulas,  entre  Cavally  et  Sassandra.  Mais  dès  le  premier 
jour  il  était  assiégé  dans  ce  village  par  plusieurs  milliers 
d'hommes  ;  sur  ses  50  tirailleurs  il  avait  19  tués  ou  blessés, 
et  il   avait  grand'peine  à   se  dégager  et  à   rentrer  en    plaine. 

L'année  1898  vit  plusieurs  colonnes  opérer  dans  l'Indénié  et 
sur  la  lagune  contre  des  tribus  hostiles  dont  on  eut  grand'peine 
à  venir  à  bout.  Le  lieutenant  Laïrle  s'y  distingua  particulière- 
ment en  débloquant  le  poste  d'Assikasso  assiégé  par  plusieurs 
milliers  d'indigènes. 

Après  notre  départ,  quoiqu'on  pensât  que  la  prise  de  Samory 
dans  le  nord  de  la  t'orèt  eût  dû  produire  sur  les  indigènes 
une  vive  impression,  il  parut  nécessaire  d'envoyer  une  colonne 
à  notre  rencontre.  En  raison  de  l'échec  delà  mission  Blondiaux, 
on  lui  donna  un  effectif  double  de  celle-ci  :  le  lieutenant  Woelffel 
avait  avec  lui  le  lieutenant  Mangin,  le  sergent  Van  Gassel,  cent 
tirailleurs  et  cent  cinquante  porteurs  anciens  sofas  de  Samory 
et  pouvant  servir  de  tirailleurs.  Le  sergent  Ariste  et  le  docteur 
Lemasle  lui  furent  plus  tard  adjoints. 

Partie  de  Beyla  le  18  mars  1899,  la  mission  Woelffel  se  rendit 
à  Lola,  d'où  le  lieutenant  Mangin  fit  une  reconnaissance  à 
l'ouest  des  monts  Nimba  ;  mais  il  fut  attaqué  au  village  de 
Ialounsou.  La  mission  se  rendit  alors  à  Nzo,  mais  les  habitants, 
malgré  le  service  que  Woelffel  leur  avait  rendu  l'année  précé- 
dente en  les  sauvant  de  Samory  par  son  succès  deTiaféso,  refu- 
sèrent de  le  conduire  vers  le  Sud.  Il  voulut  alors  descendre  par 
la  rive  gauche  du  Cavally,  mais  le  manque  de  vivres  le  força  à 
envoyer  le  lieutenant  Mangin  en  chercher  à  Man,  dont  les 
habitants  avaient  fait  leur  soumission  au  moment  de  l'arrivée 
de  Samory,  et  à  s'en  rapprocher  lui-même.  Le  lieutenant  Mangin 
dut  livrer  une  série  de  combats  autour  de  Ninéné,  chez  les 
Ouobés.  La  mission  ravitaillée  descendit  ensuite  vers  le  Sud  par 
le  pays  des  Blolos  (puBlons,  en  langue  krouman?);  elle  y  fut 
assiégée  huit  jours  dans  le  village  de  Dainné.  S'étant  dégagée, 
elle  passa  le  Zo,  fonda   un  poste  à  Gouékangui,    un   autre   à 

—  207  — 


MISSION    nos  TAINS-D'OLLONE. 

Xouanloglouin,  et  de  là  fit  de  nombreuses  reconnaissances  pour 
pacifier  le  pays.  Mais  tous  ces  combats  lui  avaient  conté  65  tués 
oublessés,  et  les  indigènes,  malgré  plusieurs  soumissionsfeintcs, 
venaient  attaquer  les  détachements  jusqu'auprès  des  postes.  Les 
tirailleurs,  dont  rengagement  était  expiré  et  que  cette  dure  cam- 
pagne sans  résultat  décourageait,  demandèrent  leur  libération,  et 
le  ministre  rappela  la  mission  "Woelffel,  qui  rentra  à  Touba  et 
se  disloqua. 

Naturellement  le  même  ordre  de  rappel  fut  envoyé  à  la  mis- 
sion Hostains-d'Ollone,  mais  elle  n'en  eut  connaissance  qu'à  son 
arrivée  au  Soudan  et  lorsque  sa  tàcbe  était  terminée. 

La  mission  Woelffel,  malgré  la  vaillance  éprouvée  de  ses 
chefs  et  leurs  coûteux  efforts,  n'avait  pu  s'avancer  qu'à  40  kilo- 
mètres au  Sud  de  Man,  point  sur  la  lisière  delà  forêt  et  déjà  sou- 
mis '. 

Ainsi,  depuis  la  traversée  de  Binger  en  1889,  toutes  les  tenta- 
tives pmir  pénétrer  la  forêt  avaient  échoué.  Les  explorateurs 
insuffisamment  escortés  avaient  été  arrêtés  ;  ceux  qui  s'étaient 
fiés  à  la  force  d'une  escorte  plus  nombreuse  avaient  été  attaqués 
et  repoussés.  D'où  la  méthode  conçue  et  employée  par  notre 
mission  :  avoir  une  escorte  suffisante  pour  combattre  au  besoin, 
mais  surtout  pour  ôter  l'idée  d'un  coup  de  main,  soit  20  hommes, 
effectif  nécessaire  pour  fournir  un  poste  chaque  jour;  mais  mar- 
cher néanmoins  comme  si  nous  ne  comptions  que  sur  l'assenti- 
ment et  l'amitié  des  populations,  d'où  nos  longs  séjours  et  nos 
négociations  incessantes. — Je  dois  mentionner  que  le  chiffre 

l.  Je  ne  vois  cependant  aucune  raison  d'admettre,  ainsi  que  le  t'ait  le  capi- 
taine Woelffel,  qu'il  a  dû  avoir  affaire  à  des  adversaires  plus  redoutables  que 
I  autre  mission  :  son  rapport  indique  que  toutes  ses  pertes  ont  été  éprow  ées  dans 

des  embuscades,  toutes  ses  attaques  au  contrair» i  réussi  facilement  et  des  poi- 

gi s  d'hommes  onl  enlevé  de  grands  villages    N'inéné,  Logoualé,  Goualé,  etc.) 

Cria  explique  comment  la  mission  Hostains-d'Ollone,  marchant  constamment 
en  zig-zag  pour  éviter  les  surprises  el  attaquant  elle-même  à  l'improviste  les 
villages,  a  pu  en  enlever  quarante-quatre  sans  autre  chose  que  six  blessés;  mais 
rien  ne  permet  de  supposer  que  les  populations  vaincues  fussenl  moins  belli- 
queuses que  les  autres,  el  au  surplus,  on  se  demanderai!  pourquoi,  si  Woelffel 
les  connaissait  pour  telles,  ils  n'est  pas  passé  par  leur  pays  qui  était  sa  route 
directe  au  lien  de  s'en  détourner  comme  il  l'a  l'ait  précisément. 

—  268  — 


HISTORIQUE. 

de  30  porteurs  était  trop  faible  :  forcés  d'avoir  un  nombre  de 
charges  plus  considérable,  il  nous  fallait  recourir  aux  services 
des  indigènes,  ce  qui  exigeait  des  négociations  épineuses  et  en 
tous  cas  longues,  et  amenait  ainsi  une  grande  consommation  de 
marchandises.  Avec  50  porteurs  nous  eussions  pu  avancer  plus 
vite  et  plus  facilement.  Quant  au  chiffre  de  6  000  francs  pour 
constituer  la  pacotille,  je  ne  conseillerai  à  personne  de  s'en  con- 
tenter, sous  peine  de  se  résigner  à  de  terribles  privations  pour 
soi  d'abord,  et,  ce  qui  peut  être  funeste,  pour  ses  hommes.  Bin- 
ger,  type  de  l'explorateur  simple  et  économe,  avait  pour 
12  000  francs  de  marchandises,  et  il  était  seul. 


APPENDICE  II 

Questions  géographiques.    —  Echelle   vraie.    —   L<>    monts  de  Kong.  —  Le 
Cavally,  La  Sassandra,  le  Saint-Paul. 

La  carte  qui  accompagne  cet  ouvrage  est-elle  rigoureusement 
exacte?  Je  le  souhaite,  mais  je  ne  le  crois  pas. 

Qu'on  m'entende  bien  :  ce  n'est  pas  la  carte  levée  par  nous 
que  je  crois  fausse  —  sauf  les  erreurs  possibles  dont  je  signale- 
rai plus  loin  les  causes  — ,  mais  celle  qui  est  publiée  et  qui  en 
diffère  notablement.  Je  vais  expliquer  cette  singulière  anomalie. 

Nous  sommes  partis  d'un  point  bien  déterminé,  Béréby  ;  nous 
sommes  arrivés  en  un  autre  également  porté  sur  la  carte,  Beyla. 
L'axe  de  notre  marche  et  sa  longueur  étaient  donc  à  l'avance 
inexorablement  fixés. 

Or,  nous  avons  trouvé  Beyla  beaucoup  plus  loin  de  Béréby 
que  ne  l'indiquent  les  cartes.  Est-ce  nous  qui  nous  sommes 
trompés,  ou  la  position  de  Beyla  qui  était  fausse?  Voilà  ce  que 
je  vais  étudier. 

Tout  d'abord  je  rappelle  que  notre  théodolite  ayant  été  malen- 
contreusement mis  hors  d'usage,  nous  n'avons  déterminé  astro- 
nomiquement  aucune  position.  Mais  le  point  de  Beyla  n'ayant 
jamais  été  fait,  il  n'en  découle  pour  nous  aucune  cause  d'infé- 
riorité. La  seule  question  est  celle  de  l'exactitude  dans  l'appré- 
ciation des  distances  franchies,  soit  par  les  colonnes  soudanaises 
venant  du  Nord,  soit  par  nous  venant  du  Sud,  jusqu'au  point  de 
jonction. 

—  270  — 


QUESTIONS     GÉOGRAPHIQUES. 

Or  il  est  un  phénomène  bien  connu  :  chacun  a  tendance  à 
croire  qu'il  a  parcouru  une  distance  plus  grande  qu'elle 
ne  l'est  réellement.  C'est  très  naturel  :  instinctivement  on 
multiplie  la  durée  de  la  marche  par  une  vitesse  se  rappro- 
chant de  l'ordinaire.  Celle-ci  est  de  4  kilomètres  500  à  l'heure,  ou 
plutôt  en  50  minutes,  soit  90  mètres  à  la  minute.  On  augmente 
ou  on  diminue  suivant  l'allure  adoptée,  mais  on  ne  croit  jamais 
la  différence  très  sensible. 

En  réalité,  elle  est  considérable  en  pays  inconnu:  le  mauvais 
état  général  des  chemins,  les  obstacles  (passage  de  marais, 
ravins,  troncs  renversés),  les  mesures  de  sécurité,  etc.,  causent 
un  ralentissement  dont  les  préoccupations  empêchent  de  se 
rendre  compte,  et  le  chemin  parcouru  n'est  nullement  en  rapport 
avec  le  temps  employé  et  la  fatigue. 

On  peut  donc  supposer  que  nous  avons  été  le  jouet  de  cette 
erreur  habituelle,  mais  y  a-t-il  lieu  de  ne  pas  l'attribuer  aussi 
aux  topographes  du  Soudan?  Bien  au  contraire,  à  mon  sens. 
En  effet,  c'est  en  combattant  que  les  colonnes  françaises  sont 
parvenues  jusqu'à  Beyla,  c'est-à-dire  à  une  allure  involontaire- 
ment ralentie;  de  plus  il  n'y  a  jamais  eu  un  travail  de  levé  d'en- 
semble, mais  simplement  une  mise  bout  à  bout  des  levés  faits 
au  fur  et  à  mesure  des  progrès.  Dans  ces  conditions,  il  n'est 
guère  étonnant  que  la  distance  totale  se  soit  trouvée  fortement 
exagérée.  Si  on  m'objecte  que  depuis  l'occupation  l'erreur 
aurait  dû  être  reconnue,  je  répondrai  qu'à  moins  d'être  spé- 
cialement chargé  de  la  vérification,  ce  qui  n'a  jamais  été  le  cas, 
un  voyageur  ne  juge  jamais  les  distances  indiquées  trop  petites  : 
il  se  flatte  d'avoir  marché  vite,  et  voilà  tout. 

Ces  considérations  générales  expliquent  comment  l'erreur 
sur  la  position  de  Beyla  est  possible,  et  même  naturelle.  Voici 
sur  quoi  nous  établissons  qu'elle  est  réelle. 

Le  lieutenant  Blondiaux  d'abord,  la  colonne  de  Lartigue  en- 
suite sont  allés  de  Beyla  à  Nzo,  par  différents  chemins  ;  nous- 
mêmes  nous  avons  fait  et  levé  l'itinéraire  Nzo-Beyla:  on  peut 
donc  comparer  nos  levés.  Proportions  à  part,  ils  concordent  très 

—  271   — 


MISSION    IIOSTA  INS-D'OLLONE. 

sensiblement.  Eh  bien!  si  nous  adoptions  l'évaluation  de  la  dis- 
tance par  les  officiers  du  Soudan  et  l'appliquions  à  notre  itiné- 
raire entier,  Beyla  se  trouverait  reporté  au  Nord  du  LO8  paral- 
lèle, à  la  place  de  Kankan  ! 

Il  est  donc  évident  que  cette  évaluation  est  sensiblement  trop 
grande,  et  que  c'est  en  l'appliquant  aux  itinéraires  partis  du 
Nord  qu'on  en  est  venu  à  placer  Beyla  tellement  au  Sud.  De 
combien  faut-il  remonter  ce  point  vers  le  Nord  ?  Cela  est 
difficile  à  savoir  exactement.  Et  comme  un  déplacement  consi- 
dérable ou  bien  modifierait  tout  à  fait  la  position  de  Beyla  par 
rapport  aux  autres  localités  connues,  ou  bien  forcerait  à 
remonter  toutes  celles-ci  vers  le  Nord,  il  nous  a  paru  qu'une 
telle  modification  dans  la  carte  ne  devait  pas  être  opérée  sans 
qu'une  vérification  bien  certaine  ait  été  faite  par  des  observa- 
tions astronomiques. 

J'ai  donc,  sans  toucher  au  tracé  de  notre  intinéraire,  réduit 
son  échelle  de  telle  sorte  que  Beyla  ne  fût  pas  par  trop  déplacé. 
La  position  de  ce  point  sur  notre  carte  est  ainsi  un  moyen  terme 
entre  l'ancienne  et  celle  que  nous  croyons  vraie  ;  pour  l'obtenir 
il  a  fallu  admettre  comme  vitesse  de  marche  56  mètres  à  la 
minute,  2  kilomètres  800  à  l'heure,  ce  qui  me  paraît  d'une 
lenteur  exagérée,  les  plus  petits  arrêts  ayant  été  défalqués;  la 
distance  Nzo-Beyla  se  trouve  d'un  tiers  plus  petite  que  celle 
donnée  par  Blondiaux  et  Woelffel,  ce  qui  prouve  que,  bien  loin 
de  forcer  les  distances,  nous  les  estimons  d'un  tiers  plus  modes- 
tement que  qui  que  ce  soit.  Et  cependant  cette  nouvelle  position 
est  d'environ  00  kilomètres  au  Nord  et  un  peu  à  l'Ouest  de  l'an- 
cienne. Je  suis  convaincu  qu'elle  est  encore  trop  méridionale, 
ainsi  que  celle  de  tous  les  autres  postes  du  Sud,  Kissidougou, 
Touba,  etc. 

Méthode  de  levé.  —  Cette  importante  question  de  l'échelle 
réelle  mise  à  part,  quelle  exactitude  présente  notre  carte?  Au 
premier  abord,  il  paraît  absolument  impossible  de  faire  dans  la 
forêt  de  la  topographie  rapide  comme  l'exige  une  exploration. 
Nulle  part  on  ne  jouit  d'une  vue  qui  permette  de  viser  et  de  fixer 


OU  ESTIONS     GÉOGRAPHIQUES. 

des  points  lointains,  on  doit  donc  se  contenter  de  lever  son  itiné- 
raire. Or,  le  sentier  est  tellement  sinueux  que  tous  les  dix  pas, 
tous  les  vingt  pas  au  maximum,  il  change  de  direction,  et 
comme  en  raison  de  la  végétation  qui  le  borde,  on  ne  peut  voir 
d'avance  cette  nouvelle  direction  ni  savoir  ce  qui  lui  succédera, 
il  faut  chaque  fois  faire  une  visée  et  une  inscription.  La  piste 
n'étant  pas  assez  large  pour  deux  hommes,  chaque  opération 
arrête  toute  la  colonne.  On  conçoit  que  ce  soit  impraticable 
quand  on  a  avant  tout  pour  but  d'arriver  quelque  part. 

Nous  avons  donc  dû  trouver  une  méthode  spéciale.  La  voici: 
En  levant  avec  précision  une  route  de  la  forêt,  on  constate 
qu'elle  se  compose  d'une  série  de  segments,  rectilignes  si  on 
considère  chacun  dans  son  ensemble,  mais  qui  ne  présentent  point 
cet  aspect  par  suite  de  sinuosités  serpentines.  Ce  sont  ces 
sinuosités  qui  rendent  le  travail  si  difficile,  et  pourtant  elles 
sont  d'imporlance  nulle  :  il  faut  donc  arriver  à  les  négliger. 

L'opérateur  marche  en  tenant  horizontalement  sa  boussole  et 
en  observant  constamment  la  déviation  de  l'aiguille.  Au  bout 
de  quelques  minutes  il  constate  qu'elle  a  constamment  oscillé 
entre  deux  directions  extrêmes,  et  autour  d'un  axe  qui  est  à  peu 
près  indiqué  par  la  bissectrice  des  deux  angles  les  plus  fré- 
quents. Cet  axe  n'est  autre  que  celui  de  la  route.  Si  l'aiguille 
indique  pendant  des  durées  égales  350°,  5°,  355°,  10",  il  est  évi- 
dent que  l'axe  de  la  route  est  0". 

Ce  sont  des  azimuts  semblables  que  l'on  observe,  tant  que  le 
chemin  n'a  pas  un  véritable  changement  de  direction  ;  dans  ce 
dernier  cas,  on  s'en  aperçoit  très  vite  en  constatant  que  la 
moyenne  des  oscillations  n'est  plus  la  même.  On  note  alors 
l'heure  à  laquelle  a  eu  lieu  le  changement  (il  faut  toujours  avoir 
sa  montre  à  la  main  à  côté  de  la  boussole,  et  on  lit  l'heure  en 
même  temps  que  l'angle),  ainsi  que  la  direction  qui  vient  d'être 
quittée.  A  chaque  changement  de  direction  (toutes  les  cinq 
minutes  au  maximum!)  on  opère  de  même,  et  on  a  ainsi  une 
série  de  segments  déroute  débarrassés  des  simiosités  inutiles  et 
mesurés  par  la  longueur  du  temps. 

—  273  — 

18 


MISSION    H0STA1NS  D'OLLONE. 

Il  est  bien  évident  que  cette  méthode  d'estime  offre  des  chances 
d'erreur  abondantes  :  si  l'attention  n'est  pas  constante,  on  n'ob- 
serve  p;i s  que  la  moyenne  des  oscillations  se  modifie,  ou  on 
l'observe  trop  tard,  ce  qui  fausse  soit  la  direction  notée,  soit  la 
longueur  des  segments.  Cependant,  tout  en  me  gardant  de  lui 
attribuer  une  précision  mathématique,  je  crois  que  cette 
méthode,  quand  on  en  a  acquis  l'habitude  et  qu'on  l'applique 
avec  un  soin  méticuleux,  donne  des  résultats  satisfaisants.  Il 
est  arrivé  à  M.  Hostains  et  à  moi  de  nous  rendre  au  môme  point 
par  des  routes  différentes,  ou  de  refaire  en  sens  inverse  le  même 
chemin  :  chaque  fois  les  levés  ont  donné  des  dilférences  négli- 
geables. Et  cette  méthode,  si  peu  précise  qu'on  la  veuille  juger, 
est  la  seule  praticable  en  forêt  pour  quiconque  marche. 

Renseignements.  — ■  Dans  un  pays  si  couvert,  il  semble  que 
nous  n'aurions  dû  pouvoir  connaître  que  notre  itinéraire,  tout  le 
reste  étant  absolument  invisible.  Or,  précisément  parce  que  ce 
pays  est  presque  impénétrable,  il  importait  de  rapporter  des 
renseignements  abondants,  afin  que  notre  mission  permit 
d'orienter  plus  sûrement  une  action  future  et  la  marche  de  nos 
successeurs.  Nous  avons  dressé  non  un  simple  itinéraire,  mais 
une  carte  détaillée  et  s'étendant  sur  des  régions  considérables. 
Quel  degré  de  créance  faut-il  accorder  à  une  telle  carte? 

Je  crois  qu'elle  mérite  beaucoup  de  confiance.  Chose  para- 
doxale en  apparence,  il  est  plus  facile  dans  la  forêt  qu'ailleurs 
d'avoir  des  renseignements  précis  et  sûrs:  l'impossibilité  de 
marcher  en  dehors  des  sentiers  fait  que  tout  le  monde  suit  les 
mêmes  routes  ;  de  plus  ces  routes  sont  très  peu  nombreuses,  sur- 
tout d'une  tribu  à  l'autre,  à  cause  du  travail  qu'elles  exigent  pour 
être  ouvertes  ;  si  bien  que  les  moindres  détails  en  sont  connus, 
et  qu'on  peut  donc  les  apprendre  et  les  contrôler  très  facilement. 

Nos  renseignements  n'ont  pas  été  recueillis  à  la  légère,  cha- 
cun d'eux  a  été  contrôlé  de  mille  manières  et  d'après  une 
méthode  rigoureuse:  quand  un  indigène  nous  parlait  d'un  endroit 
quelconque,  nous  lui  faisions  décrire  tout  ce  qui  se  trouve  sur 
la  route  ;  d'autres  indigènes  étaient  interrogés  à  leur  tour  et  il 

—  274  — 


(JUESTIONS    GÉOGRAPIlIOrES. 

était  facile  de  voir  si  leurs  dires  concordaient.  Gela  ne  suffisait 
pas  :  aucun  renseignement  n'a  été  porté  sur  la  carte,  s'il  ne 
nous  a  été  fourni  dans  des  endroits  différents,  et  de  telle  façon 
que  les  routes  décrites,  en  se  recoupant,  ne  donnent  la  position 
exacte  du  point  cherché.  A  l'aide  de  certaines  lignes  continues, 
comme  les  cours  d'eau,  les  chaînes  de  montagne,  on  arrive  très 
bien,  avec  un  peu  d'habitude,  à  obtenir  tous  les  recoupements 
désirables. 

Pour  indiquer  l'exactitude  qu'on  peut  atteindre,  je  signalerai 
que  de  Fort-Binger,  nous  avons  envoyé  au  Ministre  une  carte 
donnant  par  renseignements  toute  notre  future  route  jusqu'à 
Paoulo  (plus  de  100  kilomètres  en  ligne  droite),  et  de  Sooudi 
une  deuxième  carte  rédigée  à  Paoulo  et  allant  jusqu'à  Bien-hya 
(plus  de  160  kilomètres),  et  que  ces  cartes  par  renseignements 
sont  très  peu  différentes  de  celle  que  nous  avons  levée  ensuite. 
Les  seules  erreurs  provenaient  défailles  dans  l'orientation  suppo- 
sée de  la  route,  fautes  inévitables,  puisque  nous  n'avions  alors 
aucune  base  pour  la  déterminer.  Maintenant  au  contraire  notre 
itinéraire  sert  de  point  d'appui  et  supprime  cette  source  d'er- 
reurs. Je  signalerai  encore  que  notre  première  carte  donnait 
par  renseignements  sur  le  pays  Tépo  des  détails  absolument 
inconnus,  et  que  la  carte  publiée  depuis  du  lieutenant  Dromard 
confirme  nettement. 

«  Une  bonne  carte  par  renseignements  »,  dit  Binger.  «  peut 
presque  atteindre  à  l'exactitude  d'une  carte  ordinaire.  » 

Montagnes.  —  Binger  a  détruit  les  monts  de  Kong  :  tel  a  été 
un  des  principaux  résultats  géographiques  de  son  voyage.  Un 
des  effets  du  nôtre  sera  de  les  rétablir,  du  moins  en  partie.  Pas  à 
Kong,  naturellement,  puisque  Binger  a  fort  bien  constaté  qu'ils 
n'y  existaient  pas,  mais  à  l'Ouest  de  la  Sassandra. 

Le  massif  du  Nimba,  haut  de  2000  mètres,  et  le  massif  de 
Drouplé,  auquel  Woelffel  qui  l'a  longé  de  plus  près  que  nous 
attribue  plus  de  3000  mètres,  sont  sans  doute  l'origine  de  l'inven- 
tion de  cette  chaîne  fabuleuse.  Us  ne  sont  pas  seuls  :  du  haut 
du  village  de  Zouabli  ou  Zouaya,    nous    avons  distingué    une 

—  275  — 


MIS S10A     11  os  l\  l  ÏNS-D  'OLL  ONE . 

('norme  montagne  vers  l'Ouest,  et,  si  le  ciel  eût  été  moins  cou- 
vert, nous  en  eussions  probablement  aperçu  d'autres;  en 
tous  cas,  l'importance  des  monts  Fandani  et  Kon  (environ 
1  100  mètres),  près  de  Boola,  Goyfé  (1  000  mitre-  .  entre  Dion  et 
Mils,  font  supposer  que  ces  contreforts  se  rattachent  à  quelque 
puissant  nœud  dans  le  nord  du  Libéria,  sans  doute  à  peu  près 
sur  l'alignement  des  monts  Nimba  et  de  Drouplé. 

Partout  sur  la  côte  on  nous  a  parlé  du  mur  de  grands  cail- 
loux qui  s'élève  au  Nord;  en  réalité,  partant  du  Fouta-Diallon, 
il  s'étend  jusqu'à  la  Sassandra  et  peut-être  —  personne  n'y  a  été 
voir  —  jusqu'au  Bandama  rouge.  C'est  ce  mur  que  les  anciens 
voyageurs  avaient  supposé  prolongé  tout  le  long  du  golfe  de 
Guinée.  Ainsi  donc  si  la  légende  a  été  avec  raison  détruite  par 
Binger,  elle  avait  cependant  un  fondement  vrai. 

Plus  au  Sud,  nous  avons  traversé  une  deuxième  barrière 
montagneuse  dans  la  boucle  du  Cavally.  Elle  est  composée 
d'une  série  de  rides  surmontées  de  plusieurs  pitons.  Un  de 
ceux-ci,  le  mont  Kéné-Saé,  d'environ  1000  mètres,  est  presque 
entièrement  dénudé,  ainsi,  parait-il,  que  le  Gamoutro  que  nous 
n'avons  pas  vu.  Plus  au  Sud  encore,  une  ligne  de  bauteurs  paral- 
lèle au  Douobé ',  puis  les  monts  Niètc,  Gélo,  Bladro,  enfin  la 
chaîne  Kédio-Bodéoulé-Niénokoué-Gao,  séparant  le  Cavally 
moyen  des  petits  fleuves  cùtiers  et  du  Sassandra. 

On  peut  voir  que  toutes  ces  lignes  de  bauteurs  sont  à  peu  près 
parallèles  à  la  mer,  conformément  à  la  loi  presque  partout 
observée  en  Afrique,  et  sont  comme  les  gradins  conduisant  au 
plateau  soudanais.  De  là  la  forme  sinueuse  du  Cavally,  forcé  de 
couler  parallèlement  à  ces  murailles  successives  jusqu'à  ce  qu'il 
s'ouvre  un  passage  au  travers  de  l'une  d'elles  et  gagne  par 
une  succession  de  rapides  une  autre  vallée. 

Conformément  aussi  à  la  loi  générale  dès  longtemps  posée 
par  Alurchison  et  Livingstone,  ces  chaînes  forment  rarement  la 
ligne  de  partage  des  eaux  :  les  cours  d'eau  prennent  généralement 

1.  Le  nom  de  Monts  Satro  porté  sur  la  carte  est  en  réalité  un  pléonasme 
tro  signifiant  montagne. 

—  270  — 


(JUES1  IOXS     GEOGRAPHIQUES. 

leur   source  au  delà,  dans   un  plateau  d'importance  médiocre, 
puis  ouvrent  une  brèche  dans  la  montagne. 

Fleuves.  —  Le  cours  du  Cavally  a  été  remonté  en  1897  par 
M.  Hostains  jusqu'à  Guipola.  En  1890,  je  l'ai  descendu  de 
Fort-Binger  à  Baoulo,  M.  Hostains  l'a  remonté  jusqu'à  Gléoulo. 
Entre  Guipola  et  Baoulo,  grâce  à  la  précision  de  renseigne- 
ments s'appuyantsur  deux  itinéraires  décrits  sur  les  deux  rives, 
il  n'y  a  pas  place  pour  une  erreur  sérieuse.  Donc  le  cours  du 
Cavally  peut  être  considéré  comme  fixé  jusqu'à  Gléoulo. 

De  Gléoulo  à  Goya  chez  les  Pérabos,  le  cours  du  fleuve  n'est 
tracé  qu'à  l'aide  de  nombreux  renseignements,  quelques-uns 
fort  précis,  malheureusement  ne  s'appuyant  que  d'un  seul  côté 
et  à  assez  grande  distance  sur  une  base  exacte. 

De  Goya  à  la  source  du  fleuve,  nous  le  passons  trois  fois  et  le 
longeons  presque  constamment  à  distance  toujours  faible.  Là 
encore,  l'exactitude  de  notre  tracé,  malgré  le  manque  de  ren- 
seignements chez  les  peuplades  Nguérés,  doit  être  grande. 

Le  cours  entier  paraît  donc  défini  avec  une  précision  rela- 
tive, sauf  pour  le  secteur  Gléoulo-Goya.  Encore  convient-il 
de  remarquer  que  nos  itinéraires  Méno-Fort-Binger-Douébli- 
Goya  forment  trois  côtés  d'un  quadrilatère,  ce  qui  a  permis  le 
recoupement  des  renseignements  et  que  de  plus  le  cours  du 
Douobé,  déterminé  avec  une  approximation  suffisante,  fournis- 
sait de  nombreux  points  de  repère. 

Je  dois  réfuter  en  passant  deux  hypothèses  émises  par  le 
capitaine  Woelffel.  Sur  un  renseignement  du  chef  de  Ndo 
lomou  (près  de  Nzo,  non  loin  de  la  source  <?u  Cavally),  qui 
lui  a  parlé  du  Nuon,  cours  d'eau  qui  prendrait  sa  source  dans  le 
Nimba  et  se  réunirait  au  Diouou  (Cavally)  sur  lequel  il  l'em- 
porterait en  importance,  Woelffel  a  supposé,  au  vu  des  premiers 
croquis  publiés  sur  notre  mission,  que  ce  Nuon  était  ou  bien  le 
Douobé,  ou  bien  le  Cavally  lui-même  dont  le  Diouou  ne  serait 
qu'un  affluent  :  nous  aurions  à  Goya  franchit  le  Nuon,  à  Zouaya 
le  Diouou,  et  la  fameuse  boucle  n'existerait  pas. 

La  première  hypothèse  tombe  de  suite  :  le  Douobé,  lleuve  de 

—  277  - 


M1SSI0  V    HOSTAINS-DOLLO  \  /•:. 

80  mètres  à  Makra,  n'en  a  plus  que  15  au  point  où  nous  l'avons 
passé  chez  les  Kopos,  c'est-à-dire  qu'il  n'est  pas  là  à  plus  de 
00  kilomètres  de  sa  source  que  les  indigènes  nous  ont  indiquée 
avec  des  détails  précis  dans  le  mont  Bô,  chez  les  Zigons,  à 
quatre  iours  de  marche  ;  ce  même  massif  du  Bô  arrête  le  Cavally 
et  le  rejette  à  l'Est,  et  donne  naissance  aux  fleuves  Samé  et 
Diobo. 

Quant  à  la  deuxième  hypothèse,  elle  donnerait  à  supposer  que 
le  capitaine  AYoelffel  ne  procédait  pas  de  la  même  façon  qui 
nous  a  si  bien  réussi  :  j'entends,  ne  marcher  qu'après  s'être 
entouré  de  renseignements  assez  précis  pour  pouvoir  à  l'avance 
dresser  une  carte  du  pays,  et  contrôler  ensuite  ces  renseigne- 
ments tout  le  long  de  la  marche.  Nous  ne  sommes  pas  arrivés  à 
l'improviste  à  <ioya  et  à  Zouaya,  sur  deux  grands  lleuves  incon- 
nus que  nous  aurions  hardiment  supposé  n'en  former  qu'un  seul, 
le  Cavally.  Non,  nous  savions  dès  Paoulo  la  carte  dressée  par 
nous  et  expédiée  de  Sooudi  au  Ministre  par  les  deux  (Jraoros 
qui  nous  ont  quittés  en  fait  foi  —  que  le  Youbou  (nom  du 
Cavally  depuis  Forl-Binger)  décrit  une  vaste  boucle,  et  plusieurs 
indigènes  nous  l'avaient  dessinée  avec  tout  ce  qu'elle  contient; 
■sous  avons  ensuite  en  marchant  vérifié  l'exactitude  de  tous  les 
détails.  M.  AYoelffel  pense-t-il  donc  que  nous  avons  traversé 
deux  fleuves  sans  savoir  même  leur  nom?  C'est  bien  le  Youbou 
que  les  deux  fois  nous  avons  rencontré  à  la  place  exacte  où  nous 
étions  prévenus  que  nous  le  trouverions. 

Qu'est-ce  donc  alors  que  le  Nuon?  Je  vais  à  mon  tour  faire  des 
hypothèses,  mais  avec  plus  de  droits,  puisque  nous  connaissons 
leDouobé  dont  M.  ^'oelffel  ne  sait  l'existence  que  par  nous,  le 
Cavally  dont  il  n'a  vu  que  la  source,  et  un  autre  fleuve  dont  je 
vais  parler. 

Nous  avions  appris  ce  nom  de  Nuon  par  le  lieutenant 
Blondiaux  qui  en  avait  entendu  parler  vaguement  au  même 
endroit  et  dans  les  mêmes  termes  que  YYoelffel.  Nous  avons 
donc  sans  cesse  questionné  à  ce  sujet,  mais  sans  succès  :  les 
Kroumen  ne  connaissent  pas  le  Nuon  ;  de  plus,  et  ils  étaient  très 

—  278  — 


QUESTIONS     GÉOGRAPHIQUES. 

affirmatifs  sur  ce  point,  le  Cavally  ne  reçoit  aucun  gros  affluent 
en  amont  du  Douobé. 

En  revanche  on  n'a  cessé  de  nous  entretenir  du  fleuve  Nipoué. 
Il  y  a  certaines  connaissances  géographiques  qui  sont  en  quel- 
que sorte  proverbiales  dans  la  forêt  :  ainsi,  dès  Fort-Binger, 
on  nous  avait  appris  que  le  Douo  (ou  Youbou,  ou  Cavally)  avait 
sa  source  dans  la  même  montagne  qu'un  autre  fleuve,  le  Nipoué, 
qui  se  jette  dans  la  mer  très  loin  dans  l'Ouest.  Où  était  cette 
montagne,  tout  le  monde  l'ignorait,  il  est  vrai.  En  marchant  vers 
l'Ouest  les  renseignements  sur  le  Nipoué  devinrent  abondants, 
enfin  du  haut  de  Zouaya  on  nous  a  montré  de  la  main  les  col- 
lines qui  bordaient  ce  fleuve. 

Son  existence  ne  peut  donc  être  mise  en  doute,  et  la  notion 
populaire  qu'il  a  sa  source  à  l'opposé  de  celle  du  Cavally,  donc 
dans  le  Nimba,  se  trouve  confirmée  par  la  direction  de  sa  vallée 
que  nous  avons  aperçue.  Mais  alors  ce  serait  soit  le  Nuon,  soit 
le  Mani,  qui  d'ailleurs  peut-être  ne  font  qu'un. 

Quel  est  le  nom  européen  de  ce  fleuve,  car  enfin  toutes  les 
embouchures  sont  connues.  Ce  ne  peut  être  que  le  Saint-Paul, 
seul  cours  d'eau  ayant  une  embouchure  assez  grande  pour  con- 
venir à  un  cours  d'eau  si  long,  à  moins  cependant  qu'on  ne  vienne 
à  découvrir  plus  à  l'Est  sur  la  côte  libérienne  une  embouchure 
importante.  Ceci  n'est  pas  impossible,  personne  n'a  exploré 
sérieusement  la  côte  même  de  ce  soi-disant  Etat;  d'ailleurs  il 
faut  se  rappeler  qu'il  y  a  quatre  ans,  avant  M.  Pobéguin,  per- 
sonne n'avait  encore  fait  attention  à  la  Sassandra,  laquelle  est  un 
fleuve  de  plus  de  600  kilomètres. 

Mais  si  le  Nipoué  a  sa  source  dans  le  Nimba  et  est  bien  le 
Saint-Paul,  que  deviennent  alors  les  cours  d'eau  qui  prennent 
leur  source  entre  le  Nimba  et  Beyla  et  qu'on  considérait  comme 
l'origine  de  ce  fleuve? 

Ou  bien  ces  cours  d'eau  se  réunissent  au  Nipoué,  dont  la 
source  du  Nimba  n'est  alors  pas  la  principale,  ou  bien  ils  vont 
se  réunir  à  la  Loffa  qui,  au  lieu  d'être  une  des  branches  du 
Saint-Paul,  serait  un  fleuve  indépendant  et  tomberait  dans  la  mer 

—  279  -- 


MISSION    HOSTAlNS  D'OLLONE. 

plusa  l'Ouest.  Cette  suppositionestd'accordavec  une  cartepubliée 
par  M  Delafosse,  agent  consulaire  de  France  à  Monrovia.  Cette 
carte  est  sans  valeur  au  point  de  vue  de  l'intérieur  du  pays  sur 
lequel  M.  Delafosse  ne  pouvait  avoir  aucun  renseignement, 
puisque  personne  n'y  a  jamais  pénétré  sauf  nous,  mais  sur  la 
cûte  elle  présente  une  nouveauté  remarquable  en  faisant  de  la 
Half-Cape-Mount-River  l'embouchure  de  la  Loffa.  M.  Delafosse 
n'a  dû  faire  cette  modification  aux  cartes  que  si  l'importance  de 
cette  embouchure  a  bien  été  réellement  reconnue.  Et  alors,  le 
problème  serait  résolu  :  le  Saint-Paul  serait  le  Nipoué,  appelé 
Nuonou  Mani  dans  les  pays  Ngnérés,  et  sortirait  du  Nimba;  la 
Loffa,  grossie  du  Dianou  et  des  autres  rivières  du  Nord,  devien- 
drait le  grand  fleuve  de  Libéria. 

La  question  de  la  Sassandra  peut  rtre  considérée  comme  défi- 
nitivement résolue.  Je  la  rappelle  en  deux  mots  : 

On  connaissait  à  la  Côte  d'Ivoire  l'embouchure  d'un  fleuve, 
baptisé  jadis  par  les  Portugais  San  Andréa  et  depuis  par  corrup- 
tion Sassandra.  On  le  considérait  comme  peu  important.  Au  Sou- 
dan on  connaissait  les  sources  de  trois  rivières,  le  Férédougouba, 
le  Sienba  et  le  Tienba,  sans  savoir  ce  que  devenaient  ces  riviè- 
res. On  avait  supposé  que  les  deux  dernières  étaient  les  sources 
du  Cavally,  et  la  Férédougouba  son  affluent  de  droite.  Puis 
Marchand  avait  fait  de  ces  trois  cours  d'eau  les  sources  du 
Banda  ma  rouge. 

Mais  en  1896,  M.  Pobéguin  ayant  remonté  la  Sassandra 
pendant  80  kilomètres  environ  découvrit  que  le  fleuve  était  très 
important,  et  supposa  que  le  Férédougouba  devait  être  son  cours 
supérieur.  En  1897  le  lieutenant  Blondiaux  reconnut  les 
confluents  du  Tienba,  du  Sienba  et  du  Hafing  avec  le  Férédou- 
gouba et  fut  d'avis  lui  aussi  que  ce  cours  d'eau,  d'après  sa 
position  au  point  où  il  entrait  dans  la  forêt  et  dans  l'inconnu, 
devait  former  la  Sassandra.  Quant  au  Cavally,  il  lui  attribuait 
comme  origine  le  Diouou  ou  Diougou,  source  près  de  Nzo. 

Ce  qui  n'était  que  des  suppositions  se  trouve  démontré  pleinement 
exact  par  notre  exploration,  de  façon  directe  en  ce  qui  concerne 

—  280  — 


QUESTIONS    GEOGRAPHIQUES. 

le  Cavally  dont  nous  avons  constamment  suivi  le  bassin,  indi- 
recteen  ce  qui  touche  la  Sassandra.  En  effet  l'importante  rivière 
Férédougouba  ne  peut,  une  fois  entrée  en  forêt  où  ce  nom 
bambara  est  inconnu,  devenir  que  le  Cavally  ou  la  Sassandra, 
puisqu'il  faut  bien  qu'elle  se  jette  à  la  mer.  Or  elle  n'est  ni  une 
branche  ni  un  affluent  du  Cavally,  nous  nous  en  sommes  assu- 
rés, elle  est  donc  bien  la  Sassandra.  Les  renseignements  des 
indigènes,  malgré  la  difficulté  que  présentent  les  changements  de 
noms  ne  laissent  d'ailleurs  aucun  doute  à  cet  égard  :  la  Sassan- 
dra, qu'ils  appellent  Néga  chez  les  Tabétouos,  Tbo  chez  les  peu- 
plades plus  au  Nord,  vient  de  très  loin  et  reçoit  comme  affluent 
de  droite  le  Zo,  qui  a  été  reconnu  par  "Woelffel.  Et,  détail  parti- 
culièrement curieux,  tout  en  croyant  qu'elle  prend  sa  source  à 
une  année  de  marche  et  en  ignorant  absolument  ce  qui  se  trouve 
sur  ses  bords  au  nord  du  Zo,  ils  savent  partout  dans  la  forêt 
qu'elle  est  formée  de  trois  cours  d'eau,  Ibo  saré  (rouge),  Ibo  iré 
(noir)  et  Ibo  plou  (blanc),  ce  qui  correspond  parfaitement  au 
Férédougouba,  aux  Sienba  et  Tienba  réunis,  et  au  Bafing 
(rivière  noire,  comme  Ibo  iré). 

Il  ne  peut  donc  y  avoir  d'erreur  :  puisqu'il  n'y  a  qu'une 
embouchure  de  fleuve  dont  on  ne  connaisse  pas  la  source,  la 
Sassandra,  et  une  seule  rivière  importante  dont  on  ne  connaisse 
pas  l'embouchure,  la  Férédougouba,  l'identité  de  ces  deux  cours 
d'eau  paraît  certaine. 

Si  tout  le  pays  à  Test  du  Cavally  se  trouve  donc  sorti  de  l'obs- 
curité, à  l'Ouest  il  reste  bien  des  problèmes,  outre  la  question  du 
Saint-Paul,  Nipoué  ou  Loffa,  dontj'ai  parlé  plus  haut. 

J'ai  porté  sur  la  carte  leKiki,  affluent  du  Cavally  dont  on  nous 
a  partout  parlé  avec  force  détails  précis:  cependant  ni  M.  Pobé- 
guin  ni  M.  Hostains,  qui  ont  remonté  le  fleuve  au  delà  de  son 
confluent  signalé  en  amont  de  Niania,  n'en  ont  eu  connaissance, 
et  la  carte  du  lieutenant  Dromard  ne  l'indique  pas  non  plus. 

Nous  n'avons  pu  identifier  avec  aucune  des  embouchures  por- 
tées sur  les  cartes  de  la  côte  libérienne  les  fleuves  Non,  Samé, 
Diobo  qui  coulent  dans  l'intérieur. 

—  281  — 


MISSIO  \     UOSTAINS-D'OLLONE. 

Enfin  il  conviendrait  de  rayer  définitivement  des  cartes  les 
renseignements  fantaisistes  fournis  par  le  noir  libérien  Ander- 
son,  dont  l'exploration  n'a  certainement  jamais  eu  lieu.  Ce  ne 
sont  que  noms  inventés  ou  placés  au  hasard.  Ainsi  Xzolou  et 
Nsapa,  indiqués  comme  à  plus  de  00  kilomètres  l'un  de  l'autre, 
sont  en  réalité  à  portée  de  la  voix,  d'après  leurs  habitants  qui 
sont  venus  ensemble  faire  leur  soumission  au  capitaine  Basset, 
à  Beyla.  Et  c'est  là  une  des  moindres  erreurs,  on  le  constatera 
en  comparant  l'itinéraire  d'Anderson  à  l'Est  du  Saint-Paul  avec 
notre  carte.  A  mon  avis,  celle  d'Anderson  a  été  fabriquée  à  l'aide 
de  renseignements  Tournis  par  des  captifs  de  l'intérieur  et  placés 
au  petit  bonheur. 

J'insisterai  en  terminant  sur  la  nécessité  pour  les  géographes 
d'indiquer  fortement  l'existence  de  la  forêt  sur  les  cartes.  Plus 
que  des  montagnes,  cette  forêt  crée  une  région  impénétrable, 
absolument  spéciale  comme  caractère  des  habitants  aussi  bien 
que  du  sol,  et  son  importance  à  tous  points  de  vue  est  bien  plus 
grande  que  celle  de  la  fameuse  chaîne  de  Kong,  qu'on  se  serait 
bien  gardé  d'omettre.  Dans  ce  pays,  fleuves  ou  montagnes 
comptent  peu,  une  seule  chose  domine  tout,  la  forêt. 


APPENDICE  III 
Climat. 

Dans  les  pays  équatoriaux,  l'année  se  divise  ordinairement 
soit  en  deux  saisons,  sèche  et  pluvieuse,  soit  en  quatre, 
grande  saison  sèche  et  petite  saison  de  pluies,  petite  saison 
sèche  et  grande  saison  de  pluies  ;  pendant  la  saison  sèche  il  ne 
pleut  jamais. 

Ces  divisions  ne  sont  pas  applicables  à  la  région  du  Cavally  : 
il  y  pleut  toute  l'année.  Sans  doute  l'humidité  entretenue  par 
l'épaisse  végétation,  les  marécages  formés  par  les  ruisseaux 
dont  un  arbre  tombé  barre  le  lit,  exercent  une  influence  consi- 
dérable et  amènent  des  pluies  toutes  locales.  Sans  doute  aussi 
les  courants  atmosphériques  venant  du  golfe  de  Guinée  et  de 
l'Atlantique,  se  rencontrant  au  cap  des  Palmes,  concentrent  sur 
cette  région  les  orages. 

Voici  le  résumé  des  notes  prises  dans  la  forêt  pendant  douze 
mois  : 

Jours  de 
pluie 

Décembre  1898 4 

Temps  couvert,  quelques  orages.  Le  30  commence  à  souiller  l'harmal- 
tan,  vent  du  Nord  très  sec  et  froid.  (Région  de  Grand-Bassam.) 

Janvier  1899 1 

L'harmattan  cesse  de  souiller  le  L6. 

Février 4 

A  partir  du  20,  les  orages  qui  jusque-là  étaient  accidentels  deviennent 
réguliers.  Les  nuages  arrivent  de  l'Ouest  chargés  de  tonnerre,  mais  ils 
crèvent  rarement.  (Oassiu  du  Cavally.) 

Mars 14 

L'heure  des  orages  qui  d'abord  avaient  lieu  vers  le  coucher  du  soleil 
avance  tous  les  jours,  et  la  pluie  devient  fréquente,  surtout  depuis  le  20. 

A  reporter. ....       23 

—  283  — 


MISSION    HOSTA  I  VS-D'OLLONE. 

Jours  de 
pluie 

Report 23 

Avril 15 

A  partir  du  10,  les  pluies  jusque-ià  presque  journalières  s'espacent. 

Mai is 

Beau  temps  jusqu'au  7.  Ce  jour-là  pluie  violente  el  commencemenl  de 
la  hausse  des  rivières,  4  pluies  diluviennes. 

■liiiu 23 

5  pluies  In  s  \  iolentes.  Les  averses  ne  cessenl  pas.  Toul  esl  inondé. 

Juillet 20 

i  pluies  liés  violentes.  A  partir  du  19,  les  eaux  baissenl  un  peu. 

Août 18 

Plusieurs  belles  journées.  Averses  pins  rares. 

Septembre.. l~ 

Les  orages  viennent  de  l'Est.  Pluies  presque  continuelles  (6  torrentielles  . 

I lations  très  forte0. 

Octobre 25 

i  pluies  très  fortes,  mais  plusieurs  fois  des  averses  insignifiantes.  Le  8, 
un  coup  de  mil  snhii  el  excessivemenl  violent,  qui  selon  les  indigènes 
annonce  la  fin  procbaine  des  pluies,  de  même  que  l'arrivée  d'aigles  blancs. 
A  la  lin  du  mois,  les  orages  ont  lieu  à  une  heure  de  la  journée  de  plus  en 
plus  tardive. 

Novem  bre 6 

Le  2  les  pluies  régulières  cessent.  Il  n'y  a  plus  que  des  orages  durant 
parfois  deux,  jours.  Los  eaux  baissenl  rapidement. 

Total  drs  jours  de  pluie  pendant  un  an 175 

Au  mois  de  décembre  1809,  nous  sortons  de  la  forêt  et  attei- 
gnons le  plateau  qui  sépare  le  bassin  du  golfe  de  Guinée  de 
celui  du  Niger.  Nous  sommes  donc  dans  des  conditions  diffé- 
rentes, et  en  effet  nous  ne  recevons  aucune  pluie,  tandis  que 
dans  le  mois  correspondant  de  1899  passé  sur  la  côte,  nous  en 
avions  quatre. 

De  ce  tableau  il  ressort  que  les  mois  de  novembre,  décembre, 
janvier  et  février  peuvent,  si  l'on  veut,  être  considérés  comme 
une  saison  sèche,  car  on  n'y  est  pas  assuré  de  recevoir  de  la 
pluie  et  les  eaux  sont  assez  basses,  le  sol  est  sec.  Néanmoins 
les  orages  n'y  sont  pas  rares  et  la  pluie  tombe  en  moyenne  un 
jour  sur  huit  (15  pluies  sur  120  jours). 

Pendant  les  huit  autres  mois,  il  y  a  1G0  pluies  sur  240  jours, 
soit  2  jours  sur  3  en  moyenne.  Ce  sont  toujours  des  pluies 
d'orage,  c'est-à  dire  des  averses  plus  ou  moins  longues  et  plus 
ou  moins  espacées.  Le  tonnerre  gronde  presque  constamment: 

—  284  — 


CLIMAT. 

signe  particulier,  il  tombe  très  rarement  et  on  ne  voit  presque 
jamais  d'éclair  ;  le  roulement  de  la  foudre  se  produit  au  sein 
même  des  nuages,  sans  qu'on  aperçoive  la  flamme. 

La  température  est  très  supportable.  Je  ne  peux  donner  aucun 
chiffre,  notre  unique  thermomètre  s'étant  cassé  à  la  première 
étape.  Beaucoup  de  voyageurs  disent  que  la  chaleur  humide  des 
forêts  est  plus  pénible  que  l'éclat  du  soleil.  Je  ne  puis  que 
répondre  ceci  :  nous  avons  toujours  marché  du  matin  au  soir 
sans  nous  apercevoir  de  l'heure,  et  sans  éprouver  plus  de 
fatigue  que  si  nous  avions  fait  le  même  effort  en  France.  La 
flanelle  ou  la  toile  peuvent  se  supporter  également . 

La  nuit,  la  température  s'abaisse  sans  brusquerie,  ce  qui  est 
un  des  points  les  plus  importants  pour  la  santé.  Dans  les  pays 
où  la  chaleur  persiste  longtemps  pour  tomber  brusquement  de 
15  ou  20  degrés  entre  2  et  4  heures  du  matin,  on  s'endort  insuffi- 
samment couvert  et  le  froid  subit  amène  presque  toujours  la 
fièvre  ou  la  dysenterie.  Dans  la  forêt,  j'ai  toujours  supporté,  à 
l'intérieur  d'une  case,  une  ou  deux  couvertures  dès  10  heures 
du  soir.  Cette  fraîcheur  graduelle  de  la  température,  qui  dure 
jusqu'à  8  heures  du  matin,  est  bienfaisante  pour  la  santé.  Pen- 
dant les  mois  de  mai,  juin  et  juillet,  nous  avons  presque  toujours 
allumé  du  feu,  dans  les  cases,  depuis  cinq  heures  du  soir,  tant 
les  pluies  abaissaient  la  température. 

Le  soleil  est  très  souvent  caché  par  les  nuages  ;  pendant  des 
journées  entières,  il  reste  voilé  par  des  vapeurs.  Il  en  est 
de  même  des  étoiles  la  nuit.  Ces  circonstances  rendent  presque 
impossible  les  observations  astronomiques,  à  moins  de  faire  de 
très  longs  séjours  dans  le  même  endroit  et  de  n'avoir  aucune 
autre  préoccupation,  ainsi  que  l'a  fort  bien  expliqué  le  docteur 
Curreau. 

Pendant  les  mois  de  décembre  1899,  janvier,  février  et  mars 
1900,  nous  avons  traversé  le  Soudan  méridional  et  la  Guinée. 
Là,  les  saisons  sont  bien  tranchées  et  nous  n'avons  pas  reçu  une 
goutte  d'eau.  Quoique  sans  cesse  au  soleil,  car  les  feuilles  des 
arbres  étaient  desséchées  et  ne  donnaient  aucune  ombre,   nous 

—  285  — 


MISSION    HOS  TAINS-D'OLL  ONE. 

avons  également  trouvé  la  température  supportable,  et  nous 
avons  souvent  chassé  à  pied  toute  la  journée.  Pendant  le  mois 
de  janvier  la  température  de  la  nuit  tomba  à  3°  au-dessus  de  0° 
i  observation  faite  au  thermomètre  du  poste  de  Kouroussa),  et 
il  fallait  coucher  tout  vêtu,  entouré  de  trois  couvertures,  auprès 
d'un  bon  feu  dans  une  case.  Binger  avait  déjà  noté  8°  à  l'inté- 
rieur d'une  case,  ce  qui  s'accorde  tout  à  fait  avec  ces  observa- 
tions. Les  noirs  qui  dorment  volontiers  nus  prennent  à  cette 
saison  des  maladies  de  poitrine  et  meurent  en  foule  de  pneumo- 
nies ou  de  bronchites. 

On  voit  combien  grande  est  l'erreur  de  ceux  qui  croient, 
d'après  les  descriptions  du  Sud-Algérien  et  du  Sahara,  que  toute 
l'Afrique  est  une  contrée  brûlante.  11  faut  autant  s'y  garer  du 
froid  que  de  la  chaleur,  et  on  peut  s'y  porter  très  bien  à  condi- 
tion de  savoir  profiter  et  de  l'un  et  de  l'autre. 

J'ai  indiqué  dans  le  cours  de  l'ouvrage,  mais  cela  mérite  qu'on 
y  revienne,  qu'il  n'y  a  pas  de  moustique  dans  la  forêt,  et  que 
malgré  nos  marches  pénibles  et  notre  vie  dans  un  perpétuel 
marécage  rempli  de  matières  organiques  en  décomposition,  nous 
n'avons  jamais  eu  un  accès  de  fièvre  sérieux.  Le  premier 
phénomène  serait  la  cause  du  second,  d'après  une  théorie 
récente.  Mais  qui  expliquera  l'absence  de  moustiques  dans  un 
pays  qui  semble  fait  pour  eux  ?  Gela  vaudrait  la  peine  d'être 
étudié,  car  peut-être  découvrirait-on  que  certains  arbres  ou 
certaines  plantes  sont  funestes  au  moustique,  et  en  les  introdui- 
sant dans  d'autres  contrées,  on  pourrait  en  chasser  cet  insecte  et 
partant  la  fièvre. 

Si  en  même  temps  on  parvenait  à  diagnostiquer  les  tempéra- 
ments sujets  ou  rebelles  à  la  fièvre,  de  même  qu'on  reconnaît  les 
personnes  anémiques  ou  faibles  de  poitrine,  le  climat  qui  pour 
tant  de  gens  est  un  épouvantail,  cesserait   d'être  un   danger1. 

', .  J'ai  dit  que  presque  toutes  1rs  plaies  deviennent  ulcéreuses.  Pour  com- 
battre  le  mal,  il  esl  uécessaire  de  cautériser  la  plaie  et  de  détruire  les  chairs 
contaminées  soit  avec  de  la  teinture  d'iode  soit  avec  du  permanganate  de 
potasse.  L'emploi  de  la  poudre  iodoforme  esl  très  Funeste  tant  que  la  plaie  n'esl 
pas  toul  à  fait  assainie. 

—  280  — 


\ATURE    DU    SOL. 


Nature  et  configuration  du  sol. 


Le  terrain  est  une  argile  silico-ferrugineuse  recouvrant  du 
granit.  Un  quartz  très  chargé  de  mica  apparaît  fréquemment 
sur  les  flancs  des  ravins  ;  des  blocs  de  grès  se  rencontrent  aussi 
par  places.  A  mesure  qu'on  s'approche  des  sources  du  Cavally 
et  du  massif  entièrement  granitique  du  Nimba,  le  roc  sort  de 
terre  davantage,  et  le  sol  se  recouvre  de  latérite. 

La  configuration  du  terrain  est  très  claire  et  très  logique  :  des 
hauteurs  séparent  nettement  les  différents  bassins,  les  vallées 
sont  bien  dessinées.  C'est  une  circonstance  particulièrement 
heureuse  dans  ce  pays  couvert  et  invisible,  car,  d'après  ce  qu'on 
rencontre,  ruisseaux,  collines,  etc.,  on  peut  deviner  la  forme 
générale  :  vérification  faite,  toute  supposition  logique  s'est  trouvée 
juste. 

Il  semblera  peut-être  étonnant  que  dans  ces  conditions  je  parle 
souvent  de  marécages  ou  de  terrains  détrempés  :  les  eaux 
devraient  s'écouler,  si  la  pente  du  terrain  était  bien  accusée. 
Oui,  mais  il  ne  faut  pas  oublier  que  nous  étions  en  forêt  :  il  suffit 
d'un  gros  arbre  tombé  dans  un  ruisseau  pour  en  barrer  le  lit; 
tous  les  débris  entraînés  viennent  s'accumuler  contre  l'obstacle 
et  forment  une  véritable  digue,  si  bien  que  l'eau  arrêtée  inonde 
toute  la  vallée.  Si  le  lit  des  rivières  était  nettoyé,  l'écoulement 
serait  parfait.  Il  faut  aussi  songer  que  les  pluies  sont  si  torren- 
tielles qu'elles  amènent  des  hausses  subites,  et  les  débordements 
sont  forcés  dans  des  pays  où  pendant  huit  mois  il  pleut  presque 
sans  cesse.  On  ne  trouve  aucun  marais  proprement  dit,  sauf 
celui  signalé  chez  les  Mboros,  et  nous  n'avons  rencontré  en  tout 
que  trois  étangs  ou  pièces  d'eau  libres  d'arbres. 

Nous  n'avons  nulle  part  trouvé  trace  d'or.  Cependant  la  nature 
du  sol  est  absolument  la  même  que  sur  la  rive  gauche  du  Ban- 
dama  et  que  dans  l'Indénié  et  la  Côte-d'Or  anglaise  où  l'or  se 
rencontre  en  grande  abondance.   Il  est  assez  peu  croyable  que 

—  287  - 


M I s SIO  V     UOS  TA  /y S-D 'OLLO N E . 

subitement  le  sol  cesse  d'être  aurifère  sansqu'on  constate  d'autre 
différence  importante.  L'or  peut  très  bien  exister  sans  que  nous 
l'ayons  trouvé. 

Cependant  il  serait  étonnant  que  les  indigènes  ne  l'aient  pas 
découvert,  alors  qu'ils  l'ont  fait  dans  les  régions  voisines.  Par- 
tout où  nous  sommes  passés,  ce  métal  dont  nous  avons  montré 
quelques  spécimens  était  inconnu  ;  on  attribuait  au  cuivre, 
employé  à  faire  des  bracelets,  une  très  haute  valeur,  ce  qui  montre 
que  l'or  eût  été  recherché  avec  avidité  si  sa  présence  eût  jamais 
été  signalée. 

Cependant  je  dois  mentionner  des  récits  de  vieillards  recueillis 
chez  les  Tépos  par  M.  Pobéguin  et  par  M.  Hostains,  et  d'après 
lesquels  autrefois  l'or  aurait  été  connu,  mais  des  blancs  seraient 
venus  (il  y  a  eu  des  Espagnols  et  des  Portugais  sur  la  côte  du 
w"  au  \viue  siècle)  et  il  y  aurait  eu  alors  tant  de  guerres  et  de 
massacres  à  cause  de  lui,  qu'il  aurait  été  interdit  sous  peine  de 
mort  de  le  rechercher  désormais. 

Le  fer  se  rencontre  en  abondance. 

Faune. 

Je  ne  veux  point  faire  une  énumération  interminable  des  ani- 
maux de  la  forêt  :  les  individus  y  sont  rares,  mais  les  espèces 
très  nombreuses.  Je  vais  simplement  signaler  ce  qui  est  digne 
de  remarque. 

Les  éléphants  se  rencontrent  en  assez  grand  nombre,  mais  pas 
partout  :  ils  affectionnent  certains  cantons  que  rien  ne  distingue 
des  autres  en  apparence.  Ainsi,  on  en  trouve  au  bord  même  de 
la  mer  entre  la  rivière  Tabou  et  le  Cavally,  puis  le  pays  en  est 
absolument  dépourvu  jusqu'au  Nord  du  mont  Niénokoué.  Ils 
sont  absents  sur  la  rive  droite  du  Douobé  depuis  son  confluent 
jusqu'à  hauteur  de  Douébli,  et  subitement  ils  apparaissent  entre 
Douébli  et  les  Kopos.  A.  certaines  époques  fixes,  ils  se  rendent 
d'un  de  ces  cantons  à  l'autre.  Ils  affectionnent,  paraît-il,  un  fruit 
rond,  de  la  grosseur  d'une  prune,  à  la  chair  jaune,  qui  abonde 

—  288  - 


FAUNE. 

dans  le   pays  boo   et  dont  le  noyau    contient  une  amande  de 
laquelle  les  indigènes  tirent  de  la  graisse. 

L'hippopotame,  qu'on  trouve  dans  tous  les  fleuves  de  la  Côte 
d'Ivoire,  n'existe  pas  dans  le  Cavally.  Ce  fait  est  à  noter;  il  doit 
avoir  pour  explication  l'absence  d'herbages  sur  toute  l'étendue 
du  cours  d'eau  :  les  autres  fleuves  au  contraire  ont  tous  leur 
source  hors  de  la  forêt,  si  bien  que  les  hippopotames  peuvent 
trouver  des  pâturages,  et  on  constate  en  effet  qu'ils  sont  bien 
plus  nombreux  vers  les  sources  bordées  de  prairies  que  dans  les 
cours  inférieurs  qui  traversent  des  forêts  et  où  sans  doute  ils  ne 
descendent  qu'accidentellement. 

J'ai  dit  qu'en  revanche  on  trouve  en  abondance  le  petit 
hippopotame  de  Libéria,  qui  n'existe  qu'en  ce  point  du  monde.  Il 
circule  beaucoup  à  terre. 

Cet  animal  avait  été  déjà  signalé,  mais  je  crois  que  personne 
n'a  parlé  d'un  autre  monstre  nain,  le  petit  crocodile,  long  d'un 
mètre  au  plus.  Nous  en  avons  pris  deux,  l'un  à  la  ligne  (avec un 
appât  fixé  à  un  nœud  coulant  qui  se  loge  entre  les  dents  de  l'ani- 
mal et  se  resserre  sur  une  des  mâchoires),  l'autre  dans  un  des 
souterrains  qu'ils  se  creusent  et  dont  l'orifice  est  au-dessous  du 
niveau  de  l'eau.  Nous  pensions,  malgré  leurs  fortes  dents,  que 
c'étaient  de  jeunes  caïmans,  mais  non  seulement  les  indigènes 
nous  ont  assuré  qu'ils  étaient  fort  vieux  et  d'une  espèce  spéciale, 
mais  nos  Soudanais  ont  confirmé  leurs  dires  et  affirmé  que  ce 
petit  caïman  existe  aussi  dans  les  affluents  du  Niger  :  ils  l'ap- 
pellent non  pas  baoïa  comme  le  grand  caïman,  mais  bassa  en 
bambara  et  longana  en  dioula.  Les  Kroumen  le  nomment  kana. 

Nous  avons  pris  au  filet  deux  grands  crocodiles,  les  seuls  que 
nous  ayons  jamais  vus.  Ils  sont  d'une  espèce  singulière  :  leur 
museau  est  excessivement  mince  et  allongé,  moins  qu'un  gavial 
certainement,  mais  cependant  bien  plus  que  le  caïman  ordi- 
naire. Cette  espèce  ne  paraît  pas  féroce,  et  on  se  baigne  impu- 
nément partout. 

Les  sangliers  sont  à  poil  roux  très  fin,  n'ont  que  de  courtes 
défenses,  et  ressemblent  fort  au  cochon  dont  leur  chair  a  le  goût. 

—  289  — 

19 


MISSIO  V     IIOSTA  I  VS-D'OLLONE. 

Au  contraire  les  cochons  domestiques  qu'on  trouve  sur  le  litto- 
ral ont  le  poil  noir. 

Il  y  a  deux  variétés  de  buffles,  l'une  noire,  l'autre  brune  ;  de 
nombreuses  variétés  d'antilopes  connues  au  Soudan  (l'une, 
couleur  gris  de  fer,  n'existe  que  dans  la  forêt  et  le  Soudan  méri- 
dional). 

J'ai  donné  le  curieux  signalement  du  blé. 
M.  Milne-Edwards  attachait  un  grand  intérêt  à   déterminer 
l'aire  d'habitat  des  singes.  Voici  donc  la  liste  de  ceux  que  nous 
avons  rencontrés;  la  comparaison  avec  celle  dressée  par  Binger 
dansl'Indénié  facilitera  celte  détermination  : 
1°  Le  Oué  ou  Chimpanzé,  rencontré  par  Binger; 

2"  Le  Téoulo,  noir  et  rouge  brun,  sans  doute  le  tah-hié  de 
Binger,  quoique  je  n'aie  pas  reconnu  la  manière  de  sauter 
décrite  par  celui-ci  ;  c'est  de  beaucoup  le  singe  le  plus  commun, 
il  vit  en  bande  de  vingt  à  trente  individus  ; 

3°  Le  Plé,  ou  foë  de  Binger  (cependant  il  a  la  tête  non  pas 
blanche,  mais  noire,  avec  une  sorte  de  crinière  blanche  retom- 
bant sur  les  épaules)  ;  on  en  voit  rarement  plus  de  quatre  ou  cinq 
ensemble  ;  très  souvent  ils  sont  avec  une  bande  de  téoulos  qu'ils 
abandonnent  à  la  première  alerte,  si  bien  que  presque  toujours 
ceux-ci  sont  seuls  tués  ; 

4°  Le  Glé  ;  sa  description  ressemble  fort  à  celle  du  tic  de  Bin- 
ger, sans  être  identique  :  dos  gris  parsemé  de  poils  clairs,  avec 
une  ligne  brun-rouge  foncé  suivant  l'épine  dorsale;  ventre  et 
queue  blancs,  cuisses  d'un  feu  éclatant,  face  noire  avec  sourcils 
blancs. 

5°  Le  Tatoué,  ou  pain  à  cacheter  [adéré  de  Binger); 

6°  Le  Kadoué,  gris  souris,  face  rose  cuivrée; 

7°  Le  Doué,  appelé  aussi  tokoui  et  tabahou,  face  claire,  robe 
gris  verdâtre; 

8"  Le  Glébli,  noir  avec  barbiche  blanche; 

9°  Le  (nom  devenu  illisible)  entièrement  blanc;  dans  la  forêt 
il  n'existe,  parait-il,  que  chez  les  Boos  et  Booniaos,  dans  la 
boucle  du  Cavally,   où   nous  l'avons  vu.  Je  sais  qu'il  y   en  a 

—  290  — 


FAUNE. 

aussi  dans  le  Kissi  ;  et  c'est  peut-être  le  Soula  Massa  (domini- 
cain?) vu  par  Binger  près  de  Kong. 

De  ces  espèces,  seuls  le  chimpanzé  et  le  téoulo  (colobus  fuliyi- 
nosus  de  Moskowitz)  sont  représentés  au  Muséum  de  Paris.  Le 
colobus  polycomus  du  I)1'  Maclaud  (Guinée)  ressemble  fort  au 
plé,  mais  il  n'a  que  de  rares  cheveux  blancs  sur  les  côtés,  tandis 
que  la  perruque  du  plé  est  abondante  et  couvre  toute  la  tète  ;  le 
colobus  fuliginosus  de  Maclaud  n'a  pas  la  face  rose,  mais  noire, 
ni  le  ventre  rouge,  mais  jaune  clair,  et  est  bien  plus  semblable 
au  colobus  rufofuliginus  du  Sénégal.  Le  glé  se  rapproche  du 
cercopithecus  Braz  z œ . 

Le  singe  blanc  n'est  peut-être  qu'un  albinos  de  cercopithecus 
ruber. 

En  somme,  cinq  de  ces  espèces  ont  été  signalées  par  Binger 
dans  Flndénié  ;  une  autre,  peut-être,  existe  en  plaine  vers 
Kong,  ainsi  que  dans  les  pays  couverts  du  Kissi;  enfin,  quatre 
espèces  de  l'Indénié  ne  se  rencontrent  pas  dans  le  Cavally,  non 
plus  que  trois  espèces  du  Cavally  dans  l'Indénié. 

Il  y  a  de  curieux  rapprochements  à  faire  entre  les  singes  de  la 
Côte  d'Ivoire,  de  la  Guinée  et  du  Congo,  qui  sont  parents,  mais 
non  identiques. 

Nous  avons  eu  un  jeune  chimpanzé  pris  après  le  meurtre  de 
sa  mère.  Il  était  très  intelligent  et  très  affectueux  envers  nous, 
mais,  chose  curieuse,  plein  de  mépris  pour  tous  les  noirs. 
Au  contraire,  tous  les  singes  que  nous  avons  eus  ou  vus  ont 
toujours  manifesté  une  terreur  épouvantable  à  notre  approche, 
malgré  leur  familiarité  avec  les  noirs;  en  une  foule  de  points, 
le  chimpanzé  se  différencie  nettement  des  autres  singes,  aussi 
les  indigènes  prétendent  qu'il  est  non  un  singe,  mais  un  homme. 

Cet  animal  a  un  langage,  rudimentaire  sans  doute,  mais  par- 
faitement précis  :  j'ai  pu  noter  neuf  intonations  différentes  cor- 
respondant nettementà  neuf  ordres  d'idées  constants.  J'en  citerai 
un  bien  curieux:  jamais  cet  animal  n'arrivait  en  notre  présence  sans 
s'arrêter  et  nous  saluer  de  trois  sons  brefs  émis  en  avançant  les 
lèvres,  après  cela  seulement  il  se  considérait  comme  introduit; 

—  291  — 


MISSION    H0STA1  VS-D'OLLO  \  E. 

la  plupart  du  temps,  il  procédait  de  même  avant  de  repartir. 
Cela  signifiait  clairement  bonjour  et  au  revoir,  et  jamais  ce  signe 
n  l'tait  employé  clans  un  autre  cas.  Cela  était  parfaitement  spon- 
tané, et  j'ai  pu  faire  les  mêmes  observations  sur  d'autres  chim- 
panzés. 

Dans  toute  la  foret  on  trouve  des  chiens  pareils  à  nos  roquets  : 
ils  sont  généralement  blanc  et  feu,  à  poil  ras- Signe  particulier, 
ils  hurlent,  mais  ils  n'aboient  jamais.  Ils  ne  rendent  aucun  ser- 
vice, ni  comme  chiens  de  chasse,  ni  comme  chiens  de  garde. 
Dans  quelques  tribus,  celle  des  Paloubés  par  exemple,  on  les 
mange. 

Le  chat,  évidemment  importé,  est  très  rare. 

Je  signalerai  deux  filaires  que  des  tirailleurs  ont  prises  dans 
l'eau  après  une  forte  pluie  qui  avait  lavé  la  terre,  et  qu'ils  m'ont 
affirmé  être  des  vers  de  Guinée.  Ces  deux  filaires  ont  été 
envoyées  au  Muséum  avec  d'autres  insectes,  mais  ne  sont  jamais 
arrivées  à  destination.  C'est  grand  dommage  :  on  sait  que,  sui- 
vant l'opinion  admise,  le  ver  de  Guinée  ne  croit  qu'à  l'état  para- 
sitaire, non  à  l'état  libre;  il  eût  été  fort  intéressant  de  pouvoir 
contrôler  le  fait.  Suivant  les  noirs,  cet  insecte  se  trouve  dans 
de  petits  grains  de  terre  agglomérés  qu'on  voit  souvent  sur 
le  sol  et  où  sont  contenus  les  œufs.  Les  pluies  dissolvent  ces 
amas,  et  les  œufs  sont  bus  avec  l'eau  ou  s'introduisent  dans  les 
plaies  par  les  lavages. 

Les  bœufs  sont  petits  et  liés  rares  :  les  moutons  sont  très 
beaux,  sans  laine,  mais  avec  une  crinière  de  longs  poils;  quel- 
ques chèvres,  des  canards  delîarbarie.  Enfin,  lespoulessont  assez 
nombreuses,  quoiqu'on  ne  sache  guère  faire  couver;  ces  poules 
viennent  dormir  dans  la  case  de  leur  maître,  quelquefois  dans 
un  double  fond  pratiqué  à  cette  fin  dans  la  paroi  ;  nourries 
surtout  des  grains  de  riz  tombés  des  mortiers,  elles  ont  une 
chair  blanche  et  agréable.  On  trouve  quelques  pigeons  importés. 
Il  y  a  excessivement  peu  d'oiseaux.  Les  plus  communs  sont 
diverses  espèces  de  touracos,  des  calaos,  des  perroquets  gris  à 
tète  rouge  ;  les  pigeons  verts  et  les  tourterelles  sont  plus  rares. 

—  292  — 


FLORE. 

Des  hirondelles  noires  ou  bleues  assez  nombreuses  ;  des  perdrix 
grises,  assez  rares  ;  des  compagnies  de  pintades  bleues  avec  une 
magnifique  huppe  bleue  à  la  place  de  corne. 

Il  me  faut  mentionner  au  Soudan,  outre  le  fabuleux  poulpe 
(guidiara)  dont  j'ai  parle',  l'existence  de  deux  sortes  de  hyènes. 
Toutes  deux  sont  beaucoup  plus  grandes,  plus  fortes  et  plus 
hardies  que  celles  d'Algérie  ou  d'Orient.  Mais  l'une  surtout,  que 
les  indigènes  appellent  soouara  (cheval  panthère),  serait  formi- 
dable et  inspire  une  très  grande  terreur.  Un  soouara  avait  tué  un 
sergent  français  dans  une  case  peu  avant  notre  passage.  Cette 
hyène  serait,  paraît-il,  tachetée. 


Flore 


On  peut  dire  que  presque  toutes  les  cultures  réussissent  dans 
ce  sol  riche.  Les  légumes  d'Europe  plantés  à  Fort-Binger  sont 
venus  fort  bien,  quoique  la  saison  fût  très  pluvieuse  et  le  soleil 
trop  souvent  caché. 

Voici  les  principales  cultures  du  pays,  qu'on  ne  trouve  pas 
toutes,  loin  de  là,  dans  chaque  village  : 

Le  riz  de  montagne,  blanc,  plus  rarement  rouge,  base  de 
la  nourriture  ;  le  manioc,  très  abondant  aussi;  le  plantain  ou 
grosse  banane,  qu'on  ne  trouve  guère  que  près  delà  côte;  la 
patate,  peu  sucrée  et  très  agréable;  l'igname,  très  rare  (on  trouve 
parfois  l'igname  sauvage);  le  maïs,  les  haricots  ;  le  bananier, 
partout  sauf  chez  les  Koposet  Pérabos  ;  orangers  (à  fruits  amers), 
citronniers,  kolatiers,  arachides,  piments.  Nous  avons  trouvé  à 
Paoulo  des  arrow-root,  et  aussi  de  petits  haricots  de  la  taille  et 
delà  couleur  d'une  lentille.  Enfin  partout  un  tabac  assez  agréa- 
ble,quoique  les  indigènes  lui  préfèrent  de  beaucoup  le  tabac  de 
Virginie  dont  nous  avions  emporté  plusieurs  charges. 

Ce  tabac  si  abondant  a-t-il  été  importé?  Cela  n'est  guère  pro- 
bable, puisque  les  indigènes  vivent  sans  communication  avec  le 
reste  du  monde.  Ceci  viendrait  à  l'appui  do  la  thèse  de  Binger 
qui  pense  que  le  tabac  serait  originaire  du  Soudan. 

—  293  — 


.1/  /  S  S 10  Y     //  OS  TA  I  Y  S  -D'OLLON  E . 

A  ce  sujet,  une  remarque  curieuse  est  à  faire  :  Binger,  eulre 
autres  arguments,  dit  que  le  tabac  est  appelé  en  langue  mandé 
taba.  Cependant,  si  on  montre  du  tabac  à  un  Mandé  quelconque 
en  lui  demandant  le  nom  indigène,  il  vous  répond  e  sara  »,  et  non 
«  taba  ».  Binger  s'est-il  donc  trompé  ?  Pas  du  tout  :  les  Souda- 
nais distinguent  deux  qualités  de  tabac,  l'une  supérieure,  qu'ils 
fument  et  qu'ils  nomment  sara,  l'autre  inférieure,  qu'ils  prisent 
et  qu'ils  nomment  taba.  Et  comme  ils  trouvent  très  bon  le  tabac 
européen,  ils  rappellent  sara,  si  bien  que  ce  produit,  qui  pro- 
bablement est  venu  de  cbez  eux  avec  son  nom,  perd  celui-ci  dès 
qu'il  rentre  dans  le  pays  où  il  l'a  reçu  originellement. 

Chez  les  Graoros,  nous  avons  trouvé  une  petite  prune  jaune, 
oblongue,  assez  agréable  ;  chez  les  Boos,  sur  un  grand  arbre 
inconnu  ailleurs,  mais  là  très  fréquent,  un  fruit  pareil  à  une 
grosse  reine-claude,  dont  la  chair  jaune,  assez  fade,  est  prisée 
des  éléphants,  et  dont  le  noyau  contient  une  amande  d'où  les 
indigènes  extraient  une  graisse. 

Enfin,  il  faut  signaler  un  singulier  fruit  dont  il  peut  être  tiré 
parti  :  il  ressemble  à  une  châtaigne  rouge,  en  l'ouvrant  on 
trouve,  dans  trois  cavités,  trois  noyaux  noirs  recouverts  d'une 
sorte  de  gélatine  qui  y  adhère  fortement.  Cette  gélatine  est 
extraordinairement  sucrée,  si  bien  qu'il  suffit  de  placer  un  de 
ces  noyaux  dans  sa  bouche  pour  sucrer  au  passage  n'importe 
quelle  boisson.  Nous  en  avons  souvent  fait  usage  quand  nous 
n'avons  plus  eu  de  sucre. 

Je  ne  m'étendrai  pas  sur  les  essences  de  la  forêt,  pour  la  plu- 
part inconnues  et  dont  je  ne  sais  que  les  noms  indigènes. 

Le  palmier  à  huile  se  trouve  dans  toute  la  forêt,  mais  seule- 
ment dans  les  endroits  où  on  en  a  planté,  car  sa  graine  trop 
lourde  ne  peut  être  transportée  par  le  vent.  Il  est  donc  inutile 
d'en  chercher  loin  des  villages,  et  même  il  est  rare  dans  certaines 
régions.  Le  cocotier  n'existepas  dans  la  forêt.  On  en  voit  quel- 
ques-uns cependant  chez  les  Tépos  et  chez  les  Graoros  ;  ils  ont 
été  importés  par  des  hommes  qui  ont  vo}ragé  sur  les  bateaux, 
comme  un  souvenir  de  leurs  voyages  dans  le  pays  des  blancs  (!) 

—  294  — 


FLORE. 

Le  kolatier  pousse  partout,  maison  ne  le  trouve  en  abondance 
qu'à  partir  du  pays  kopo  jusqu'à  la  lisière  Nord,  et  seulement 
où  on  l'a  planté. 

Le  caïlcédra  est  utilisé  par  les  indigènes  pour  guérir  les  plaies 
de  la  même  façon  que  Binger  a  observée  au  Soudan  :  lavages 
avec  une  décoction  du  bois,  ensuite  écorce  réduite  en  poudre 
servant  à  saupoudrer  la  plaie.  Cette  méthode  nous  a  bien  réussi 
dans  plusieurs  cas  d"éruptions.  Il  est  à  remarquer  qu'aucun  de 
nos  hommes  ne  la  connaissait,  elle  doit  donc  être  peu  répandue 
au  Soudan. 


APPENDICE  IV 
Ethnographie. 

Les  peuples  delà  forêt  que  nous  avons  traversés  constituent- 
ils  une  ou  plusieurs  races  spéciales,  ou  sont-ils  apparentés 
aux  peuplades  voisines,  déjà  un  peu  connues,  qu'on  tend  à  ratta- 
cher à  deux  grandes  races  :  les  Mandés  et  les  Achantis  ? 

Avant  d'aborder  cette  étude,  je  demande  à  faire  quelques 
remarques  préjudicielles. 

Depuis  Steinthal  et  surtout  depuis  Binger  qui  a  su  attirer  par 
ses  magnifiques  découvertes  l'attention  de  tous  sur  ces  régions, 
le  nom  de  Mandé  a  été  universellement  admis  en  Europe  comme 
celui  de  la  race  qui  occupe  la  plus  grande  partie  de  l'Afrique 
occidentale  et  à  laquelle  appartiennent  différents  peuples  :  les 
Bambaras,  les  Malinkée,  les  Dioulas,  les  Sarakolés,  etc. 

Il  est  bon  qu'on  sache  que  ce  nom  de  Mandé  est  tout  à  fait 
inconnu  en  Afrique. 

Binger,  qui  a  séjourné  longtemps  dans  le  centre  intellectuel  do 
Kong,  a  appris  là  des  choses  que.  à  la  suite  des  guerres,  des 
destructions  de  villes  et  de  peuples,  tout  le  monde  ignore  main- 
tenant. L'étymologie  qu'il  donne  de  Mandingue  {Mandénké, 
homme  de  Mandé)  et  de  Mandé  (Ndé  ayant  pour  tenue  le  ma  ou 
lamantin)  est  parfaitement  logique  et  vraisemblable.  Mais,  si 
quelques  anciens  instruits  ont  pu  la  lui  fournir,  il  ne  s'ensuit  pas 
qu'elle  soit  connue  du  peuple.  Je  n'ai  pas  rencontréun  soi-disanl 
.Mandé  connaissant  ce  nom  de  Mandé. 

—  290  — 


ETHNOGRAPHIE. 

Et  alors,  tout  en  reconnaissant  l'intérêt  philologique  des  ren- 
seignements recueillis  par  Binger,  je  me  demande  quelle  utilité 
il  y  a  d'adopter  ce  nom  de  Mandé  qu'ignorent  tous  ceux  aux- 
quels il  est  appliqué.  Il  y  a  en  France  des  populations  issues  de 
Celtes  et  d'Ibères  ;  cependant,  ce  serait  une  singulière  façon 
d'instruire  les  étrangers  que  de  leur  enseigner  qu'au  Nord  des 
Pyrénées  habite  un  peuple  appelé  les  Celto-Ibères.  Le  voya- 
geur muni  de  cette  notion  en  tirerait  peu  de  profit .  C'est  cepen- 
dant ce  qui  se  passe  pour  les  Mandés. 

Sans  doute,  il  y  a  plusieurs  peuples  parents  parlante  peu  près 
la  même  langue,  et  qu'il  serait  utile  de  pouvoir  désigner  sous  un 
seul  nom  générique,  mais  ce  nom  n'existe  pas.  Si  on  veut  en 
créer  un,  pourquoi  ne  pas  adopter  soit  celui  donné  par  les  pre- 
miers voyageurs,  Mandinkés  (Mandingues),  lequel  au  moins 
s'applique  à  une  des  fractions  de  cette  race,  soit  plutôt  celui  de 
Bambaras  qui  est  dans  le  môme  cas,  et  qui,  de  plus,  commence 
à  être  adopté  partout  :  en  effet,  par  suite  de  la  nécessité  de 
distinguer  dans  les  corps  de  troupe  français  les  soldats  suivant 
leur  langue,  les  Bamanas  (par  corruption  Bambaras),  très 
nombreux,  ont  fait  adopter  leur  nom  pour  tous  ceux  de  même 
idiome,  si  bien  que  ceux-ci,  retournés  chez  eux,  y  ont  appris 
que  les  Français  les  appellent  Bambaras,  et  que  ce  nom  com- 
mence à  être  accepté  comme  désignation  générique  par  les 
fractions  malinkés,  dioulas,  etc1. 

Une  deuxième  remarque,  c'est  que  je  ne  sais  s'il  est  exact  de 

distinguer,  comme  le  fait  Binger,  les  deux  noms  Mandinkés  ou 

Mandés  en  général,  et  Malinkés,  fraction  de  cette  race.  A  mon 

avis,  il  n'y  aurait  là  qu'un  seul  mot  désignant  uniquement  les 

populations  parentes  qui  habitent  le  Fouta-Diallon,  les  vallées 

du  Haut-Niger,  du  Milo  et  du  Dion.  Sans  doute,  certains  noirs 

prononcent    plutôt    Mandinké,   d'autres  plutôt  Malinké,    mais 

toujours  je  les  ai  entendus  désigner  ainsi   le  même   objet,  ce 

1.  Cependant,  chose  à  noter,  ce  nom  de  Bambara  était  précisément  employé 
jusqu'à  présent  par  tous  les  peuples  de  celte  race  pour  désigner  les  peuplades 
fétichistes  qui  n'en  font  pas  partie,  et  était  synonyme  de  sauvage,  d'infidèle. 
Il  y  a  là  une  source  de  contusions  singulières. 

—  297  — 


MIS  s  1 0  Y    //  0  S  TAINS-D'OLLO  N  E . 

peuple,  et  jamais  l'ensemble  de  la  rare.  Je  crois  donc  qu'il 
n'y  a  là  qu'une  nuance  de  prononciation,  mais  non  deux  idées 
distinctes. 

Enfin,  tout  en  rendant  hommage  aux  efforts  de  ceux  qui  ont 
tâché  de  mettre  de  l'ordre  dans  le  chaos  des  peuples  de  l'Afrique 
occidentale  en  s'efforçant  de  trouver  des  rapports  et  d'établir  des 
parentés,  je  me  demande  si  l'amour  des  classifications  et  des 
systèmes  n'a  pas  quelquefois  entraîné  un  peu  loin.  Sans  doute  la 
philologie  est  un  bon  guide,  mais  encore  faut-il  qu'elle  soit 
poussée  très  à  fond  et  que  toutes  les  observations  confirment  ses 
indications. 

Depuis  longtemps  on  s'est  accoutumé  à  ranger  les  Sousous 
(c'est  ainsi  que  les  indigènes  prononcent,  et  non  Sosos'  parmi 
les  Mandés.  Il  est  fort  possible  qu'on  ait  raison.  Cependant  les 
Sarakolés,  les  Malinkés,  les  Bambaras  et  les  Dioulas,  qui  se 
comprennent  entre  eux  et  se  proclament  parents,  ne  compren- 
nent pas  un  mot  de  la  langue  sousou  et  déclarent  n'avoir  rien 
de  commun  nvec  cette  race.  Il  faut  ajouter  que  presque  tout, 
construction  des  cases,  vêtements,  mœurs,  etc.,  est  aussi  diffé 
rent  que  la  langue  et  que  les  traditions. 

A  la  vérité.  M.  Delafosse  propose  une  solution  élégante  pour 
expliquer  ces  différences  :  les  Mandés  se  diviseraient  en  deux 
groupes  qu'il  appelle,  suivant  la  façon  dont  ils  disent  dix,  le 
groupe  de  tan  et  le  groupe  de  pou.  Les  Sousous  feraient  partie 
du  groupe  de  pou,  et  les  autres  peuples,  Bambaras,  etc.,  du 
groupe  de  tan.  Cela  est  très  ingénieux;  seulement,  il  reste  à 
démontrer  que  les  deux  groupes  sont  parents. 

D'ailleurs,  et  ceci  nous  ramène  à  la  forêt,  il  faudrait  aussi 
démontrer  que  le  groupe  de  pou  est  bien  un  groupe.  Rien  n'est 
moins  significatif  que  la  numération,  car  souvent  un  peuple 
emprunte,  pour  la  facilité  de  ses  rapports  commerciaux,  la  façon 
de  compter  de  ses  voisins.  Et  tous  les  gens  de  la  forêt  disent  pou 
pour  dix,  bien  que  leur  numération  soit  quinquennale. 

Il  me  semble  que,  tout  en  les  contrôlant,  on  doit  tenir  grand 
compte  des  traditions  des  peuples.  Quand  l'un  se  proclame  parent 

—  208  — 


ETHNOGRAPHIE. 

de  son  voisin,  et  étranger  à  un  autre,  c'estunindice  très  sérieux, 
car  si  la  mémoire  de  la  communauté  d'origine  a  pu  se  garder  pour 
l'un,  pourquoi  ne  se  serait-elle  pas  conservée  aussi  pour  l'autre? 
Il  n'y  a  pas  de  raison  que  ces  choses  s'oublient  de  façon  inégale, 
le  mode  de  transmission  étant  le  même,  à  moins  de  causes  exté- 
rieures, telles  que  migrations,  nature  différente  de  la  contrée 
(forêt,  plaine  ou  montagne)  qui  modifie  le  genre  de  vie,  etc. 

Toutes  les  peuplades  que  nous  avons  traversées  jusqu'à  la 
branche  nord  du  coude  du  Cavally  se  disent  parentes,  malgré 
les  guerres  continuelles  qui  les  déchirent,  et  elles  proclament 
aussi  leur  parenté  avec  toutes  les  tribus  qui  s'étendent  jusqu'au 
bas  San  Pedro  et  au  Sassandra  moyen  à  l'Est,  jusqu'au  Diobo 
et  au  Nipoué  moyen  à  l'Ouest,  au  Nord  jusqu'aux  hautes  mon- 
tagnes entre  Cavally  et  Sassandra,  en  somme,  sur  tout  l'espace 
compris  entre  les  9n  et  12°  de  longitude  Ouest,  la  mer  et  le  7°  de 
latitude  Nord.  Ce  sont  ces  peuplades  que,  faute  de  nom  géné- 
rique, j'ai  appelées  Kroumen,  du  nom  que  depuis  longtemps  les 
marins  leur  donnent  sur  le  littoral. 

Nous  n'avons  rien  pu  apprendre  sur  les  populations  à  l'Est  et 
à  l'Ouest  de  ce  rectangle,  trop  éloignées  de  notre  route.  Celles 
du  Nord  sont  toutes  appelées  Gons  par  les  Kroumen  comme  si 
elles  appartenaient  toutes  à  une  même  race.  Elles-mêmes  n'ont 
pas  de  nom  générique  ;  leurs  voisins  du  Nord  appellent  Ngué- 
rés  celles  qui  sont  à  l'Ouest  du  Cavally,  Dioulas  celles  de 
l'Est.  Par  suite  d'hostilités  ou  faute  d'interprètes,  nous 
n'avons  rien  pu  apprendre  des  Gons  sur  leur  parenté  avec 
d'autres  tribus  que  celles  traversées  ;  mais,  en  tous  cas,  ils  se 
proclament  étrangers  aux  Kroumen  et  aux  Guerzés  qui  les 
limitent  au  Sud  et  au  Nord,  et  en  effet  ils  n'entretiennent  aucun 
rapport  avec  ces  races  dont  la  langue  est  différente. 

Je  crois  que  les  Kroumen  ont  raison  de  se  dire  d'une  autre 
race  que  les  tribus  en  dehors  du  rectangle  que  j'ai  indiqué.  Sur 
la  côte,  une  différence  de  caractère  fort  sensible  est  depuis 
très  longtemps  observée  :  de  tout  temps  les  Kroumen  sont 
entrés  en  relations  avec  les  navires,  tant  pour  commercer  que 

—  299  — 


MISSION    H0STA1  \  S-D'OLLO  VA.'. 

pour  se  louer  comme  matelots  ou  travailleurs,  fait  qui  ne  se 
produit  nulle  part  ailleurs,  même  chez  leurs  voisins  immédiats. 
11  y  a  là  une  caractéristique  très  nette  qui  distingue  les  Krou- 
men  des  autres  tribus  du  littoral.  11  y  en  a  une  autre  qui  les 
sépare  de  leurs  voisins  du  Nord,  les  Gons  :  ceux-ci  sont  anthro- 
pophages par  goût,  tandis  que,  je  l'ai  dit,  les  Kroumen  ne 
mangent  leurs  ennemis  que  par  vengeance,  quand  ils  les  ont 
tues,  niais  ils  ne  tuent  personne  pour  le  manger,  comme  le  font 
tous  les  Gons. 

La  parenté  des  tribus  Kroumen  entre  elles  est  confirmée  par 
la  langue  dont  le  fond  est  partout  le  même,  quoique  chaque  tribu 
ait  son  patois  propre. 

Je  pense  donc  qu'il  faut  considérer  les  tribus  que  j'appelle 
Kroumen  comme  une  race  à  part.  Et  cependant  en  dehors  des 
particularités  que  je  viens  d'énumérer  et  des  traditions,  on  ne 
trouve  guère  plus  do  dillerence  entre  les  Kroumen  et  les  autres 
peuples  de  la  forêt  qu'entre  les  difierentes  tribus  de  cette  race. 

A  vrai  dire,  tous  les  habitants  de  la  forêt  se  ressemblent 
beaucoup,  tant  par  le  physique  que  par  le  caractère  et  les 
mœurs.  Cette  ressemblance,  qui  n'implique  point  la  parenté, 
doit  tenir  à  la  nature  spéciale  du  pa}'s  :  dans  ces  fourrés  impé- 
nétrables, il  n'a  pu  s'établir  de  société  organisée,  toutes  les 
familles  vivent  isolées,  il  n'y  a  point  d'hiérarchie,  point  de 
règles,  et  l'homme  est  resté  primitif,  sans  rien  d'acquis  ni  d'arti- 
ficiel. Il  faut  ajouter  que  tous  sont  intelligents,  et  que  l'on  ne 
trouve  pas  à  la  Côte  d'Ivoire  une  seule  race  inférieure.  Par 
suite  tous,  placés  dans  les  mêmes  conditions,  ont  fait  à  peu 
près  les  mêmes  progrès,  acquis  les  mêmes  idées,  des  coutumes 
analogues,  et  au  premier  abord,  ils  semblent  tous  pareils.  Mais 
c'est  précisément  ce  qui  donne  plus  d'importance  aux  différences 
qu'on  arrive  à  remarquer. 

Nulle  part  il  n'y  a  de  marque  ethnique.  Un  grand  nombre  de 
Kroumen  ont  bien  une  barre  noire  verticale  composée  de  nom- 
breuses petites  stries  au  milieu  du  front  et  du  nez  (Voir 
page  145  le  masque  sculpté  qui  reproduit  ce  signe),  mais  cette 

—  300  — 


ETHNOGRAPHIE. 

marque  devient  de  plus  en  plus  rare  à  mesure  qu'on  s'éloigne  de 
la  côte  et  finit  par  disparaître  tout  à  fait.  (Gela  s'accorde  avec 
une  tradition  recueillie  par  M.  Delafosse  et  d'après  laquelle  les 
gens  de  la  Côte,  qui  étaient  autrefois  d'accord  avec  les  négriers 
pour  leur  vendre  des  esclaves,  se  marquaient  ainsi  pour  ne  point 
être  capturés  comme  eux.)  Les  armes,  javelots,  sabres,  arcs,  et 
les  instruments  de  musique,  tam-tam,  cithare,  guitare,  petit 
balafon,  sont  partout  pareils,  fabriqués  et  employés  de  même, 
ainsi  que  les  poteries  et  vanneries.  Et  c'est  toute  l'industrie 
locale. 

En  fait  d'objets  matériels,  on  ne  peut  guère  trouver  à  distin- 
guer que  les  cases.  En  principe,  chez  tous  les  peuples  que  nous 
avons  vus,  elles  sont  rondes,  mais  avec  des  exceptions  et  des 
particularités. 

Généralement,  ces  cases  sont  en  planches  jointives  revêtues 
de  terre  à  l'intérieur,  ainsi  qu'à  l'extérieur  dans  la  plupart  des 
tribus,  avec  un  toit  en  feuilles  de  palmier  et  un  grenier  assez 
haut.  Cependant  les  cases  provisoires  dans  les  cultures  sont 
rectangulaires  et  tout  en  bois. 

Chez  les  Paloubés,  la  paroi  n'est  constituée  que  par  un  clayon- 
nage  en  lamelles  de  bambou  non  revêtu  de  terre.  On  voit 
apparaître  là  une  sorte  de  véranda  rudimentaire.  lattes  de 
bambou  horizontales  soutenues  par  des  piquets  et  cerclant  la 
case  de  si  près  qu'il  est  impossible  de  pénétrer  dans  l'intervalle. 
Je  pense  donc  que  cette  disposition  n'a  d'autre  but  que  d'em- 
pêcher les  animaux  d'enfoncer  la  fragile  paroi. 

Chez  les  Sapos,  ces  deux  innovations  reparaissent  avec  une 
troisième  :  les  cases  carrées  ou  rectangulaires  à  pilotis.  Les 
premières  ont  des  toits  coniques,  les  deuxièmes  des  toits  à 
double  pente  ;  toutes  sont  en  clayonnages  de  lamelles  de  bam- 
bou, avec  une  cloison  intérieure  qui  forme  deux  chambres,  et 
un  plancher  également  en  clayonnage  reposant  sur  des  piliers 
en  bois.  Il  y  a  aussi  des  cases  rondes  reposant  sur  le  sol 
dont  plusieurs  ont  des  vérandas  encore  très  étroites.  (Voir 
pages  129  et  138.) 

—  301   - 


MISSIO  V    HOSTAINS-D'OLLO  VE. 

Chez  les  Kopos,  nous  avons  vu  deux  cases  rectangulaires 
revêtues  de  terre  avec  séparation  intérieure.  Toutes  les  autres 
cases  étaient  rondes  avec  un  toit  conique,  très  pointu.  Elles  sont 
entourées  d'une  véranda  étroite,  mais  utilisable  comme  abri,  et 
sont  séparées  en  deux  pièces  par  un  mur  en  terre.  (Voir 
page  151.)  Le  plafond  est  à  un  mètre  de  terre,  sauf  devant  la 
porte,  et  sert  d'étage.  Cette  disposition,  moins  la  véranda,  se 
prolonge  jusque  chez  les  Gons,  mais  là  elle  n'est  pas  uniforme  et 
beaucoup  de  cases  n'ont  ni  séparation  intérieure,  ni  plafond  bas. 
Chez  les  Pérabos,  la  plupart  des  cases  ont  un  rebord  extérieur 
en  terre  servant  de  banc  circulaire.  (Voir  page  153.) 

Enfin  chez  les  Guerzés  de  la  lisière,  la  case  forme  une  seule 
pièce  et  a  des  murs  en  terre  épais,  comme  chez  les  Malinkés,  le 
plus  souvent  avec  un  rebord  circulaire  à  l'intérieur  et  à  l'ex- 
térieur. 

Les  villages  tantôt  n'ont  aucune  forme  définie  et  sont  entourés 
d'une  brousse  épaisse,  tantôt  sont  rectangulaires  et  protégés  par 
une  palissade.  Chez  les  Mboros  et  Hounés,  ils  sont  absolument 
ronds  et  entourés  de  bananiers. 

Une  telle  diversité  ne  permet  aucune  conclusion. 
Le  costume  prête  à  une  distinction  :  les  Kroumen  n'ont  point 
de  vêtement  ;  quand  ils  ont  une  pièce  d'étoffe,  ils  la  drapent 
autour  de  la  taille  sans  la  fixer.  Au  contraire  les  Gons  font  tisser 
leur  coton  indigène  par  des  captifs  malinkés,  dans  chaque  vil- 
lage on  trouve  un  métier  à  tisser,  et  ils  se  font  faire  des  tuniques 
ou  dolokés  à  la  mode  soudanaise,  que  portent  tous  les  notables. 
(Voir  page  203).  Quelques-unes  de  ces  tuniques  ont  pénétré  chez 
les  Kroumen  du  Nord,  mais  chez  eux,  c'est  une  importation 
étrangère,  non  une  mode  nationale.  Chez  les  Gons,  on  voit  aussi 
des  barbes  et  des  cheveux  rasés,  tandis  que  tous  les  Kroumen 
portent  la  barbe  et  les  cheveux  assez  longs,  disposés  de  façons 
diverses  et  fantaisistes. 

La  circoncision  se  pratique  à  partir  des  Sapos  dans  tout  le 

Nord  de  la  forêt,  aussi  bien  chez  les  Gons  que  chez  les  Kroumen. 

N'ayant  pu  converser  avec  les  Gons,  nous  ne  connaissons  pas 

—  302  — 


ETHNOGRAPHIE. 

assez  leurs  mœurs  pour  en  parler.  Il  faut  cependant  signaler 
que  leurs  chefs  jouissent  de  plus  d'autorité  —  quoique  toujours 
d'une  façon  patriarcale  —  que  chez  les  Kroumen,  et  que  par 
suite  les  travaux  d'utilité  générale,  routes,  ponts,  sont  mieux 
exécutés  chez  eux. 

Origine  des  races.  —  Peut-on  apparenter  à  une  autre  race  les 
peuples  que  nous  avons  traversés  ?  A  première  vue,  cela  parait 
impossible,  et  cela  le  restera  tant  qu'une  sérieuse  étude  de  tous 
les  dialectes  de  la  forêt  n'aura  pas  été  faite.  (Nous  avons  entre- 
pris un  vocabulaire,  mais  les  patois  changeant  à  chaque  jour- 
née de  marche,  nous  avons  dû  renoncer  à  compléter  ce  travail.) 

Les  Achantis  et  leurs  dérivés,  les  Agnis  et  les  Attiés,qui, 
comme  les  Kroumen,  habitent  la  forêt  et  le  bord  de  la  mer,  pré- 
sentent avec  ceux-ci  des  différences  si  nombreuses,  dès  qu'on 
les  étudie  (Voir  notamment  l'étude  du  capitaine  Crosson-Du- 
plessis,  de  la  mission  Houdaille,  sur  les  populations  Attiés), 
qu'on  peut  pour  le  moment  rejeter  toute  parenté. 

Faut-il  en  faire  autant  pour  les  Mandés  ou  Bambaras,  pour 
lesquels  la  différence  de  milieu  expliquerait  la  différence  complète 
de  mœurs?  Je  le  crois  aussi.  Toutes  les  populations  soudanaises 
se  distinguent  par  une  véritable  haine  de  la  forêt,  et  elles  la 
font  disparaître  par  le  fer  et  surtout  le  feu  partout  où  elles  s'éta- 
blissent. Au  contraire,  les  gens  delà  forêt  tiennent  avec  passion 
au  mystère  de  leur  fourré.  Il  y  a  là  une  telle  antinomie  de  carac- 
tères que,  s'ajoutant  à  tant  d'autres  différences,  elle  me  parait 
provisoirement  décisive 

Les  observations  faites  par  d'autres  explorateurs  permettent 
d'établir  des  rapprochements  entre  diverses  peuplades  de  la 
forêt. 

M.  Eysséric  note  chez  les  Gouros,  sur  le  Bandama,  que  les 
crânes  des  animaux  tués  à  la  chasse  sont  entassés  au  pied  d'ar- 
bres fétiches  :  c'est  une  coutume  que  nous  avons  observée  chez 
les  seuls  Tabétouos.  Ses  photographies  montrent  des  petites 
chaises  pareilles  à  celles  de  tous  les  Kroumen  et  Gons,  et  des 
danses  de  femmes  identiques  à  celles  que  nous  avons  vues.  Les 

—  303  — 


\IISSION    HOSTA  INS-D'OLLO  \  E. 

types  et  les  costumes  sont  peu  différents.  Cela  permet  de  sup- 
poser que  les  Gouros,  et  probablement  les  populations  intermé- 
diaires, sont  apparentés  avec  les  Kroumen. 

Les  photograpbies  du  capitaine  Woelffel  chez  les  Dans  ou 
Dioulas  et  cbez  les  Blolos  ressemblent  tout  à  fail  à  ce  que  nous 
avons  vu  cbez  les  Gons,  et  tout  ce  qu'il  décrit  s'applique  très 
bien  à  ceux-ci,  de  même  que  les  observations  faites  par  le  lieu- 
tenant Blondiaux  cbez  les  Lus  (Bandama)  --que  je  crois  diffé- 
rents des  Gouros  —  et  les  Ouobés  (Sassandra).  Je  pense  que 
toutes  ces  peuplades  furent,  une  couebe  de  population  de  même 
race  au-dessus  des  Kroumen.  Je  ne  crois  pas  que  cette  race  soit 
parente  des  Bambaras. 

On  sait  que  les  Vaï,  population  à  l'ouest  de  Libéria,  ont  un 
système  d'écriture  qu'ils  ont  inventé.  Or,  en  trois  endroits,  à 
Youkou  sur  les  murs  d'une  case,  à  Hirébo  cbez  les  Paloubés, 
sur  un  écriteau  à  l'entrée  du  village,  et  à  Yubélo  sur  un  autre 
écriteau  au  milieu  de  la  grande  place,  nous  avons  vu  des  ins- 
criptions que  j'ai  copiées.  Cbaque  fois,  les  indigènes  inlerrogés 
ont  affirmé  que  cela  n'avait  aucun  sens,  et  que  les  hommes  qui 
étaient  allés  à  la  plage  avaient  fait  cela  pour  imiter  ce  qu'ils 
avaient  vu.  Voici  l'inscription  de  Youkou  : 
EO:  AWA.CIOA 

Cette  inscription  est  bien  singulière.  La  lettre  grecque  A  ne 
figure  pas  dans  les  alphabets  européens  usités  sur  la  côte  ;  en 
revanche,  L'alphabet  vaï,  qui  la  contient,  ne  renferme  pas  A, 
C,  W. 

Les  deux  autres  inscriptions,  notées  dans  un  autre  carnet, 
sont  devenus  illisibles  par  suite  des  pluies.  Je  me  rappelle 
qu'elles  contenaient  de  nombreux  signes  n'appartenant  pas  à 
l'alphabet  latin,  mais  à  cette  époque  M.  Delafosse  n'avait  pas 
encore  publié  l'alphabet  vaï,  et  je  n'ai  donc  pu  savoir,  s'ils  y 
appartenaient.  Cette  perte  est  bien  fâcheuse,  car  ce  serait  une 
découverte  curieuse  que  d'apprendre  que  les  gens  de  l'intérieur 
savent  écrire.  Déplus,  comme  on  rattache  les  Vaï  aux  Bamba- 
ras, si  les   Kroumen  parlaient  et  écrivaient  le  vaï    autrement 

—  301  — 


ETHNOGRAPHIE 

que  pour  l'avoir  appris  à  la  côte,  cela  ferait  faire  un  grand  pas  à 
la  question  de  leurs  origines. 

Je  voudrais  terminer,  par  quelques  mots,  sur  une  hypothèse 
que  j'ai  indiquée  dans  l'ouvrage. 

Partout  les  gens  de  la  forêt  se  ressemhlent  étrangement  :  ils 
vont  nus  ou  à  peu  près,  ils  détestent  et  repoussent  l'étranger,  ils 
vivent  disséminés  par  familles  indépendantes  de  toute  autorité 
réelle,  ils  ne  défrichent  que  juste  l'espace  nécessaire  à  leurs 
cultures,  et  cachent  leurs  villages  dans  les  fourrés  les  plus  épais. 
Les  populations  hors  de  la  forêt  présentent  les  caractères  dia- 
métralement opposés. 

Or,  partout  où  une  région  hoisée  s'est  conservée  au  milieu 
des  plaines,  on  peut  constater  que  les  habitants  sont  identiques 
à  ceux  de  la  grande  forêt,  qu'il  s'agisse  des  Koniagui  en 
Guinée  ou  des  Samos  '  au  Soudan.  Avec  le  moindre  bois  repa- 
raissent les  mœurs  de  la  forêt,  alors  que  tout  en  diffère  aux 
alentours.  Si  on  constate  en  même  temps  que  le  sol  est  géologi- 
quement  le  même  au  Nord  de  la  ligne  de  partage  des  eaux  qu'au 
Sud,  qu'il  n'est  rocheux  et  aride  que  sur  les  pentes,  tandis  que 
dans  les  fonds  on  croit  retrouver  la  forêt  vierge;  si,  avec  cela, 
on  observe  que  la  race  bambara,  très  envahissante,  déteste  le 
fourré  et  défriche  de  toutes  ses  forces  par  le  feu  ;  qu'elle  ne 
s'arrête  que  juste  à  la  lisière  delà  forêt  où  quelques  villages  sont 
déjà  occupés  par  elle,  une  hypothèse  se  présente  d'elle-même  : 
est-ce  qu'autrefois  la  grande  forêt  ne  s'étendait  pas  très  loin  au 
Nord"?  Les  Bambaras  en  auraient,  par  le  feu,  fait  reculer  pro- 
gressivement la  lisière,  occupant  à  mesure  les  terrains  décou- 
verts. Les  pluies,  emportant  les  terres  que  rien  ne  retenait  plus, 
auraient  vite  appauvri  tous  les  terrains  en  pente. 

Et  ainsi  s'expliqueraient  ces  phénomènes  du  Soudan  pauvre 
en  végétation,  tandis  que  la  forêt  est  splendide,  des  Bambaras 
partout  installés  sur  la  lisière  même  des  forêts,  jamais  dedans  ; 
d'indigènes  aux  mœurs  opposées,  embusqués  partout  où  il  y  a 

I.  II  esta  noter  qu'un  grand  nombre  il''  noms  sanios  se  retrouvent  identi- 
ques  chez  les  Kroumen. 

—  305  — 

20 


MISSION    HOSTAINS-D'OLLONE. 

un  fourré,  témoins  demeurés  des  époques  anciennes.  La  forêt 
recule  avec  ses  habitants  devant  les  Bambaras.  Je  suis  con- 
vaincu que  dans  quelques  années  ceux-ci  auront  tout  brûlé  jus- 
qu'à Nzo,  pendant  que  leurs  éclaireurs  envahiront  le  pays  des 
Gons. 

On  comprendrait  aussi  la  densité  (''tonnante  des  populations 
de  la  forêt,  près  de  la  lisière  :  les  peuplades  se  sont  resser 
rées  à  mesure  que  leur  territoire  diminuait.  En  même  temps,  od 
comprendrait  pourquoi  se  produit  chez  les  peuples  kroumen 
une  sorte  d'émigration  vers  le  Sud,  car  toutes  les  tribus  occu- 
pent, à  ce  qu'elles  nous  ont  raconté,  des  territoires  plus  voisins 
de  la  côte  qu'autrefois,  et  dans  beaucoup  de  peuplades  on  trouve 
des  colonies  de  tribus  du  Nord  :  c'est  sans  doute  un  résultat  de 
la  poussée  des  Gons  refluant  sur  le  territoire  krouman. 

Et  je  crois  que  les  Guerzés,  les  Tomas,  etc.,  ces  populations 
qui  vivent  dans  la  zone  de  clairières  intermédiaire  entre  la  foret 
et  la  plaine,  et  que,  d'après  leur  langue,  on  veut  ranger  parmi 
les  Bambaras1,  étaient  autrefois  des  populations  absolument 
forestières,  car  elles  ont  conservé  le  type  et  une  foule  de  cou- 
tumes delà  forêt.  Mais  ils  se  sont  trouvés  les  premiers  assaillis, 
et  après  avoir  reculé  jusqu'au  territoire  des  Gons,  ils  se  trou- 
vent maintenant,  bien  malgré  eux,  hors  de  la  forêt,  puisqu'elle 
a  disparu  en  grande  partie  de  leur  pays.  Que  le  contact  avec 
les  Bambaras  ait  amené  des  mélanges  et  que  la  langue  s'en  soit 
ressentie,  c'est  naturel.  Mais  l'origine  de  ces  populations  n'est 
pas  bambara  ;  tout  chez  eux  exprime  au  contraire  l'hostilité 
contre  cette  race  et  ses  moeurs. 

t.  Capitaine  Rambaud  :  La  langue  mandé. 


APPENDICE  V 


Commerce. 


e  tableau  suivant  indique  le  mouvement  commercial  de  la 
-J  Côte  d'Ivoire  depuis  dix  ans. 


A NNÉES 

Importations 

Exportations 



C.om.merce  Total 

4890 

1.127.621  IV. 

1.672.270  fr. 

2.799.891  fr. 

1891 

2.529.714  » 

3.001.353  » 

5.531.067  » 

1892 

1.979.578  » 

3.738.734  » 

5.718.312  .» 

1893 

2.475.487  » 

4.362.096  » 

6.837.583  » 

1894 

3.124.052  » 

4.069.400  » 

7.193.452  » 

1895 

2.999.596  » 

3.706.451  »» 

6.706.047  » 

189(3 

4.638.413  » 

4.701.140  » 

9.339.543  »> 

1897 

4.579.112  » 

4.388.906  » 

8.968.018  » 

1898 

5.527.352  » 

S.0'26.641   o 

10.553.993  »» 

1899 

6.389.886  » 

5.863.255  »> 

12.253.141   » 

Dans  le  total  de  12  253  000  francs  pour  1899,  la  France  entre 
pour  4  238  000,  1621000  aux  importations,  et  2  627  000  aux 
exportations,  soit  environ  un  tiers.  Presque  tout  le  reste  appar- 
tient à  l'Angleterre, 

Comme  partout  en  Afrique,  les  principaux  produits  importe's 
sont  les  tissus,  les  boissons,  les  armes  et  les  munitions.  Aux 
exportations  on  trouve  les  huiles  et  sucs  végétaux,  les  bois, 
diverses  denrées  coloniales,  et  le  caoutchouc.  Celui-ci  a  donné 
comme  mouvement  d'exportation  2  850  000  francs  en  1899 
contre  1  304  000  en  1898  et  588  000  en  1897. 

De  ces  chiffres  il  ressort  qu'en  dix  ans  le  commerce  total  a 
quintuplé,  de  même  que  la  production  du  caoutchouc  depuis  trois 
ans  qu'on  s'en  occupe. 

—  307  — 


MISSION    IIOS  TA  WS-D'OL  I.  O  NE. 

Et  pourtant  ces  augmentations  ne  peuvent  donner  aucune  idée 
du  développement  que  doit  prendre  ce  pays.  La  sécurité  n'exis- 
tant encore  nulle  part,  il  n'y  a  de  commerce  que  sur  la  cùle 
même,  et  en  réalité  seulement  sur  la  côte  orientale  où  les  lagu- 
nes permettent  la  circulation  de  petits  vapeurs  que  la  barre 
empêche  le  long  du  littoral.  Aucune  exploitation  n'existe  à  terre, 
sauf  la  magnifique  plantation  de  café  de  la  maison  Verdier,  à 
Elima,  et  quelques-unes,  toutes  récentes  et  qui  ne  donnent  encore 
rien,  sur  la  lagune  Potou,  sur  celle  de  Grand-Bassam,  à 
Ouapou  et  sur  le  Gavally.  Donc  on  se  contente  d'acheter  les 
produits  naturels  qui  se  trouvent  sur  le  rivage  môme  et  peuvent 
être  récoltés  sans  fatigue  par  les  habitants  du  littoral. 

En  tenant  compte  de  conditions  aussi  désastreuses,  on  peut 
apprécier  comme  il  convient  les  progrès  accomplis  et  deviner 
quel  développement  merveilleux  va  prendre  lo  commerce  dès 
que  la  sécurité,  qu'on  s'efforce  actuellement  d'établir  partout  par 
une  occupation  méthodique,  permettra  aux  Européens  de 
pénétrer  dans  l'intérieur  et  aux  gens  de  l'intérieur  de  communi- 
quer avec  la  côte  ' . 

Voici  ce  que  dit  le  lieutenant-colonel  Marchand  de  la  région 
centrale  :  «.  J'affirme  sans  crainte  d'exagérer  que  les  plus  riches 
contrées  de  l'Amérique  seraient  difficilement  comparables  au 
Baoulé  pour  la  richesse  et  la  variété  des  productions.  J'estime 
la  quantité  d'acajou  immédiatement  exploitable,  sans  compro- 
mettre la  reproduction,  à  80  millions  de  tonnes.  La  canne  à 
sucre  pousse  à  côté  du  riz,  et  la  kola  couvre  des  surfaces 
immenses.  »  (Bulletin  du  Comité  /te  l'Afrique  française 
Î894,  n"  4.) 

Le  capitaine  Macaire,  de  la  mission  Houdaille,  parlant  des 
pays  à  l'Est  du  Bandama,  écrit  :  «  La  forêt  renferme  comme  bois 
exploitables  dans  la  zone  que  nous  avons  traversée  une  valeur 
de  2  .">00  francs  par  hectare.  Nous  n'avons  pas  compté  dans  ce 

I.  Les  statistiques  'I'1  1900,  publiées  depuis  l'apparition  de  ce  livre,  con- 
firment  de  façon  éclatante  les  pronostics  :  le  commerce  a  atteint  1"  155  4ii2  IV., 
on  augmentation  de  près  d'un  tiers  sur  1S99. 

—  308  — 


COMMERCE. 

chiffre  le  caoutchouc  et  l'huile  de  palme  dont  le  commerce  est 
susceptible  d'une  grande  extension.  »  (Revue  des  Cultures  colo- 
niales >in  48.) 

La  partie  Ouest  que  nous  avons  explorée  ne  le  cède  en  rien  au 
reste  de  la  Côte  d'Ivoire. 

On  voit  donc  que  peu  de  pays  présentent  une  telle  richesse, 
et  cela  dès  le  rivage  même.  Mais  on  va  m'objecter  que,  même 
lorsque  la  sécurité  sera  assurée,  la  difficulté  de  trouver  des  tra- 
vailleurs et  le  manque  de  moyens  de  transports  empêcheront 
tout  progrès. 

Cette  crainte,  à  mon  avis,  ne  provient  que  de  ce  qu'on  envi- 
sage la  situation  d'une  façon  trop  étroite.  Les  indigènes  ne 
veulent  pas  actuellement  travailler,  ni  servir  de  porteurs,  c'est 
vrai,  mais,  malgré  leur  crainte  de  l'étranger,  ils  sont  excessi- 
vement commerçants,  très  calculateurs,  et  très  avides  de  tout  ce 
qui  leur  manque.  Il  faut  le  leur  apporter  sans  qu'ils  aient  à  se 
déranger,  et  leur  acheter  de  même  leurs  produits.  Des  chemins 
de  fer  seront  évidemment  le  moyen  de  transport  et  d'exploitation 
le  plus  puissant,  mais  outre  qu'il  faudra  du  temps  et  de  l'argent 
avant  qu'ils  soient  construits  et  en  état  de  rapporter,  ils  n'exer- 
ceront dans  les  premiers  temps  leur  action  que  sur  leurs 
riverains  directs. 

J'ai  indiqué  dans  mes  conclusions  quelle  serait  la  vraie  solu- 
tion immédiate  :  ouvrir  des  routes  sûres  aboutissant  à  des 
centres  soudanais.  Les  dioulas,  qui  font  mille  kilomètres 
pour  gagner  Konakry  ou  Saint-Louis,  préféreront  n'en  faire 
que  300  ou  400  pour  atteindre  la  mer  à  la  Côte  d'Ivoire. 
Ils  en  ont  tellement  le  désir  que,  partout  où  ils  ne  sont  pas 
sûrs  d'être  mangés,  ils  pénètrent  dans  la  forêt.  Au  besoin  les 
premières  caravanes  pourront  être  escortées. 

Ce  sont  les  dioulas  qui  transporteront  à  domieileles  produits 
européens  que  les  indigènes  désirent.  En  échange  ils  leur  achè- 
teront les  kolas,  objet  d'une  consommation  prodigeuse  au  Sou- 
dan, et  le  caoutchouc  qu'ils  porteront  à  la  mer.  Ce  caoutchouc 
sera   récolté   par   les   indigènes  eux-mêmes,    car    c'est   là   un 

—  309  — 


MISSIO  \     HOS  TA  INS-D'OLL  ONE. 

travail  tel  qu'ils  l'aiment  :  on  peut  le  faire  à  son  heure,  le  cesser 
dès  qu'on  le  désire,  et  on  n'a  à  obéir  à  personne.  J'affirme  que 
toutes  les  races  que  nous  avons  traversées  s'y  consacreront, 
non  seulement  sans  difficulté,  mais  même  avec  ardeur,  tant  elles 
désirent  acquérir  nos  produits. 

Le  dioula,  dont  le  passage  est  ailleurs  une  cause  de  ruine, 
comme  je  l'ai  dit,  sera  au  contraire  ici  une  cause  de  richesse, 
parce  qu'il  trouvera  sur  place  de  quoi  alimenter  son  commerce. 
Et  quand  les  relations  commerciales  seront  ainsi  établies,  la 
pénétration  des  Européens  et  l'exploitation  directe  parles  Euro- 
péens deviendront  facile.  Les  bénéfices  qui  seront  réalisés 
dès  les  premiers  jours  seront  formidables,  provenant  à  la  fois 
du  caoutchouc,  sans  valeur  pour  les  indigènes,  et  des  produits 
européens  excessivement  prisés.  On  en  jugera  par  les  prix  sui- 
vants :  pour  un  mouchoir,  morceau  de  cotonnade  valant  0  fr.  15 
en  réalité,  on  peut  avoir  deux  kilos  et  demi  de  riz,  pour  deux 
mouchoirs  un  poulet,  pour  un  fusil  valant  5  francs  un  mouton, 
et  pour  tvois  fusils  un  bœuf. 

Outre  l'exploitation  directe  de  la  foiêt,  l'ouverture  de  ces 
routes  facilitera  celle  du  Soudan.  On  se  fait,  je  crois,  une  idée 
très  inexacte  de  la  puissance  de  production  et  d'acquisition  du 
Soudan.  Les  éléments  d'appréciation  ont  été  jusqu'à  présent 
tous  aussés.  D'abord  les  guerres  incessantes  avaient  ruiné  le 
pays,  et  il  lui  faudra  quelques  années  pour  se  relever.  Ensuite, 
comment  juge-t-on  de  son  avenir  ?  par  les  progrès  que 
révèlent  les  statistiques  de  douane.  Rien  de  plus  faux  à  n.on 
avis. 

Les  Européens  n'amènent  pas  leurs  marchandises)  dans  l'inté- 
rieur :  ils  les  débarquent  sur  le  rivage,  et  elles  ne  peuvent  se 
répandre  dans  le  pays,  faute  de  moyens  do  transports,  qu'à  dos 
d'homme.  Chaque  homme  ne  pouvant  porter  qu'un  poids  d'en- 
viron vingt-cinq  kilos,  et  sa  vitesse  de  marche  étant  d'environ 
vingt  kilomètres,  on  voit  que  la  quantité  de  marchandises  ven- 
dues dépend,  non  de  la  capacité  d'achat  du  pays,  mais  :  1°  du 
nombre  d'hommes  servant  de  porteurs  ;  2°  de  la  distance,  car  le 

—  310  — 


COMMERCE. 

prix  de  la  marchandise,  augmentant  avec  elle,  finit  par  dépasser 
les  ressources  ou  les  désirs  des  acheteurs. 

Or  le  nombre  des  dioulas  est  formidable  et  ne  peut  guère 
augmenter  :  ils  sont  certainement  plusieurs  centaines  de  mille. 
On  peut  dire  que  tous  les  hommes  valides  qui  ne  sont  point  nota- 
bles ou  tirailleurs  sont  dioulas.  Si  le  pays  n'achète  et  ne  vend 
pas  plus,  c'est  qu'il  est  impossible  de  porter  plus  de  marchan- 
dises. 

Et  en  même  temps  on  voit  combien  un  tel  régime  est  funeste 
à  la  puissance  de  production  du  pays.  Les  régions  éloignées 
n'ont  aucun  intérêt  à  produire  des  objets  que  les  frais  de  trans- 
port à  la  côte  rendraient  d'un  prix  inabordable  :  elles  ne  culti- 
vent donc  ou  ne  fabriquent  que  ce  qui  leur  est  nécessaire.  Mais 
même  près  de  la  mer,  la  seule  existence  des  dioulas  suffit  à 
expliquer  pourquoi  le  pays  est  si  peu  et  si  mal  exploité. 

Qui  donc  travaillerait  aux  champs?  Tout  le  monde  est  sur  les 
routes.  Il  est  bien  évident  que  ceux  qui  exercent  ce  métier,  dur 
entre  tous,  de  dioula,  sont  ceux  dont  l'énergie,  l'ardeur  au  tra- 
vail et  au  gain,  produiraient  le  résultat  le  plus  considérable,  si 
elles  étaient  appliquées  à  un  labeur  productif  au  lieu  d'être 
dépensées  inutilement  en  marches.  Il  ne  reste  guère  au  village 
que  des  invalides  ou  des  paresseux.  Quand  les  chemins  de  fer 
rendront  libres  pour  le  travail  de  la  terre  ces  milliers  d'êtres 
actuellement  réduits  au  rôle  de  bête  de  somme,  la  production 
du  pays  centuplera. 


ON    IIOSTAINS-D'OLLONE. 


Hachette  et  O 


CÔTE    n'iVOir.E    AU    SOUDAN    ET    A    LA    GUINEE. 


MISSION    IIOSTAINS-D'OLLOXE. 


DE    LA    CÔTE    D'IVOIRE   AU    SOUDAN    ET   À    LA    GUINÉE. 


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lan  (Blonàiai 


~"*-\ 


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Td  18&) 


LàqouaLé 


TAP3LE    DES    MATIÈRES 


Avant-Pkopos 


CHAPITRE  1 


But  de  la  .Mission.  —  La  Côte  d'Ivoire.  —  Choix  de  la  route  et  organi- 
sation. —  Samory.  —  La  mission  du  Cliari 1 

CHAPITRE  II 
Hostilité  des  Tépos.  —  La  forêt.  —  Râpé  Yékiré  . 16 

CHAPITRE  III 

Traversée  des  pays  Tabétouos.  —  Menaces  des  Tépos.  —  Arrivée   sur  le 
Cavally 32 

CHAPITRE   IV 

Création  de  Fort-Binger.  —  Reconnaissances.  —  Hostains  se  rend  à  la  Côte.      60 

CHAPITRE  Y 

Mœurs  des  indigènes.  —  La  famille.  — Les  captifs.  —  Justice.  —  Religion-. 
—  Commerce.  —  La  tribu.  —  Les  Tabétouos    —  Histoire  et  légendes  .    .       78 

CHAPITRE   VI 

Reconnaissance  chez  les  Graoros.   —  Retour   d'Hostains.   —    Départ   de 
Fort-Binger 97 

CHAPITRE  VII 
Graoros.  —  Paloubés.  —  Sapos 110 

CHAPITRE  VI 11 
Kopos  et  Pérabos.  —  Incidents.  —  Boos  et  Booniaos 148 

CHAPITRE  IX 
Les  Gons.  —  Guet-apens 166 

CHAPITRE  X 
Combats 178 

—  313  — 


TABLE     DES    MATIÈRES. 

CHAPITRE   XI 

Soumission  des  Nguérés.  —  Sortie  de  la  forêt.  —  Arrivée  au   posle  de 
Beyla.  — La  mission  Woelffel. 191 

CHAPITRE  XI] 

Traversée  du  Soudan..  —  Lis  Etats  de  Samory.  —  Kankan.  —  Traversée 
de  la  Guinée!  —  Le  Fouta -Diallon.  —  K.onakrj 22i 

Conclusions ï->~ 

APPENDICES 

1.   Historique  résumé  des  tentatives  de  pénétration  dans  la  Côte  d'Ivoire 

el  de  jonction  avec  le  S lan. 203 

II.  Questions  géographiques.  —  Echelle  vraie.  —  Les  monts  de  Kong.  — 

Le  Cavally,  la  Sassandra,  le  Saint-Paul 210 

III.  Climat 283 

Nature  cl  configuration  du  sol 281 

Faune 288 

Flore 293 

IV.  Ethnographie 290 

V.  Commerce 307 


FIN    DE    LA    TABLE   lu  S    MATIÈRES. 


Leva'loii-Perret.  —  Imp.  Crète  ie  l'Arbre,  55,  rue  Froment. 


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